Discours pour la vigile de la journée pour mettre fin aux violences envers les TDS

Par Adore Goldman et Melina May

P132-2-D092-007, (s.d.), Ville de Montréal - section des archives, Patricia Ling, (P132-2-D092-007).

Ce discours a été lu par Adore Goldman et Melina May à une vigile organisée par Stella le 17 décembre dernier à l’occasion de la journée de lutte contre les violences envers les travailleuses du sexe.

Nous sommes ici aujourd’hui pour prendre la parole au nom du Comité autonome du travail du sexe. Le CATS est un comité par et pour les TDS qui s’organise à Montréal pour l’amélioration de nos conditions de travail. Actif depuis 2019, nous tentons de mobiliser nos collègues directement sur les milieux de travail et appelons à la création de syndicats autonomes pour revendiquer notre dignité.

Les violences dans l’industrie du sexe font trop souvent partie de notre quotidien. Pas nécessairement les cas les plus sordides, mais une main mal placée qu’il faut sans cesse tasser, un condom retiré, des clients qui refusent de payer. Pour celles qui travaillent dans des établissements avec patrons, les bars de danseuses, les agences d’escorte ou les salons de massage, nous savons bien que nos employeurs se rendent souvent complices en tolérant la violence dans leur établissement. Soit parce que les clients violents sont réadmis ou parce qu’ils n’en font simplement pas assez pour prévenir les abus. Ce n’est pas parce que nous sommes des travailleuses du sexe que la violence devrait faire partie de notre travail.

Cette situation est rendue possible par deux mécanismes: de un, par la loi qui nous considère comme victimes et non comme travailleuses. Se battre pour être reconnue comme travailleuse, c’est se battre pour retrouver son pouvoir et sortir de son statut de victime. Car si le travail du sexe est un travail, cela signifie que notre employeur doit nous offrir un milieu exempt de violence. Si nous sommes des victimes, la seule façon d’éviter la violence est de «s’en sortir». Si nous sommes des travailleuses, nous pouvons prendre collectivement en main nos conditions de travail et exiger que tout soit mis en place pour prévenir la violence dans nos milieux de travail, tel qu’il est requis par la loi.

Mais le deuxième mécanisme est plus subtile. Car même si le travail du sexe était décriminalisé, nous continuerions sûrement à subir des conditions de travail violente s’il n’y a pas d’organisation de la base. Cela est rendu possible par le fait que nous sommes considérées comme des travailleuses autonomes. Il s’agit d’un stratagème pour briser les efforts d’organisation des travailleuses du sexe et les rendre davantage précaires, sans droits de travail. Les travailleuses du peep-show The Lusty Lady, qui se sont syndiquées dans les années 1990 a San Fransisco, le disent elles-même: c’est leurs statuts de salariées qui leur a permis d’être solidaires les unes des autres. Dans les strip clubs où les strippers étaient considérées comme travailleuses autonomes, il était beaucoup plus difficile de s’organiser à cause de la compétition entre travailleuses. Pourtant, nous sommes clairement dans une relation employeur/employé: on nous dit comment nous habiller, à quelle heure rentrer, quels jours rentrer. Notre statut nous empêche aussi de bénéficier des droits du travail, comme le chômage, les arrêts de maladie… et l’obligation de l’employeur à prévenir les violences en milieu de travail. Il est donc essentiel de démasquer cette imposture.

Contre un État qui cautionne les violences que nous vivons et des employeurs qui nous poussent à bout, nous pensons, que l’organisation en milieu de travail est notre plus puissant levier. Pour se défendre, nous n’attendrons pas que des changements légaux décident de nos conditions de travail: notre négociation est maintenant et elle se fera avec nos patrons! 

C’est pourquoi le CATS appelle à la création de syndicats autonomes sur les milieux de travail. Actuellement, des strippers et des masseuses en font l’exercice. En s’organisant, elles prennent le contrepied de leur prétendu statut de travailleuse indépendante. Elles ont des revendications et une stratégie offensive pour améliorer leurs conditions de travail. Elles sont prêtes à tout arrêter si leur employeur ne se plie pas à leurs demandes. L’histoire des luttes ouvrières nous apprend que le refus de travailler permet de dévier le cours normal des choses et de mettre en péril les revenus de l’employeur, le forçant ainsi à faire des concessions. Plus encore, au CATS, nous faisons le pari qu’en créant des conflits de travail avec nos patrons, l’État n’aura pas le choix de prendre position. 

La lutte des TDS n’est pas sans embûche. Nous connaissons les renvois abusifs dans nos milieux de travail. Trop souvent, nos collègues se font montrer la porte en un claquement de doigt après avoir dénoncé des violences. Cette tactique de nos employeurs met notre mobilisation à mal. C’est pourquoi nous pensons que la création de syndicats autonomes est  essentielle pour maintenir notre unité et sceller notre solidarité.