Entrevue avec Leopoldina Fortunati
Par Adore Goldman et Melina May
Peintures par Zéro
A+M: Dans l’Arcane de la reproduction, vous montrez comment le travail domestique des ménagères au sein de la famille capitaliste crée de la survaleur en reproduisant la force de travail. En effet, faire le ménage, le lavage, prendre soin des enfants, faire à manger, tout ce travail gratuit prodigué à l’ouvrier et aux futurs ouvriers est saisi par le Capital. Ainsi, le capitaliste économise sur la reproduction de sa force de travail. Les femmes se retrouvent donc à la fois soumises au capitaliste et dépendantes du salaire des hommes pour survivre. Bien sûr, ce schéma s’est complexifié avec l’entrée des femmes sur le marché du travail et la création des services sociaux, mais la majorité du travail de reproduction sociale est toujours effectuée par les femmes, et le travail au sein de la famille est toujours nécessaire à la reproduction de la force de travail.
Dans votre analyse, quel est le rôle de la prostitution dans le processus de reproduction et comment s’articule-t-il avec le travail sexuel gratuit au sein de la famille capitaliste? Existent-ils des liens historiques entre la lutte des TDS et la lutte pour un salaire au travail ménager?
Leopoldina: Pour commencer, j’ai toujours dit que la prostitution a une fonction sur le plan productif, sur le plan social et sur le plan politique. Sur le plan productif parce que c’est le même procès qu’il y a dans les maisons. La seule chose qui change, c’est la rétribution, mais une rétribution pour laquelle les femmes paient le coût élevé du mépris social.
Toute l’histoire de la monétisation précède le capitalisme de plusieurs siècles, au temps de l’Empire Romain et même de la Grèce Antique. La prostitution naît avec la monétisation. Un ami à moi à Washington est en train d’en faire l’histoire. Dans ses recherches, il est évident que ce procès, pour la première fois, sert aux femmes à se constituer une dote. Parce que la monétisation a mis en crise le marché du mariage, ce sont [d’abord] les jeunes filles qui allaient se marier qui se sont prostituées pour une période de temps dans les temples pour acquérir de l’argent.
Si on retourne au capitalisme, il y a toujours eu un grand orgueil de la part de la classe ouvrière quant à l’argent gagné dans les usines. C’était de l’argent gagné avec la fatigue, avec le sang. Ça a été un péché pour les femmes de faire du travail sexuel, d’être fières de l’argent qu’elles gagnaient. Alors, on comprend bien que même si le procès productif matériel de l’organisation du travail domestique et le procès de la prostitution est exactement le même, il y a ce petit détail qui joue comme une clé pour monter les femmes les unes contre les autres. C’est une monétisation qui a toujours été jouée contre le manque de monétisation du travail domestique. Bien sûr, sur les plans politique et social, les deux sphères, tout en étant identiques, viennent jouer l’une contre l’autre.
Pour moi, c’était vraiment clair quand on a commencé les luttes féministes que la première lutte à faire, c’était d’être toutes ensemble parce que l’unité entre les femmes est fondamentale. Si nous acceptons d’être divisées, si nous acceptons d’avoir ces deux sphères en opposition, nous n’arrivons jamais à rien. Je dois dire qu’au début des années 1970, la nécessité de récupérer une unité dans la lutte des femmes, de ne pas accepter d’être partagées les unes contre les autres a été vraiment claire, et il y a eu une lutte formidable dans ces années-là. Par exemple, les prostituées en France ont occupé une église pour protester contre les conditions de vie dans lesquelles elles étaient obligées de vivre.3 Dans ma région, [à Padoue, en Italie], il y avait un réseau de comités de prostituées qui luttaient pour l’indépendance, pour l’autonomie dans la gestion de leur corps et de leur argent, c’est-à-dire pour détruire la figure du proxénète. Donc, on a toujours lutté ensemble. On était dans les mêmes mobilisations, c’est-à-dire qu’elles venaient même dans nos mobilisations, celles du comité [pour le salaire au travail ménager], etc.
Ça a été différent pour les mouvements féministes en général. Les mouvements féministes ont toujours eu beaucoup de problèmes, de la même manière qu’ils ont maintenant des problèmes avec les trans – particulièrement les femmes trans. C’est terrible. Il y a toujours eu des problèmes dans la vision politique des mouvements féministes en général parce qu’elles pensaient que leur lutte était différente, et ça n’a mené à rien naturellement. Simplement à l’affaiblissement des luttes des unes et des autres.
Dans nos réseaux, on avait pleinement conscience de la nécessité de cette unité des luttes et de comprendre comment organiser un programme politique qui nous unissait. Par exemple, la lutte pour les droits à l’avortement, c’était une chose que nous avions toutes en commun, comme la lutte pour le droit aux contraceptifs, la lutte pour le droit de décider de notre sexualité et la lutte pour le salaire au travail domestique.
La lutte pour le salaire au travail domestique était importante, même pour les TDS, parce qu’il est important pour les femmes d’avoir de l’argent à la maison. Autrement, elles se font compétition toujours à la baisse parce que s’il n’y a rien [pour le travail sexuel fait à la maison], naturellement, même quand tu décides de faire du travail du sexe, les prix sont bas. Tandis que s’il y a de l’argent, tu as plus de possibilités de négocier.
A+M: Parmi vos constats, vous expliquez «l’apparente antithèse entre le travail de production et le travail de reproduction».4 Dans ce système, le Capital fait apparaître le travail de reproduction (sexuelle et sociale) comme une force naturelle: la reproduction de la force de travail masculine est posée comme une prestation personnelle plutôt que comme un emploi. Vous écrivez: «[…] les luttes des femmes ont eu davantage de difficultés à dévoiler les mécanismes de l’exploitation, précisément à cause de cette complexité spécifique du rapport des femmes avec le capital.»5 Contrairement au travail rémunéré où l’ouvrier reçoit directement le salaire de son travail du Capital, la ménagère, elle, échange son travail de reproduction au Capital par l’intermédiaire de l’ouvrier. Cela crée l’isolement des ménagères, et donc, une difficulté supplémentaire à s’organiser avec celles qui effectuent le même travail.
De manière similaire, dans l’industrie du sexe, plusieurs d’entre nous travaillons seules, isolées de nos collègues, et lorsque nous avons un semblant de milieu de travail, la criminalisation et la surveillance de celui-ci rendent notre organisation particulièrement difficile.
De plus, de nos jours, les technologies prennent une place prépondérante à la fois à l’intérieur de nos ménages, des services sociaux et de nos sexualités. Comme vous l’écrivez:
Le pouvoir des hommes en tant que groupe social a été réassemblé grâce à ces technologies qui fonctionnent comme des outils de travail reproductif permettant la pénétration directe du capital dans les sphères immatérielles de la reproduction des individus.6
Pour les TDS, les technologies sont désormais incontournables: une grande partie du travail s’est déplacé en ligne, à travers l’utilisation des réseaux sociaux, des plateformes d’annonces ou de vente de contenus érotiques comme OnlyFans.
Dans vos recherches, vous vous intéressez entre autres aux impacts des technologies sur les sexualités. Comment ces dernières médient-elles le rapport entre les genres, entre autres avec l’utilisation d’Internet et d’autres technologies de l’information? Quels rapprochements pouvez-vous faire entre la complexité d’organisation de la lutte des ménagères et celle des TDS? Comment peut-on la dépasser?
Leopoldina: Travailler isolée, c’est de plus en plus le modèle. C’est soit le bordel, qui est la fabrique, ou la profession, qui est comme la condition des femmes ménagères, c’est-à-dire chacune de nous travaille chez soi ou dans la rue. Mais seule!
C’est clair que les technologies digitales ont un grand impact pour les femmes: elles servent à les faire régresser sur le plan de la communication. Nous avons reculé après l’ordinateur, après Internet. Les hommes sont toujours plus savants que nous parce que les ordinateurs appartiennent à leur tradition.
Un deuxième élément est l’isolement social terrible que toutes ces technologies provoquent, surtout dans la maison où il s’est aggravé. Il y a beaucoup de familles qui se retrouvent autour d’une table pour manger, et chacun.e est sur son téléphone portable. Iels sont présent.es et absent.es à la fois.
Les plateformes de travail ont modernisé le rôle des proxénètes. Elles sont les [nouvelles] proxénètes. Ce sont elles qui gagnent sur le travail des femmes. Elles l’ont modernisé par la technologie, mais c’est le même rôle. Elles prennent l’argent, et puisqu’il y a un puissant isolement, il n’y a plus la protection de la sécurité physique que les proxénètes garantissaient d’une certaine façon. C’est un saut dans l’organisation du travail sexuel. On est passé de la division du travail du sexe-usine à l’isolement. Maintenant, il est beaucoup plus difficile de s’organiser et de faire des choses ensemble parce que nous ne savons pas où nous retrouver. D’autre part, nous sommes contrôlées par ces plateformes. En même temps, si on les bloquait, beaucoup seraient impactées parce qu’elles dépendent de celles-ci; elles ont un grand pouvoir de contrôle et de gestion par rapport au travail sexuel.
En même temps, il y a une espèce de dédouanement du travail du sexe parce qu’il est davantage accepté dans les technologies et il a un traitement différent culturellement et socialement dans la société civile. Il faudrait étudier sérieusement cette question parce qu’il y a des articles académiques qui abordent ces technologies, mais qui ne réussissent pas à comprendre la signification politique de ce qui est en train d’arriver. Comment tu entres en contact? Combien d’argent la plateforme garde et combien d’argent elle te donne? C’est-à-dire, étudier les détails du contrat.
A: Il me semble qu’il y a aussi quelque chose d’intéressant par rapport à qui travaille pour ces plateformes, surtout les personnes qui sont directement salariées, qui sont probablement pour la plupart des hommes programmeurs. En comparaison, nous recevons notre revenu via la plateforme, qui prend une part de cet argent, mais nous n’avons aucun encadrement sur le plan du droit du travail.
Leopoldina : Donc il y a beaucoup plus d’isolement social parce que c’est une très grande partie du travail sexuel qui est devenu immatériel et qui est devenu online. Il reste les massages et quelques autres activités qui continuent. Il faudrait comprendre quelle est la proportion de travailleuses qui font du travail online et offline parce que je ne le sais pas, mais j’ai l’impression que beaucoup de jeunes préfèrent l’online parce qu’il n’y a pas de contact physique: c’est simplement un récit qu’elles créent devant la caméra.
M: Oui, même quand tu fais du travail en personne, tu vas avoir tout un travail en ligne à faire pour promouvoir tes services, puis nourrir ton personnage d’escorte en faisant des réseaux sociaux, etc.
Leopoldina: Et après, il y a l’idée que, toi, tu es libre, tu peux le faire quand tu veux, quand tu as du temps libre. Tandis que le travail du sexe [en personne] a des horaires précis, c’est le soir quand les gens ne travaillent pas ou bien dans des moments durant lesquels les gens sont en pause au travail.
Il y a aussi beaucoup de travail sexuel digital gratuit. C’est dans la physiologie d’Internet. Et beaucoup de personnes ne savent pas la différence entre activité et travail: elles pensent que c’est une question d’expression personnelle. Surtout, il y a beaucoup de confusion parmi les jeunes, qui font beaucoup de travail sexuel gratuit, et donc qui font une concurrence énorme.
Et l’autre chose qui est importante, c’est que beaucoup d’États sont en train d’aller à droite. La droite, c’est Dieu, la famille et l’ordre social. Par exemple, il y a déjà eu des signaux terribles par rapport à l’avortement aux États-Unis, mais un peu partout également. Il y a un recul en arrière sur ça et moi, je m’attends à ce que ça touche même le travail sexuel. C’est pour cela qu’il faut encore plus être unies, nous toutes dans le même programme politique, dans la même lutte, etc. Parce qu’autrement, on risque d’être vraiment très faible.
A+M : Dans nos milieux de travail, il est commun d’avoir des collègues de travail qui occupent un emploi salarié dans les services sociaux, tel qu’en enseignement et en santé. Pour plusieurs d’entre nous, le travail du sexe se présente comme un emploi complémentaire à un autre qui ne paye pas assez bien. Le manque de reconnaissance généralisé du travail reproductif, que celui-ci soit accompli à la maison, dans les salons de massage ou au sein des hôpitaux, fragilise les populations les plus marginalisées et expose celles qui l’accomplissent à l’épuisement et aux violences de tout genre.
À votre avis, en quoi la lutte pour un salaire contre le travail ménager constitue un point de convergence important et nécessaire aujourd’hui pour rallier les femmes en lutte?
Leopoldina: Cet objectif est fondamental, même pour les TDS parce qu’autrement, elles ont une concurrence. C’est pour cela qu’après, il y a une faiblesse des femmes partout, même dans le travail sexuel ou bien dans le travail à l’extérieur de la maison. Nous sommes toujours dans les métiers les moins payés, les plus précaires, etc. Naturellement, qui est la personne idéale pour accepter les miettes et pas le vrai argent?
Et donc le problème est: si les unes organisent quelque chose, les autres doivent les supporter. C’est-à-dire, si vous organisez des initiatives politiques, par exemple devant les salons de massage, nous devons venir vous supporter et vous devez nous supporter par exemple, si nous organisons une grève des femmes. De façon que les luttes des unes deviennent les luttes des autres, qu’elles soient unies aux autres politiquement. Et peu à peu, elles doivent faire partie du programme politique du réseau au niveau international.
A+M : C’est une façon de garder des luttes autonomes, mais de les faire converger.
Leopoldina: C’est très important que chacune fasse ses luttes, mais ce qui est aussi important, c’est que ces luttes soient présentes dans le même programme, et que les autres les supportent.
Opéraisme: L’opéraïsme est un courant marxiste italien, actif principalement dans les années 1960 et 1970. Ce courant prône l’autonomie ouvrière des partis politiques et des syndicats, priorisant plutôt l’organisation en comité ouvrier à l’intérieur des usines.
Force de travail: La force de travail est la marchandise que vend un.e travailleuse.r au capitaliste, la seule qu’il possède. C’est sa capacité physique à travailler. La force de travail est une marchandise particulière parce que c’est la seule qui est capable de créer de la valeur.
Survaleur: Dans la tradition marxiste, la survaleur est la valeur créée par un.e travailleuse.r que le capitaliste s’approprie. Par exemple, sur une journée de travail de 8h, un.e travailleuse.r peut produire une valeur équivalente à son salaire pendant 4h, alors que les 4h restantes génèrent de la survaleur, que le capitaliste empoche. Les féministes marxistes ont argumenté que le travail ménager et le travail du sexe, en reproduisant la marchandise force de travail, étaient également sources de survaleur, puisqu’elle est essentielle au fonctionnement du système capitaliste.
Capital, capitaliste: Le Capital désigne une accumulation d’argent qui génère davantage d’argent. Le capitaliste est un individu ou une entité qui possède des moyens de production et emploie des travailleuse.rs pour générer de la survaleur.
Travail reproductif: Désigne l’ensemble des activités et des services qui servent à reproduire les êtres humains ainsi que la «force de travail», comme la garde des enfants, le travail domestique, le travail du sexe et les soins aux personnes âgées, que ce travail soit rémunéré ou non.
Procès: Dans le langage marxiste, le terme procès s’utilise dans le même sens que processus ou procédé, souvent utilisé pour décrire la dynamique des relations de production. Marx a préféré ce terme pour traduire le terme allemand de prozess, parce qu’il se rapprochait davantage à l’époque de son usage en science de la nature auquel il comparait le procès de production.
Monétisation: Processus par lequel la monnaie – à l’époque de l’or et de l’argent – est introduite comme moyen de payer pour une marchandise.
1. Pour tous les mots soulignés, veuillez vous référer au glossaire à la fin du texte pour mieux comprendre les concepts marxistes. ↩
2. Leopoldina Fortunati. (1981). L’Arcane de la reproduction. Femmes au foyer, prostituées, ouvriers et capital. Éditions Entremonde. ↩
3. Elle fait ici référence à l’occupation de l’église Saint-Nizier par les TDS de Lyon en 1975. Pour en apprendre plus: Lilian Mathieu. (1999). «Une mobilisation improbable: l’occupation de l’Église Saint-Nizier», Revue française de sociologie, vol. 40, no.3, p.475-483. dans Luttes XXX, Inspirations du mouvement des travailleuses du sexe, 2011, Les Éditions du remue-ménage. ↩
4. Leopoldina Fortunati. (2022). Production et reproduction: l’apparente antithèse du mode de production capitaliste, Revue Ouvrage ↩
5. Ibid.↩
6. Leopoldina Fortunati. (2023). Les femmes et la communication numérique: où en sommes-nous?, Revue Ouvrage ↩