Enquête, analyse et rédaction par Francesca et Melina May
La digitalisation du travail du sexe s’est accélérée depuis les dernières années, surtout depuis la pandémie de COVID-191. Les TDS utilisent Internet de différentes manières; plusieurs traversent à la fois les espaces physiques et numériques du travail. Par exemple, une escorte peut utiliser Internet pour faire le screening de ses clients, booker ses rendez-vous et, à la fois, performer sur un site de webcam. Une danseuse peut utiliser les réseaux sociaux pour être visible auprès de sa clientèle et partager son horaire de travail.
Avant l’entrée des ordinateurs dans les foyers et l’usage généralisé d’Internet, les TDS utilisaient différents moyens pour publiciser leurs services. Des tart cards2 placardées dans les cabines téléphoniques au Royaume-Uni aux petites annonces dans les journaux locaux et dans les Pages Jaunes, les TDS se sont toujours emparé.es des moyens en place pour promouvoir leurs services.
Alicia, une militante au CATS qui a travaillé dans l’industrie dans les années 1990 et au début des années 2000, racontait comment elle et ses collègues publiaient leur annonce dans le Journal de Montréal. En quelques caractères, sans photo et pour 60$ la publication, elles affichaient leur numéro de téléphone fixe, puis restaient à la maison en attendant que le téléphone sonne. Les clients qui étaient attirés par leur annonce dans le journal quotidien les contactaient et prenaient rendez-vous. Elle se souvient qu’en 2009, durant le lock-out des employé.es de Québecor Média3 qui dura plus de deux ans, les activités des TDS avaient drastiquement chuté, forçant plusieurs à se déplacer en ligne – un univers alors totalement nouveau. Alicia se rappelle comment cette transition a changé les pratiques des travailleuse.rs. Il fallait alors prendre des photos, écrire une description alléchante qui dépassait les 60 caractères du journal papier et se démêler dans le dédale numérique.
L’ère des annonces imprimées a pris fin brutalement lorsque la loi C-36 a criminalisé la publicité liée à la prostitution au Canada en 2014. Quelques mois plus tard, les Pages Jaunes et les journaux ont annoncé l’arrêt de toute publicité en ligne et imprimée sous la section «services d’escorte»4. Pour plusieurs TDS, c’était la fin d’un outil accessible et familier qui permettait de rejoindre directement la clientèle locale. Dès lors, plusieurs ont été forcé.es de faire la transition vers le numérique. Si à l’époque il y avait une centaine de sites d’annonce comme nous l’a témoigné Alicia, aujourd’hui, on ne compte plus que quelques sites spécifiquement dédiés à la promotion des services d’escorte. L’exclusion et la surveillance des TDS se sont étendues en ligne. Les lois comme SESTA/FOSTA (Stop Enabling Sex Trafficking Act/Fight Online Sex Trafficking Act)5, conjuguées aux politiques de censure des compagnies de crédit et des réseaux sociaux chassent les TDS d’Internet et rendent plus précaire l’accès à leurs moyens de travail.
Étant donné la portée mondiale de ces plateformes, nous n’avons pas restreint la participation à un lieu géographique précis. Notre appel à la participation a permis de recruter six personnes: une du Bas-Saint-Laurent, une de la France et quatre de Montréal. En échangeant avec un groupe géographiquement diversifié, nous avons pu acquérir une perspective comparative sur les avantages et les limites de plusieurs plateformes. En nous inspirant du cadre théorique de Kimberlé Crenshaw, Mapping the Margins9, nous avons pris en compte le fait que l’identité façonne l’expérience, en particulier pour les personnes marginalisées par certains aspects de leur identité tels que la race, la classe, le genre, la sexualité ou le handicap. Conscientes que les identités de nos participant.es pouvaient influencer leurs expériences sur ces plateformes, nous avons recueilli des données démographiques précises, notamment sur leur identification comme personne racisée, en situation de handicap ou neurodivergent.e, ou encore appartenant à la communauté LGBTQIA2S+. L’ensemble des participant.es s’identifiaient comme blanc.hes, neurodivergent.es et queers, et aucun.e n’a mentionné que son identité avait influencé son expérience sur ces plateformes. Nous partageons ces données par souci de transparence, afin de reconnaître que les résultats de notre enquête, issus d’un échantillon restreint, ne reflètent pas nécessairement la diversité complète des expériences ou des besoins des TDS.
Après le sondage démographique, nous avons posé des questions organisées en six catégories: plateformes utilisées, modalités de travail, relations avec la clientèle, surveillance et résistance. La section «plateformes utilisées» recueillait des données sur les plateformes spécifiques employées par les travailleuse.rs, les coûts associés, le cas échéant, les problèmes rencontrés, ainsi que les politiques de vérification d’identité obligatoires. Cette section nous a permis d’identifier les plateformes plus utilisées parmi les participant.es: le site d’annonces vérifiées Tryst, utilisé par 5 participant.es sur 6. Indy Companions, une plateforme publicitaire créée par et pour les TDS à Montréal, arrive en deuxième position, avec 3 participant.es sur 6 l’utilisant activement. Trois plateformes arrivent ex æquo au troisième rang, chacune utilisée par 2 participant.es sur 6: le site de petites annonces Leolist, le forum d’évaluation Montreal Escort Review Board (MERB), et le répertoire Escorte Intime. Neuf autres plateformes ont été mentionnées, chacune par une seule personne. Elles seront donc exclues de notre analyse par manque de pertinence. L’analyse suivante explorera plus en détail les relations entre ces plateformes spécifiques et les catégories mentionnées.
Les plateformes ont modernisé le rôle des proxénètes; s’iels servent, entre autres, à médier la communication des TDS avec les clients tout en tirant profit de l’échange qu’iels facilitent, le rôle des plateformes est sensiblement le même. De plus, bien qu’elles créent l’illusion que les TDS sont des travailleuse.rs indépendant.es, ces plateformes conservent un contrôle total sur nos façons de travailler et d’être discipliné.es. Cette pratique s’inscrit dans une tendance plus large de l’économie à la tâche (gig economy), où de grandes plateformes comme Uber utilisent cette illusion comme un mécanisme d’exploitation des travailleuse.rs. Dans cette section du texte, nous souhaitons analyser les rapports de pouvoir entre les plateformes, les clients et les TDS.
D’après nos entrevues, nous pouvons conclure que les TDS paient généralement pour promouvoir leurs services sur les plateformes. Ces frais prennent plusieurs formes: abonnement mensuel ou annuel, paiement fixe pour accéder à certaines fonctionnalités, comme mettre une annonce en avant («bumper») ou encore inscription premium donnant droit à plus de visibilité. Sur Tescort, un site d’annonce en France, il faut payer 100 € par mois pour pouvoir afficher ses services; sur MERB, un site montréalais pour les escortes, les salons de massage et les agences, les frais d’inscription individuelle peuvent atteindre 285 $ par mois. Ces dépenses permettent d’élargir la visibilité en ligne des escortes indépendantes et d’augmenter leur chance de trouver des clients.
L’industrie du sexe n’est pas unique au principe de payer pour travailler. Les chauffeur.ses et les livreur.ses Uber doivent payer des licences ou des commissions aux plateformes pour accéder au marché, et assument elleux-mêmes les frais d’équipement, de transport et de connexion. Pour les plateformes, cette stratégie de revenus est intentionnelle et consiste à profiter du travail des TDS sans assumer les responsabilités financières d’un employeur, notamment les salaires et les coûts opérationnels.
À l’inverse, les clients accèdent gratuitement aux annonces, dont la consultation est entièrement ouverte en ligne. Sur les plateformes utilisées par nos répondant.es, les clients peuvent parcourir les profils, raffiner leurs recherches selon des critères géographiques, physiques (taille de sein, couleur des yeux, grandeur, etc.), mais aussi selon la disponibilité, le prix ou encore le type de services offerts. Certaines plateformes, comme MERB et Sex Model comportent également un forum où les clients peuvent évaluer et commenter les escortes. Comme nous l’ont rapporté plusieurs répondant.es, les clients vont critiquer tantôt le physique, tantôt les services, avec des descriptions explicites et graphiques, et ce, sans le consentement de le.a TDS et sans qu’iel en soit informé.e. Ces évaluations publiques peuvent nuire à la réputation des escortes et mettre en péril leur source de revenu. Sur certaines plateformes, il est possible de supprimer les commentaires négatifs, mais pour ça, il faut avoir un compte «premium» et donc payer davantage. Face à des propos discriminatoires et violents, les modérateur.rices sont généralement absent.es ou inadéquat.es. Comme l’a témoigné un.e participant.e, après avoir dénoncé des commentaires transphobes, la plateforme n’a rien fait.
Enfin, un autre enjeu majeur concerne les modalités de paiement imposées par les plateformes. En raison du refus de certains processeurs de paiement, comme Visa et Mastercard, de fournir leurs services aux TDS10, certaines plateformes exigent que les transactions se fassent en cryptomonnaie; une monnaie difficile d’accès et qui requiert des compétences technologiques particulières. De plus, dans un contexte où leur activité demeure criminalisée et stigmatisée, les TDS risquent constamment de se faire bannir et de voir leurs fonds saisis par des processeurs de paiement. L’une de nos répondantes, par exemple, a vu son compte PayPal fermé, perdant tout l’argent qu’elle y avait accumulé.
En plus des coûts associés à la plateforme, les travailleuse.rs font toutes sortes de tâches invisibles pour créer leur annonce: organiser et payer des photoshoots, sélectionner les photos, rédiger des descriptions accrocheuses qui incarnent un «persona», mettre à jour les annonces avec les nouvelles disponibilités et photos, créer un site web, rester actif.ves sur les réseaux sociaux, bumper les annonces régulièrement…
Certaines escortes interrogé.es estiment qu’une amélioration des plateformes passerait par l’abolition des frais d’abonnement. Un.e participant.e va plus loin: plutôt que de faire payer les travailleuse.rs, ce sont les plateformes qui devraient les rémunérer pour le contenu, la visibilité et la valeur économique qu’iels produisent. Comme iel le résume, «les plateformes n’existeraient pas sans nous.»
Le pouvoir et l’agentivité sont au cœur du travail du sexe, une industrie dans laquelle beaucoup s’engagent afin de gagner en autonomie dans leur vie, parfois pour échapper à des relations difficiles ou à des situations financières précaires. Toutefois, l’agentivité que procure le travail du sexe est souvent compromise par la stigmatisation, la discrimination et l’absence de droits du travail, créant ainsi une illusion de liberté. Cette dynamique se reflète dans l’immense pouvoir que ces plateformes numériques exercent sur les TDS, notamment en contrôlant leurs informations personnelles, l’accès à leurs comptes et même leurs communications. Cela prend diverses formes et dépend souvent de la plateforme utilisée.
Selon nos participant.es, les travailleuse.rs sont particulièrement frustré.es par les forums de type review boards comme MERB, où, comme mentionné, des informations intimes sur leur vie et leur apparence sont fréquemment partagées sans leur consentement et sans possibilité de les retirer. Comme mentionné par deux participant.es, MERB est connu pour les critiques sévères laissées par les usager.es, qui ne peuvent être supprimées que par l’auteur.e du commentaire ou par la plateforme elle-même. Une participante a raconté qu’une amie n’avait pu faire retirer un commentaire qu’après avoir contacté MERB et prouvé qu’elle n’avait jamais rencontré le client en question. Pour beaucoup, ce forum sert surtout d’espace où les clients expriment leurs doléances à d’autres clients potentiels, au lieu de communiquer directement avec les personnes qu’ils embauchent. Malheureusement, il s’agit aussi d’un espace où les clients se montrent parfois particulièrement méchants et critiques envers les travailleuse.rs, notamment en critiquant leur apparence physique.
Les clients appelés «hobbyistes», qui considèrent l’embauche de TDS comme un passe-temps, sont souvent responsables de ces critiques, alimentant et renforçant une culture où l’on «essaye» chaque travailleuse.rs. Selon nos interviewé.es, cela crée des rapports de pouvoir déséquilibrés entre travailleuse.rs et clients, les premier.es pouvant ressentir une pression à performer d’une certaine manière ou à franchir leurs propres limites pour éviter une mauvaise critique après coup. Il arrive même que des clients laissent une évaluation négative lorsqu’un.e travailleuse.r refuse de baisser ses prix, d’enlever le condom ou d’accomplir des actes sexuels non convenus. Une participant.e a par ailleurs souligné que certains clients lui annonçaient être membres de MERB «comme une menace».
Puisque ces évaluations affectent directement les moyens de subsistance des travailleuse.rs, deux participant.es ont plaidé pour que les TDS aient le pouvoir de supprimer les critiques, estimant qu’iels ne devraient pas être soumis.es à des discussions non consensuelles sur la plateforme. Le cas d’une travailleuse, qui a découvert l’existence de MERB et de ses propres évaluations par un client, illustre un échec éthique majeur. Ces publications, aux conséquences tangibles sur le revenu et la sécurité, sont d’autant plus inacceptables que MERB tire simultanément profit des travailleuse.rs en leur vendant de l’espace publicitaire sur la même plateforme. Pour atténuer ces pratiques abusives, MERB et des forums similaires pourraient accorder aux travailleuse.rs le droit de retirer les fils de discussion les concernant. Cela leur donnerait un meilleur contrôle sur leur image et sur leur réputation, améliorant de manière significative leurs conditions de travail.
Des cas de signalements de deplatforming11, de shadowbanning12 et de censure générale ont également été soulevés par quatre participant.es. Dans le même ordre d’idées, les travailleuse.rs d’Uber sont souvent confronté.es à des désactivations soudaines de compte, en d’autres mots un licenciement sans explication.13 L’un.e des participant.es a raconté avoir été expulsé.e d’une diversité de plateformes, allant des réseaux sociaux (Facebook et tous ses comptes Instagram), aux processeurs de paiement (Paypal), en passant par des plateformes spécifiquement dédiées au travail du sexe (Tescort), et même une plateforme de cagnotte solidaire (Le Pot Commun). Un.e autre travailleuse.r a exprimé sa frustration face à la censure linguistique sur Seeking (un site de rencontre anciennement connu comme Seeking Arrangements), souvent utilisé pour le sugar dating, bien que la plateforme l’interdise officiellement. Cette interdiction est mise en œuvre par une détection automatisée du contenu: tout message privé contenant des acronymes décrivant des actes sexuels ou des discussions explicites d’échanges sexuels contre rémunération est censuré par la plateforme. Cela peut se produire à l’insu des utilisateur.rices et mener à une interdiction immédiate.
Ces cas de deplatforming, de shadowbanning et de censure sont souvent justifiés par les plateformes comme des violations des conditions d’utilisation ou un «mauvais usage» de leurs services. En réalité, SESTA/FOSTA impose légalement la censure des TDS sur les sites hébergés sur des serveurs américains. Les intentions déclarées de SESTA/FOSTA étaient à la fois de réduire la pornographie en ligne et de limiter le trafic sexuel facilité par l’ensemble des plateformes. Les effets de cette loi ont été exactement ceux que craignaient les TDS: une augmentation des risques physiques et une précarisation accrue des conditions de travail. Ces témoignages en démontrent les conséquences tristement prévisibles.
Nombre de nos participant.es ont exprimé le souhait de voir le travail du sexe décriminalisé, mesure qui serait probablement la plus efficace pour se protéger de la censure en ligne découlant de SESTA/FOSTA. En effet, ces lois confondent travail du sexe et traite des personnes, poussant les plateformes à retirer tout contenu s’y rapportant. Cette confusion entre le trafic et le travail du sexe alimente une couverture médiatique sensationnaliste et contribue à la stigmatisation des travailleuse.rs. L’instauration de SESTA/FOSTA a également entraîné une censure en ligne généralisée des TDS, dans le but de protéger les fournisseurs de plateformes. Tant que la décriminalisation ne sera pas atteinte, SESTA/FOSTA continuera de renforcer la désinscription forcée, l’invisibilisation de contenu, la censure généralisée et la surveillance accrue des TDS.
Les enjeux de sécurité, notamment les arnaques et la vérification d’identité, constituent une autre préoccupation majeure pour les participant.es. Comme plusieurs l’ont souligné, les arnaques sont fréquentes sur ces plateformes, particulièrement sur Leolist et Tryst. Deux participant.es ont mentionné avoir eu l’impression que la majorité des utilisateur.rices de Leolist étaient des fraudeurs, ce qui affecte autant les travailleuse.rs que les clients. Une tactique courante, aussi appelée hameçonnage, consiste à envoyer de faux courriels aux travailleuse.rs. Ces courriels contiennent des liens qui, lorsqu’ils sont cliqués, compromettent la sécurité des comptes des TDS concerné.es. Une escorte a raconté comment son compte a été piraté: ses photos et son annonce ont été volées et associées à un nouveau numéro de téléphone. Malgré le dépôt d’une plainte, la plateforme n’a pris aucune mesure, renforçant ainsi le sentiment d’impuissance ressenti par de nombreuses.x travailleuse.rs. De plus, les modérateur.rices ne sont pas du côté des TDS; iels doivent souvent se débrouiller seul.es. Dans ce cas précis, l’escorte a contacté directement l’imposteur au numéro figurant dans l’annonce, et celui-ci a tenté de lui revendre son propre compte, pour trois fois le prix qu’elle avait initialement payé.
Selon les participant.es, les arnaques représentent également un problème fréquent pour les client.es. Cela est appuyé par un récent fil de discussion du forum MERB intitulé Are you a Leolist gambler?, l’un des nombreux échanges sur la plateforme où les clients témoignent des arnaques dont ils ont été victimes sur différents sites. Les clients y décrivent Leolist comme «un champ de mines», où ils doivent souvent parcourir plus de dix pages d’annonces — dont beaucoup semblent fausses ou utilisent des photos volées de célébrités et de modèles Instagram — avant de trouver un.e annonceuse.r légitime14. Un.e participant.e avance que cela crée une culture de méfiance entre travailleuse.r et client, rendant plus difficiles les processus essentiels de vérification (screening) et de négociation. Ce problème est aggravé par la croyance fréquente qu’un compte MERB vérifié suffit à garantir la fiabilité d’un client et par le désir de nombreux d’entre eux à rester anonymes. Le résultat du fonctionnement de certaines de ces plateformes est un cercle vicieux: les travailleuse.rs peinent à vérifier les clients pour assurer leur sécurité, tandis que les clients, craignant d’être arnaqués, refusent le processus de vérification.
Cependant, les arnaques ne sont pas la seule menace à la sécurité des TDS sur ces plateformes. Iels doivent également composer avec le processus complexe de vérification d’identité, obligatoire pour devenir membre vérifié.e de plusieurs de ces sites, notamment Tryst et Leolist. D’après les participant.es, Tryst exige une vérification annuelle de tou.tes les travailleuse.rs, incluant un appel vidéo avec les administrateur.rices de la plateforme ainsi qu’une photo d’une pièce d’identité. Sur Leolist, les travailleuse.rs doivent envoyer un minimum de cinq photos avec une pancarte indiquant la date de prise de vue. Toutefois, comme le reconnaît Leolist, les administrateur.rices ne vérifient pas manuellement si les travailleuse.rs ont bien suivi toutes les étapes de vérification, notamment celle qui implique de prendre les photos dans différentes positions15. Le but de la vérification est d’apparaître plus crédible auprès des clients, mais comme ces derniers l’ont eux-mêmes remarqué, cela n’a que peu de valeur, puisque «bon nombre d’annonces sur LL [Leolist] avec des photos «vérifiées» semblent pourtant manifestement fausses»16.
Malheureusement, ces exigences de vérification posent aussi de nouveaux problèmes aux travailleuse.rs. Le principal problème est un risque accru d’arnaques par hameçonnage, que l’une de nos participantes attribue à l’absence de véritables modérateur.rices humain.es sur ces plateformes. Sachant que les TDS doivent se conformer aux procédures, les fraudeurs exploitent ces démarches pour faire en sorte que leurs victimes se sentent plus facilement ciblées. Selon cette participante, les fraudeurs envoient des courriels trompeurs sur ce sujet, car ils savent qu’ils ont plus de chances d’être ouverts. Plus inquiétant encore, la vérification d’identité alimente la collecte systématique de données personnelles des TDS et participe à leur la surveillance générale. Cela représente une menace importante, puisque beaucoup d’entre elleux dépendent de l’anonymat pour leur sécurité, alors même qu’aucune vérification n’est exigée des clients, qui peuvent être — et sont souvent — physiquement ou émotionnellement dangereux pour les travailleuse.rs.
Nos participante.s ont exprimé clairement leur désir de changement sur les plateformes publicitaires où les arnaques sont fréquentes, comme Tryst et Leolist, et iels voyaient plusieurs façons d’y parvenir. Iels ont proposé une modération plus stricte des clients et une surveillance moins intrusive des travailleuse.rs. Un.e participant.e a suggéré une vérification accrue des clients, ne serait-ce que la collecte de leur adresse courriel à des fins de sécurité. Deux autres participant.es ont recommandé la présence d’un.e agent.e du service à la clientèle bienveillant.e et respectueux.se du travail du sexe, qui serait beaucoup plus utile pour traiter les cas d’arnaque. L’un.e d’elleux a soutenu que ce rôle serait tout indiqué pour un.e TDS puisque personne ne connaît mieux les réalités et les besoins des TDS que les membres de notre propre communauté. Leolist, tout comme les TDS et les clients, bénéficierait d’une modération plus stricte, car sans celle-ci, les TDS doivent assumer elleux-mêmes la tâche de modération, ce qui est parfois impossible.
Également, les participant.es ont exprimé le besoin de listes noires facilitées par les plateformes, un besoin d’autant plus urgent que la censure imposée par SESTA/FOSTA empêche les TDS de communiquer ouvertement sur la plupart des plateformes. À l’heure actuelle, ces listes noires sont principalement gérées par des organismes locaux de défense des droits des TDS — par exemple Stella, à Montréal — ou par de petites communautés auto-organisées. Cependant, ce fonctionnement laisse beaucoup de place aux mauvais clients et aux arnaqueurs pour passer entre les mailles du filet et ce sont les TDS en subissent ultimement les conséquences. Ce problème est aggravé par l’isolement propre au travail du sexe indépendant qui empêche souvent les personnes concernées de trouver des communautés où ces informations peuvent circuler. Cependant, les plateformes pourraient faciliter le partage de ces informations et les rendre facilement accessibles à leurs utilisateur.rices. Les participant.es soutiennent que les plateformes ont l’obligation de fournir de telles listes noires, d’autant plus qu’à l’heure actuelle, les travailleuse.rs paient déjà pour ces services. Il ne s’agit pas seulement d’une fonctionnalité utile, mais d’un service auquel les travailleuse.rs ont droit.
Les plateformes ont formalisé l’isolement des travailleuse.rs dans le capitalisme numérique actuel. Dans nos entrevues, presque toutes les personnes rencontrées ont évoqué un sentiment de solitude, voire d’étrangeté. Contrairement à des milieux de travail physiques, comme les salons de massage ou les strip clubs, le travail via ces plateformes n’a pas d’espace commun où les TDS peuvent apprendre à se connaître, sur une base régulière et directe. Leurs lieux de travail — hôtel, incall et outcall — sont dispersés dans la ville et généralement temporaires, ce qui réduit considérablement les occasions de tisser des liens avec les collègues. De plus, certain.es participant.es disent regretter que leurs horaires instables et variables inhérents au travail indépendant rendent la coordination et les rencontres entre collègues encore plus difficiles.
Malgré ces défis, nos entrevues révèlent aussi des pistes de résistance et d’entraide. Des groupes informels en ligne, sur WhatsApp, Facebook ou Signal, servent à partager des conseils de sécurité, des expériences avec des clients ou encore à signaler des arnaques. Une travailleuse du Bas-Saint-Laurent racontait par exemple avoir été avertie, via un groupe Signal, de la mise en circulation de faux billets de 100$.
Les personnes interviewées soulignent aussi l’importance des initiatives communautaires comme le Projet Jasmine, hébergé par Médecin du Monde en France, qui répertorie les blacklists des sites d’escortes pour les rendre accessibles à toustes les TDS. Car, sur les plateformes, il faut payer pour y avoir accès. À Montréal, certaines participant.es ont salué l’organisme communautaire Stella qui offre des services de santé et des occasions de se rencontrer dans la communauté.
Le CATS a également été nommé comme un espace essentiel pour la mise en commun des expériences, des stratégies et pour l’organisation. Mais la mobilisation de nos collègues en ligne peut être ardue. Comme l’explique Uma Rani, économiste de l’Organisation internationale du travail, dans le podcast Platform Predicament – Making Sense of a Datafied Future of Work, le fonctionnement et la nature mêmes des plateformes «rendent plus difficile pour les syndicats ou les coopératives d’atteindre ces travailleur.ses et de les organiser. C’est un obstacle supplémentaire que le mouvement ouvrier doit surmonter»17. Mais l’histoire montre encore que la lutte paie: après trois ans de mobilisation, les chauffeuse.rs Uber de Victoria, en Colombie-Britannique, ont obtenu la première accréditation syndicale au pays, grâce à une loi provinciale reconnaissant leur lien d’emploi avec Uber.
L’enquête met également en lumière l’illusion de liberté propre au travail indépendant. Les TDS, comme de nombreuses.x travailleuse.rs de plateforme, se voient dire qu’iels sont «leur propre patron.ne», alors que leur autonomie est sans cesse minée par la gouvernance opaque des plateformes numériques, qui dictent leur visibilité, leur accès à la clientèle et même les paramètres de leur sécurité personnelle. Si l’organisation contre ces plateformes peut s’avérer difficile, une participant.e suggère de concentrer nos efforts sur des plateformes locales, comme MERB, où l’organisation peut réellement prendre racine et produire des effets concrets. Tisser des liens avec d’autres travailleuse.rs de plateforme, par exemple les chauffeur.ses, les livreur.ses ou les créateur.rices de contenu, pourrait également renforcer ces efforts et forger des alliances entre différents secteurs du travail indépendant et souvent précaire. S’whoreganiser a toujours été un espace de créativité et d’expérimentation; nous espérons que cette enquête pourra jeter les bases d’une compréhension plus approfondie des expériences des TDS sur ces plateformes et contribuer à une réflexion stratégique sur l’organisation et la résistance.
1. Emily Coombes, Ariel Wolf, Danielle Blunt & Kassandra Sparks. (2022). Disabled Sex Workers’ Fight for Digital Rights, Platform Accessibility, and Design Justice, récupéré de https://tinyurl.com/fight-for-digital-rights
2. Les tart cards sont de petites annonces imprimées historiquement utilisées par les TDS au Royaume-Uni et dans d’autres pays pour promouvoir leurs services. Elles étaient généralement affichées dans des lieux publics, comme les cabines téléphoniques, les vitrines de magasins ou les lampadaires. Chaque carte comporte habituellement un nom ou un pseudonyme, un numéro de téléphone, et parfois une brève description des services proposés.
3. Le lock-out des employé.es de Québecor Média (2009–2011) a été l’un des conflits syndicaux les plus longs et médiatisés au Québec. Il a profondément perturbé la production et la distribution des contenus imprimés. Le conflit opposait la direction au Syndicat des travailleurs de l’information du Journal de Montréal (STIJ) qui exigeait de meilleures conditions de travail dans un contexte de profondes transformations de l’industrie médiatique, marqué notamment avec la numérisation de la presse.
4. Triple-X Workers’ Solidarity Association of B.C. (2015). Press Release: Yellow Pages Ceasing Escort Advertising, récupéré de https://tinyurl.com/yellow-pages-shuts-out
5. Pour en savoir plus, voir Adore Goldman et Céleste. (2022). Croisade contre la porno d’hier à aujourd’hui, récupéré de https://tinyurl.com/crusade-porno
6. Simplement, les plateformes orchestrent la production et l’échange de biens et de services en optimisant les relations au sein d’un réseau d’acteurs — consommateurs, annonceurs, prestataires de services, producteurs, fournisseurs et même objets.
7. Traduction libre de the more distance you have from the ground and the activism, your analysis becomes more obscure, less rigorous and sharp. When you’re grounded… it enriches both the research and the activism. Dans The Capacitor Collective. (2025). “Preface”, Notes Toward a Digital Workers’ Inquiry, p.1.
9. Kimberlé Crenshaw. (1993). Mapping the Margins: Intersectionality, Identity Politics, and Violence Against Women of Color, récupéré de https://www.jstor.org/stable/1229039
10. Adore Goldman et Céleste (2022). Croisade contre la porno d’hier à aujourd’hui, récupéré de https://tinyurl.com/croisadeporno ↩
11. Selon le rapport de l’organisatrice communautaire Danielle Blunt, Deplatforming Sex: a Roundtable Conversation, le terme deplatforming désigne le fait qu’un.e utilisateur.rice ou une catégorie entière de contenus soit entièrement retiré·e d’une plateforme. En raison de la stigmatisation légale et sociale, les TDS sont régulièrement expulsé.es des espaces en ligne, qu’il s’agisse des réseaux sociaux grand public ou même de plateformes facilitant le travail du sexe, comme celles que nous avons évoquées. ↩
12. Selon Blunt et son équipe dans le rapport de Hacking//Hustling, Posting into the Void: Studying the Impact of Shadowbanning on Sex Workers and Activists, le «shadowban» désigne une forme de modération de contenu par laquelle une plateforme dissimule les publications d’un.e utilisateur.rice au reste de la communauté. Cette pratique rend invisibles les contenus jugés inappropriés, à risque ou de faible valeur, tout en permettant au compte de rester actif et de continuer à générer des revenus publicitaires pour la plateforme. En général, le shadowban n’est pas communiqué à la personne concernée et est souvent nié publiquement ou attribué à un problème technique. ↩
13. Workers First Union. (s.d.). Uber Deactivation Guide, récupéré de https://www.workersfirst.nz/my-industry/uber-deactivation-guide ↩
14. MERB.cc. (2025). Are you a leolist gambler? récupéré de https://tinyurl.com/leolist-gambler ↩
15. Leolist.cc. Verified Pictures, récupéré de https://www.leolist.cc/user/verified ↩
16. Traduction libre de many of the ads on LL [Leolist] with “verified” pictures still seem obviously fake. Dans PERB.cc. (2019). What the F%#K does « verified » mean on LL?, récupéré de https://tinyurl.com/verified-leolist ↩
17. Traduction libre de which make it harder for any unions or cooperatives to reach these workers and organise them. This is an additional obstacle that the labor movement needs to overcome. Dans Bot Populi. (2021). “Épisode 1: Platforms the Origin Story”, Platform Predicament – Making Sense of a Datafied Future of Work, récupéré de https://botpopuli.net/episode/platforms-the-origin-story ↩
18. Pivot. (2025). Syndicalisation des chauffeurs Uber en Colombie-Britannique, une victoire difficile à reproduire, récupéré de https://tinyurl.com/syndicalisation-uber ↩