Pourquoi fait-on la grève? Questions et réponses

Depuis le lancement de la campagne de grève, nous avons reçu plusieurs questions et critiques, particulièrement autour de la revendication pour un statut de travailleuse.r. Puisque nous considérons qu’il est important de répondre à ces préoccupations légitimes , nous allons exposé notre vision de cet enjeu.

Travailleuse.rs autonomes vs employé.es

Le CATS part du principe que, puisque les danseuse.rs sont déjà soumis.es à des règles d’employeur — et souvent à des abus — iels devraient avoir accès aux avantages dont bénéficient les employé.es, ce qui leur permettrait de se défendre contre les abus de la direction. Plus précisément, les avantages des milieux syndiqués : congés de maladie, congés parentaux, indemnisation pour les blessures liées au travail, salaire viable, et bien d’autres droits de base.

En ce moment, les TDS qui travaillent sous une forme de gestion — comme les danseuse.rs ou les travailleuse.rs en salon — sont dans une situation extrêmement précaire. Sans véritables droits du travail, iels doivent accepter tout ce que la direction leur impose, sous peine de perdre leur emploi.

On est d’avis que la direction utilise les frais de bar et notre statut flou de «travailleuse.rs autonomes» comme une forme de vol de salaire. Que ce soit en payant pour travailler ou en se faisant prélever une partie de nos gains, on effectue du travail non rémunéré pour la direction. Ce travail inclut, entre autres, le ménage, l’animation auprès des client.es et les performances sur scène. Tout ça, ce sont des tâches qu’on accomplit à nos propres frais.

Au final, il y a de nombreuses soirées — et ça arrive de plus en plus souvent — où, dans un club de danseuses par exemple, des danseuses font un quart de travail de 8 heures, parlent à plusieurs client.es, font plusieurs stages, repartent sans avoir fait d’argent, et doivent quand même payer des frais de bar entre 25 $ et 100 $ pour avoir travaillé. Les frais de bar et notre statut de «travailleuse.rs autonomes», c’est de l’exploitation, point final.

Si nous sommes reconnues comme travailleuse.rs, nous allons perdre la flexibilité d’horaire et les accommodements. Les employeurs vont davantage pouvoir discriminer.

Le fait d’être reconnu.es comme travailleuse.rs ne signifie pas que nous perdrons notre liberté, au contraire! En ce moment, nos horaires et notre rythme de travail sont guidés par l’impératif de faire un revenu suffisant pour payer les factures. En effet, il est impossible de caller malade si on n’a pas fait assez d’argent et que le 1er du mois arrive. Il est impossible de prendre des pauses quand on n’a pas fait une cent de la soirée et qu’on est dans le négatif. Une recherche du site web bedbible a montré que le revenu horaire d’une danseuse est de seulement 20$ US, soit environ 27$ canadien. Selon l’IRIS, il faut gagner 28$ en travaillant à temps plein pour vivre décemment à Montréal. La possibilité de travailler quand on veut est donc très relative. 

De plus, rien n’oblige les patrons à garantir la flexibilité d’horaire: de plus en plus de milieux de travail imposent des quarts durant les jours de semaine, des pénalités pour rentrer plus tard et l’obligation de rester jusqu’à 3 heures du matin. Un bar à Montréal impose même de se booker plusieurs mois à l’avance.

La vraie liberté, c’est l’accès aux congés payés. Pour ça, il ne faut pas se comparer aux pires emplois, mais bien aux milieux de travail syndiqués. La syndicalisation permet de négocier plusieurs avantages sociaux: des congés de maladie, des congés mobiles, des congés parentaux, etc. Il est possible aussi d’avoir des pauses payées. Les salarié.es n’ont pas moins de contrôle sur le rythme de travail; au contraire, le vol de temps est monnaie courante. De plus, si la flexibilité des horaires est une priorité pour nous, il faut en faire une revendication syndicale pour s’assurer qu’elle demeure sous nos conditions.

De plus, en se syndiquant, on vient formaliser la gestion des horaires, ce qui mène en réalité à moins de discrimination. Il y a deux façons légitimes de faire les horaires: l’ancienneté ou premier arrivé, premier servi. En ayant une pratique transparente fixée dans une convention collective, on s’assure d’éliminer les pratiques racistes de gestion des horaires dans nos clubs, comme l’ont fait les danseuses syndiquées du Lusty Lady à San Francisco  lors de la négociation de leur première convention collective. Il est également possible de revendiquer des accommodements pour les personnes en situation de handicap ou pour les parents. Bien sûr, un syndicat combatif et mobilisé a plus de chances d’obtenir de meilleures conditions de travail. 

Si nous sommes reconnu.es comme travailleuse.rs, nous ferons face à des déductions sur nos revenus et nous serons dans l’obligation de payer des impôts.

La criminalisation et l’informalité ne nous dispensent pas de payer nos impôts. En fait, malgré tout, nous devrions en pratique déclarer tout l’argent que nous gagnons. Dans les faits, plusieurs TDS déclarent déjà leurs revenus, en totalité ou en partie, et ce, malgré l’illégitimité ou la stigmatisation de leurs activités. Le gouvernement audite régulièrement les personnes qui font des dépôts en argent comptant, ce qui peut entraîner des pénalités.

Si le fait de déclarer ses revenus peut signifier une réduction de nos revenus nets, cela nous permet aussi de bénéficier de protections essentielles, notamment les cotisations au Régime de pensions du Canada (RPC), au Régime de rentes du Québec (RRQ) et à l’assurance-emploi auxquelles plusieurs travailleuse.rs souhaiteraient avoir accès.

La déclaration des revenus permettrait également d’obtenir une légitimité dans plusieurs aspects de la vie quotidienne. En effet, il devient plus facile de louer un logement puisque souvent les locateurs exigent des preuves de revenus. Il serait aussi plus simple d’accéder à certains services financiers ou encore de planifier et construire une épargne sur le long terme. 

En ce sens, la reconnaissance comme travailleuse.rs ne représente pas uniquement une contrainte fiscale: elle peut aussi être envisagée comme un levier pour accéder à des droits et des protections sociales ainsi qu’à une plus grande stabilité sur le long terme. Bien sûr, nous ne pouvons pas encourager l’évasion fiscale, mais il y a fort à parier que nos patrons souhaitent garder l’argent comptant dans leurs établissements. 😉

Si nous obtenons un statut de travailleuses, les collègues migrantes seront davantage précarisées, car elles ne pourront plus travailler dans cette industrie informelle. 

Les travailleuses migrantes sont présentes dans toutes les industries, pas seulement dans les secteurs de travail criminalisés. Par contre, il est vrai qu’elles font face à un risque de déportation, qu’on s’organise ou non. À l’heure actuelle, les lois sur l’immigration – en plus des dispositions pénales relatives au travail du sexe – encouragent une répression accrue sur les TDS migrant.e.s. La surveillance policière est courante dans nos milieux de travail et elle sert principalement des objectifs de déportations. Les TDS migrantes peuvent faire face à la perte de leur statut, la détention et la déportation si leur métier est découvert. En plus, les boss utilisent la précarité de leur statut pour les menacer, les manipuler et les assujettir.

La solution n’est pas moins de droits, mais bien plus de droits! D’ailleurs, les groupes de travailleur.ses migrant.es revendiquent eux-mêmes l’accès aux normes du travail peu importe le statut d’immigration. 

Créer des syndicats sur nos milieux de travail est aussi une stratégie pour faire avancer la décriminalisation. Si le travail du sexe était décriminalisé, les lois l’entourant passeraient de la sphère des lois criminelles à la sphère des lois du travail. Ainsi, les TDS avec un visa d’étude ou un permis de travail temporaire pourraient travailler dans l’industrie comme dans les autres secteurs d’emplois. 

Nous savons que la décriminalisation du travail du sexe ne libéra pas instantanemment nos collègues migrantes. Et c’est pourquoi nous devons être solidaires avec elleux et aligner nos demandes avec celles que formulent les groupes de migrant.es, notamment un statut pour tous et toutes et pour l’accès aux droits du travail. En s’organisant en syndicat, on peut pousser des revendications comme la fin de la présence policière dans nos milieux de travail et organiser des campagnes contre les déportations de nos collègues.

Si on passe à un statut d’employé.e, on risque de perdre notre droit de refuser des client·es, ce qui représente un enjeu de sécurité majeur.

Malheureusement, dans certains milieux de travail, c’est déjà la réalité. Souvent, dans les salons de massage, une fois qu’un client choisit une travailleuse, celle-ci ne peut plus refuser le service, soit par l’absence de la direction, le manque de protection de sa part, ou parce qu’elle menace d’imposer une pénalité si elle refuse. La même chose se produit dans les clubs de danseuses. Voici une situation bien connue : le boss te propose de danser pour un de ses amis. Dans ce cas-là, il est généralement dans ton intérêt d’accepter si tu veux garder ta job ou rester en bons termes avec la direction. Ce rapport de pouvoir, déjà présent, crée un contexte où l’ami du boss peut se permettre de repousser tes limites ou même refuser de te payer ce qui t’est dû, sachant que le dénoncer au boss risque de te mettre dans une position précaire.

Si on regarde comment le travail du sexe est encadré ailleurs, on peut voir le potentiel qu’un statut d’employé.e peut offrir. En Belgique, où le travail du sexe a été décriminalisé en 2022, un nouveau cadre légal adopté en 2024 permet aux TDS d’avoir des contrats d’emploi avec des droits et des protections concrètes. Ça inclut : 1) le droit de refuser des client.es sans pénalité financière; 2) une indemnité de 6 mois en cas de congédiement pour avoir refusé un client; 3) le droit de mettre fin à son contrat en tout temps; et 4) l’application d’une loi du travail qui favorise la prévention des risques psychosociaux au travail. 

Au Québec, le droit du travail a récemment évolué dans une direction similaire : depuis octobre 2025, le projet de loi 27 impose de nouvelles obligations aux employeurs pour protéger la santé psychologique des employé.es avec la même rigueur que leur santé physique. Les employeurs doivent désormais identifier et prévenir les «risques psychosociaux» en milieu de travail. Ces risques incluent : «la surcharge de travail ou le déséquilibre entre les efforts et la reconnaissance; le manque d’autonomie ou de soutien de la part des gestionnaires ou des collègues; le manque de reconnaissance ou l’injustice organisationnelle; le harcèlement psychologique ou la violence au travail.»

Si on met ça en perspective avec le cadre mis en place en Belgique, on a de bonnes raisons de croire qu’un statut d’employé.e pourrait en fait nous offrir plus de protections et de droits que ce qu’on a actuellement. Ces conditions nous permettraient non seulement de refuser des client.es, mais aussi de le faire sans risquer de perdre notre emploi.

Si on revendique plus de droits, on va entrer dans un bras de fer constant avec les gérants. 

C’est justement ça le but! En ce moment, la direction fait ce qu’elle veut, quand elle veut, et nous, on se plie pour garder notre job. Ça, c’est pas de la liberté — c’est de l’exploitation. Et c’est ce déséquilibre de pouvoir actuel qui rend ça possible. La réalité, c’est que nous avons du pouvoir collectivement, on ne l’a simplement pas encore saisi. C’est pour ça qu’on doit s’organiser. Comme travailleuses du sexe, on peut perdre notre job pour des raisons complètement absurdes. Alors, c’est soit aucune protection, soit se battre pour en obtenir en s’organisant avec ses collègues. Oui, c’est une lutte constante, et oui, ça peut faire peur, mais on croit qu’on a plus à gagner qu’à perdre!

Note sur le fait que le CATS «impose» une grève et des revendications

Nous ne nous éterniserons pas là-dessus, mais certaines critiques disent que nous «imposons» nos revendications dans des milieux de travail autres que les nôtres. Nous tenons à rappeler que nous ne sommes ni la police ni la direction. Nous n’avons d’autorité sur personne. Nous sommes vos collègues et vos voisin.es. Nous sommes des travailleuse.rs du sexe qui s’organisent dans leurs propres milieux de travail.

Vous n’êtes pas obligé.es de faire quoi que ce soit avec nous — de toute façon, nous n’avons aucun moyen d’imposer quoi que ce soit. Par contre, nous encourageons fortement celles et ceux qui sont prêt.es à lutter contre les abus au travail à se joindre à nous, parce que c’est ensemble qu’on sera plus fort.es.

Certain.es ne sont peut-être pas prêt.es à passer à l’action, et c’est tout à fait compréhensible. Comme TDS, nous nous trouvons à l’intersection de plusieurs formes d’oppression, et nos conditions de vie sont souvent précaires, ce qui rend l’engagement politique difficile. Cela dit, le CATS sera là pour celles et ceux qui voudront s’organiser, faire face à leurs oppresseurs et passer à l’action.

En solidarité!