Par Nina La Cigale
Les différents métiers regroupés sous le parapluie du travail du sexe ont pour point commun, entre autres, de se situer dans les marges de la société. Nous n’écrivons pas notre vie en noir et blanc, nous vivons entre les lignes, dans des zones grises, mystérieuses et incomprises.
Or, la plupart des personnes neurodiverses ont, bien avant de franchir la ligne invisible qui les séparait du travail érotique, été habituées à se sentir en décalage. Est-ce que le travail du sexe s’avère plus accessible que les emplois dits straight ou vanille? Est-ce que les personnes neurodiverses sont mieux outillées que les personnes neurotypiques pour s’adapter aux imprévus et aux demandes d’un métier qui s’apprend sur le tas? Quels sont les défis que ces personnes affrontent et leurs moyens pour y faire face?
Comme ce texte est écrit en partant de mon point de vue de danseuse, la plupart des exemples proviennent de ce métier. J’ai tout de même pris soin d’inclure les autres formes de travail du sexe dans ma réflexion.
Flexibilité horaire ++
La plupart des travailleuse.rs du sexe ont la liberté de créer leur propre horaire. Dans beaucoup de bars de danseuses, la seule obligation est de faire au moins un jour «slow» (du dimanche au mercredi en général) pour avoir le droit de faire les journées payantes de fin de semaine. Une fois le jour slow effectué, elles peuvent généralement annuler sans conséquences leurs autres shifts au besoin, ou se pointer une journée ou elles ne sont pas à l’horaire et travailler quand même. La flexibilité peut varier beaucoup d’un bar à l’autre.
Revenus généralement suffisants pour travailler à temps partiel
Les revenus des TDS sont habituellement suffisants pour subvenir à leurs besoins en travaillant 2 à 4 jours par semaine. C’est rarement le cas dans d’autres domaines.
Faible risque de renvoi – il y aura toujours des clients
Le risque de perdre leur emploi est beaucoup plus bas que dans une job straight. Dans les bars de danseuses, les causes les plus fréquentes de renvoi sont: vente de substances illicites, bagarre avec une autre danseuse, bagarre avec un client, overcharge ou encore refus de payer les frais de bar.
La ponctualité ne fait pas partie des causes de renvoi sauf dans un club connu pour ses règles très strictes. Au pire, une danseuse qui manque un jour slow sera suspendue la semaine suivante. On a aussi le droit d’être bête et d’affirmer nos limites fermement avec les clients qui sont désagréables avec nous. Le client n’a pas toujours raison.
Droit à l’erreur
On n’est pas obligées d’être des expertes en partant. Quand j’ai commencé la danse, je ne savais pas faire de pole, j’étais franchement mauvaise sur le stage et très awkward dans mes approches avec les clients. Je ne faisais pas beaucoup d’argent, mais c’était mon problème et non celui du bar. Certains bars renvoient temporairement les danseuses qui sont maladroites sur le stage, mais elles peuvent aisément aller ailleurs et revenir une fois qu’elles auront gagné en aisance.
Surstimulation sensorielle
Les TDS qui travaillent en personne (escortes, masseuses, danseuses) sont exposées à beaucoup de stimuli: toucher, odeurs, sons, lumières. Ça peut rapidement devenir envahissant pour n’importe qui, mais particulièrement pour des personnes neurodiverses qui ont une sensibilité accrue aux stimuli. Dans le bar où je travaille, la musique est forte, les lumières sont intenses et il y a parfois peu de ventilation. Les clients peuvent porter trop de parfum ou avoir une hygiène douteuse causant une expérience olfactive déplaisante.
Précarité/instabilité
Il n’y a pas de stabilité de revenu dans le domaine du travail du sexe. Des clients peuvent annuler, un salon de massage peut être désert, un bar de danseuses aussi. De plus, comme nous n’avons pas accès à la CNESST ni au chômage maladie; en cas de maladie ou blessure (physique ou émotionnelle), nous n’avons aucun revenu.
Absence de recours en cas de mauvais traitement (de la part des clients ou des patrons)
En cas de violence subie de la part de clients ou de patrons, les TDS ont très peu de recours. Les mauvais clients peuvent être bannis (de l’agence, du salon de massage, du club), mais outre cette mesure il n’y pas de réparation suite à une agression. Certains endroits font attention à la sécurité des travailleuses et travailleurs, d’autres non. Les travailleuse.rs indépendant.es sont également très vulnérables en cas d’agression.
Bouchons d’oreilles
Quand je travaille au club, je porte des bouchons Loop Engage pour atténuer l’intensité de la musique. Ce sont des bouchons qui me permettent de quand même bien entendre les conversations et ça réduit beaucoup la fatigue. Plusieurs de mes collègues font la même chose. C’est un accommodement qu’on s’accorde.
On peut aussi demander au DJ de ne pas mettre de lumières stroboscopiques pendant notre stage.
Pauses/vacances régulières
Le burnout survient rapidement pour les personnes neurodiverses, mais encore plus dans le domaine du travail du sexe qui demande énormément de présence, de vigilance et d’énergie. Heureusement, il est généralement possible de prendre des pauses assez régulièrement. J’ai des collègues qui travaillent trois semaines sur quatre. Personnellement, j’ai tendance à travailler tout le temps et prendre congé seulement quand je tombe malade, ce qui m’a amené à être dans un état d’épuisement cet été. J’ai décidé de prendre congé une semaine sur huit (approximativement et en tenant compte des semaines plus payantes et des semaines plus tranquilles) afin de mieux prendre soin de ma santé mentale.
Masking
Un élément qui m’a été souligné par des collègues autistes, c’est qu’elles sont tellement habituées à masquer leur manière d’être pour se conformer à ce qui est considéré comme «normal», qu’au final ça revient au même de le faire au travail que dans la vraie vie, d’autant plus qu’au club, les codes sont plus clairs. Une fois le personnage intégré, elles savent à quoi s’en tenir. Par contre, le coût énergétique du masking reste élevé et demande une période de récupération plus longue que celle dont une personne neurotypique aurait besoin. On ne sort pas indemne d’une performance permanente.
Beaucoup de clients sont des gens socialement maladroits qui ont des difficultés avec les relations interpersonnelles.
Faire affaire à des TDS leur permet de vivre une expérience érotique dans un cadre ou les règles sont claires et où iels ont l’espace pour exprimer leurs besoins sans être jugés.
Pour les personnes neurodiverses, le travail du sexe est une épée à double tranchant. D’un côté, elles y trouvent une liberté et une flexibilité qui sont rares sur le marché du travail. De l’autre côté, ce type de travail est accompagné d’une précarité et d’un manque de protection. Collectivement, on gagnerait à s’organiser pour avoir une forme d’assurance collective permettant de compenser pour cette précarité dont l’ombre est omniprésente.