Danseuse.rs en grève pour l’abolition du service bar

Danseuse.rs en grève pour l'abolition du service bar

Par Adore Goldman et Kit Keli

P132-2-D092-007, (s.d.), Ville de Montréal - section des archives, Patricia Ling, (P132-2-D092-007).

Le 5 mai dernier, le Comité autonome du travail du sexe (CATS) a tenu une assemblée militante de travailleuse.rs du sexe (TDS) sur l’organisation en milieu de travail. Très populeuse, cette rencontre a suscité beaucoup d’enthousiasme chez les participant.es. Toutefois, un constat est ressorti: il est nécessaire de préciser notre stratégie si nous voulons aller plus loin et rallier davantage de collègues à notre projet de syndicalisation.

C’est pourquoi nous tenterons ici d’élaborer les bases d’une campagne qui pourraient servir à organiser les différents strip clubs montréalais autour d’une stratégie commune: demander l’abolition du service bar1. Nous avons choisi de nous concentrer sur les bars de danseuse.urs puisque nous y travaillons toutes les deux. Par contre, nous pensons qu’une autre revendication commune pourrait être adoptée par les masseuse.urs pour se syndiquer.

Le service bar a historiquement été un moyen de réprimer les mobilisations des strippers, et il est donc nécessaire de l’abolir. Pour ce faire, nous exposerons notre stratégie pour l’atteinte de ce but qui culmine par la grève, un moyen qui a été mis de l’avant dans toutes les syndicalisations de strip clubs jusqu’à ce jour.

La petite histoire du service bar

Le service bar est vu par plusieurs danseuse.rs comme un gage de liberté: on paie pour travailler et, en échange, on est maître de son horaire. C’est pourtant de moins en moins vrai si ça l’a déjà été. Plusieurs bars exigent désormais que les nouvelles fassent un quart en  semaine  avant de pouvoir travailler la fin de semaine. On ne choisit pas ses heures; il faut souvent rester jusqu’à la fermeture, à 3 heures du matin. Un club à Montréal exige même aux danseuse.rs de booker leur horaire plusieurs mois d’avance. Caller malade est aussi difficile dans bien des bars.2 On est loin du travail autonome où on peut travailler quand bon nous semble.

Le fait est qu’on est bel et bien pris.es dans un rapport de pouvoir employeur/employé.e, et que le modèle du service bar profite seulement aux boss. En effet, ils ont tout avantage à faire rentrer un maximum de danseuse.rs par soir pour maximiser leur profit. Pour ce qui est de notre sécurité, nos employeurs se sentent bien peu concernés et nous laissent gérer nous-mêmes.

Les strip clubs n’ont pas toujours fonctionné ainsi au Canada et aux États-Unis. Faire l’historique des transformations de leur fonctionnement nous permet de comprendre comment le service bar a émergé en réaction aux luttes des travailleuse.rs et comment cette histoire peut informer nos stratégies futures.

Nous avons parlé à Nicole Nepton, qui a travaillé dans les années 1980 et 1990 dans les bars de danseuses au Québec et en Ontario et qui a milité pour les droits des TDS. À l’époque, le modèle du salariat prévalait encore: les travailleuse.rs recevaient un salaire horaire et elles faisaient des danses aux tables au coût de 5$, dont iels conservaient la somme entière. Contrairement à ce qu’on peut penser, les horaires étaient souvent plus flexibles qu’aujourd’hui: «Si ça ne faisait pas ton affaire, tu partais!», raconte-t-elle.

Mais au tournant des années 2000, les luttes des danseuses allaient forcer le patronat à se réorganiser. En effet, en 1997, le Lusty Lady à San Francisco est devenu le premier bar de danseuses à se syndiquer en Amérique du Nord. Suite à leur victoire historique, elles ont entrepris une campagne de syndicalisation à travers les États-Unis et ont racheté leur établissement pour en faire une coopérative de travail.

Il n’est pas anodin que ce soit à ce moment qu’est arrivé le modèle du service bar. Selon nos recherches, il s’est introduit progressivement au début des années 2000. Une collègue qui danse depuis vingt ans se souvient qu’à l’origine, il s’agissait d’un montant forfaitaire versé au bar et qui remplaçait le pourboire à payer sur les consommations. Puis, les patrons se sont appropriés ce montant, en plus d’ajouter l’obligation de tipper le doorman et le DJ. Déjà, en 2004, une danseuse du nom de Cindy décrivait ces changements dans un texte, disant regretter «le bon vieux temps»3 du salaire: 

Nous sommes trop nombreuses à travailler en même temps dans le même établissement, nous n’avons aucun salaire de base, nous sommes obligées de payer pour travailler et nous n’avons aucun accès aux mesures de protection sociale telles que les normes du travail, la Commission de la santé et sécurité au travail (CSST), l’assurance chômage, etc. Notre métier est bien mal jugé et nos conditions pourraient définitivement être améliorées. Dites-moi, c’est pour quand la syndicalisation des danseuses nues ?4

Vingt ans plus tard, nous pensons comme elle qu’il est grand temps de prendre notre syndicalisation en main, et que l’abolition du service bar devrait être une revendication centrale.

Passer à l’offensive

Nous proposons que l’abolition du service bar soit la pierre angulaire d’une campagne de syndicalisation dans les strip clubs montréalais. Ainsi, nous pourrons créer des syndicats autonomes dans nos clubs respectifs, tout en partageant une revendication commune qui nous unit dans notre lutte contre le management dans les différents milieux de travail.

Il s’agit également d’une stratégie offensive: plutôt que d’être toujours en réaction face aux abus patronaux, nous pouvons passer à l’action selon notre propre agenda. Cela nous donne l’avantage stratégique d’être préparé.es à l’avance et de garder le contrôle du calendrier.

Il s’agit aussi une première étape vers le retour au salaire horaire que nos prédecesseur.es ont perdu. Le but est de sortir de l’illusion du travail autonome pour rendre l’employeur imputable. Pour aller chercher un salaire, mais également ce qui vient avec: la sécurité au travail, les normes de salubrité, les droits de base comme les arrêts maladie, etc. 

Le syndicat permettrait également d’aller clarifier et fixer la liberté d’horaire que nous voulons:  dans un contrat de convention collective, un syndicat fort peut obtenir ce qu’il veut. Cela empêche que les règles changent arbitrairement au gré des humeurs patronales.

S’il est difficile d’y croire, c’est parce que les luttes des travailleur.ses ont été faibles dans les dernières décennies, et que les centrales syndicales ont opté pour une approche de compromis, tempérant toujours les ardeurs des travailleuse.rs en quête de meilleures conditions de travail. Mais cela ne signifie pas que nous ne pouvons pas créer nos propres syndicats autonomes qui pourraient faire les choses différemment, en adoptant une posture de rupture radicale plutôt que de servir de médiation entre la base et le patronat. Ou pour le dire autrement, un syndicat qui est lui-même constitué de la base.

Ne pas agir seul.e

À notre avis, la première étape pour les TDS qui veulent se syndiquer dans leur milieu de travail est de commencer à agir collectivement. Cela ne veut pas dire qu’il faut faire l’unanimité, ce qui empêcherait de faire toute avancée. Parler de politique au travail créera inévitablement des tensions. Mais pour agir, il faut être une masse critique, qui peut rester minoritaire, mais suffisamment forte pour faire peur au patronat.

Il faut donc commencer par se trouver des allié.es. Au départ, deux ou trois personnes peuvent suffire. Le but est de former un petit comité pour lancer la campagne. Afin de se sentir moins seul.es, nous proposons que le CATS serve d’espace pour parler de stratégie et mettre en commun les outils de mobilisation (tracts, affiches, etc.). Par la suite, on est prêt.es à parler à nos collègues et faire connaître nos revendications.

Ne pas agir seul.e est essentiel, car dès qu’on commence à discuter de syndicalisation dans un milieu de travail, on s’expose au backlash. En étant plusieurs à la base et en tissant des liens avec des travailleuse.rs d’autres milieux de travail, on s’assure que des actions de solidarités puissent être entreprises en cas de renvois ou de représailles. C’est notre meilleure protection contre les ripostes des employeurs. Les deux strip clubs qui se sont syndiqués aux États-Unis, le Lusty Lady et le Star Garden, ont fait face à des renvois. Mais c’est précisément ce backlash qui a soudé la solidarité entre danseuses et qui a mené à l’obtention d’une première convention collective.

Dessin par Misss Bisous

Se préparer à passer à l’action

Nous reconnaissons que chaque syndicat aura des capacités différentes à porter différents types d’action, alors en préparation, les travailleuse.rs doivent collectivement décider quelles actions sont les meilleures pour elleux. Les préparations à l’action seront toujours uniques à chaque cas tout en suivant rarement un calendrier linéaire comme celui suggéré ci-dessous, mais elles tendent à suivre la formule suivante:

    1. Invitez les travailleuse.rs à une rencontre syndicale pour discuter des injustices et proposer des actions possibles pour résoudre ces problèmes.
    2. Laissez-vous le temps de rallier davantage de support d’allié.es et de travailleuse.rs qui sont indécis.es, créez du matériel de mobilisation et organisez un système d’entraide militant entre travailleuse.rs
    3. Convoquez une autre réunion pour voter sur:
    4. Quelle action entreprendre et,
    5. Pour ou contre cette action; considérez décider la date de cette rencontre à la première réunion alors que tout le monde est réuni.
    6. Votez!
    7. Préparez un plan d’action selon ce que vous avez voté; considérez les réactions possibles de l’employeur à ce plan et comment les combattre, tout en finalisant vos demandes.

Avant d’atteindre un stade d’action comme la grève, les travailleuse.rs peuvent vouloir essayer d’autres méthodes d’actions, incluant la négociation avec l’employeur. Faites attention de ne pas annoncer les plans de syndicalisation sans avoir de plan d’action pour assurer que votre employeur n’ait pas le temps de remplacer les travailleuse.rs militant.es par des scabs5. Toutefois, les efforts d’organisation ne peuvent pas être gardés complètement secrets pour éviter de créer des tensions avec les travailleuse.rs qui seraient indécis.es et qui pourraient vous accuser de faire des cachoteries et de comploter sans elleux.

Négociations collectives

La négociation avec l’employeur vient avec son lot de risques qui doivent être pris en compte. Entre autres, les travailleuse.rs les plus militant.es doivent s’assurer de ne jamais parler individuellement avec l’employeur ou en petit groupe. Cela rend ces travailleuse.rs vulnérables à être renvoyé.es ou maltraité.es par l’employeur qui tenterait d’éradiquer les activités syndicales.

Toutefois, vous pouvez considérer d’autres options, qui n’auront pas le même effet de levier que la grève, mais qui peuvent tout de même être considérées par votre syndicat.

    1. Pétition/Lettre collective – Les travailleur.ses militant.es peuvent écrire une pétition ou une lettre demandant l’abolition du service bar et la faire signer par celleux qui supportent, les noms de danseuse.rs sont suffisants. La lettre ou la pétition devrait demander qu’une réponse soit affichée dans les vestiaires ou dans un espace commun dans un délais de X jours, et menacer de faire la grève si cette demande n’est pas répondue dans ce délais. Un.e allié.e préférablement quelqu’un.e qui n’est pas reconnaissable par l’employeur peut aller porter une copie de la lettre et les signatures pour le syndicat jusqu’à la boîte aux lettres ou autre. Cette stratégie est plus efficace si un nombre significatif de travailleuse.rs supportent le syndicat puisque l’employeur va avoir une liste des travailleuse.rs militant.es, les laissant vulnérables aux abus et aux mauvais traitements.
    1. Réunion surprise – Confronter son employeur sans avertissement peut être une stratégie efficace, mais cela doit être effectué par un grand nombre de personnes présentes sur le quart de travail pour en assurer le succès. Soyez prêt.es à défendre votre cas en tant que collectif. Menacer de quitter le travail peut être un levier essentiel dans cette confrontation. Les danseuses syndiquées du Lusty Lady à San Francisco ont utilisé cette stratégie avec succès pour revendiquer la réembauche d’une danseuse injustement licensiée. Cette stratégie identifie aussi les travailleuse.rs militant.es, les laissant vulnérables aux abus et aux mauvais traitements.

Compte-tenu du risque de révéler le force militante, les travailleuse.rs syndiqué.es devraient considérer prudemment et collectivement toute tentative de négociation avec l’employeur, surtout dans le cas des personnes plus marginalisées qui sont davantage sujettes aux abus patronaux.

Toutefois, dans le cas d’une réponse envenimée de la part de l’employeur à un type d’action syndicale plus «raisonnable» et «acceptable», comme une pétition, les travailleuse.rs indécis.es par rapport au syndicat pourraient se rallier à le supporter. Nous voulons dire que la négociation collective peut être plus utile comme outil de mobilisation pour les travailleuse.rs. Certain.es travailleuse.rs peuvent être hésitant.es à se lancer la tête la première dans une action comme la grève, mais après qu’iels se soient rappelé.es à nouveau de la nature abusive de l’employeur, cela peut amener un vent d’énergie et de support au syndicat.

 

Négocier peut fonctionner, mais ce ne sera probablement pas efficace sans avoir bâti un rapport de force à travers des actions offensives. C’est toujours une possibilité, mais, compte-tenu de l’historique des négociations syndicales nous reconnaissons que ce n’est pas l’issue la plus réaliste, surtout dans le contexte d’une industrie abusive comme l’industrie du sexe. La négociation collective devrait plutôt être considérée après une action, comme une grève, ce qui incite l’employeur à négocier et qui nous donne un levier dans la négociation.

La grève, une stratégie efficace

Une grève est quand des travailleuse.rs syndiqué.es, que ce soit de façon formelle ou autonome, refusent de travailler dans le but d’obtenir un rapport de force dans les négociations avec l’employeur. Très simplement, un collectif de travailleuse.rs qui décide de ne pas se présenter au travail jusqu’à ce que leurs demandes soient acceptées est considéré comme une grève. Même si la grève est souvent considérée comme controversée dans les syndicats traditionnels, c’est une stratégie très efficace quand les travailleuse.rs sont bien préparé.es et autonomes. C’était une étape essentielle dans la syndicalisation à la fois du Lusty Lady et du Star Garden.

Dans le cas du travail du sexe et des syndicats autonomes, les centrales syndicales ne nous représentent pas ou ne nous reconnaissent pas comme des travailleuse.rs; cela nous donne l’avantage doux-amer d’éviter les failles bureaucratiques des lois du travail canadiennes et québecoises qui permettent aux employeurs de forcer les travailleuse.rs à retourner au travail. Cette position ambiguë assure aux strippers cette opportunité unique de faire la grève sans avoir recours au code du travail.

Reprendre le produit ou le service à l’employeur est un moyen de pression crucial que garantit la grève dans la négociation avec l’employeur. Comme les danseuses du Lusty Lady à San Francisco l’explique: «[Votre employeur est] totalement impuissant si le “produit” qu’il essaie de vendre est en dehors du club en train de brandir des pancartes au lieu de grinder et de twerker en dedans».6 Si les clients venaient vraiment au strip club seulement pour un verre, ce serait seulement un bar normal.

Lors de votre mobilisation – aussi connue sous le nom d’organisation ou pour le dire simplement, les étapes menant à la grève – faites attention de ne pas être trop vocales.ux de vos plans trop tôt. À un certain point, vous allez devoir partager vos plans avec les travailleuse.rs moins militant.es pour élargir la solidarité, mais cela vient avec le risque d’exposer vos plans de grève. Alors, c’est une bonne pratique de ne pas menacer de faire la grève trop en avance. L’élément de surprise assure que votre employeur ne va pas embaucher des scabs pour vous remplacer. Coordonner le plan de grève avec les autres syndicats de la ville est une autre stratégie pour combattre les scabs tout en encourageant la solidarité. Trouvez vos allié.es et ne parlez pas de vos plans aux DJs, aux serveur.ses ou aux autres employé.es qui ne sont pas des danseuse.rs. Soyez prudent.es avec les personnes qui ont une tendance à la délation. 

Peu importe comment se déroule la grève, il y a indéniablement un avantage à faire la grève comme syndicat autonome, un avantage dont on doit se prémunir!

Autres méthodes d’action directes en milieu de travail

Il y a plusieurs variations de la grève traditionnelle, dont certaines peuvent intéresser votre syndicat, ou peuvent être utiles lors d’une grève. Ces actions peuvent demander une démonstration d’appui de la part d’autres danseuse.rs ou d’allié.es pour être efficaces. Votre syndicat peut considérer faire du piquetage, un ralentissement de travail, des journées de maladie collectives et/ou des dénonciations publiques selon la conjoncture de votre grève. Pour plus de détails sur ces actions spécifiques, vous pouvez voir le guide produit par The Exotic Dancers’ Union’s, No Justice, No Piece! A Working Girl’s Guide to Labour Organizing in the Sex Industry7 et/ou le site web du Industrial Workers of the World’s (I.W.W.)8.

Conclusion

L’abolition du service bar serait instrumental aux efforts du mouvement pour les droits du travail des strippers au Canada, rapprochant les danseuse.rs canadien.nes de leurs prédecesseur.es qui recevaient un salaire horaire en plus de l’argent des danses et du tip. L’abolition d’un service bar toujours plus cher a le potentiel d’assurer un changement matériel pour les strippers, qui est essentiel pour combattre la précarité économique dans l’industrie du sexe. Nous appelons les clubs de soi-disant Montréal, du Québec et du Canada à créer collectivement des syndicats autonomes et à revendiquer l’abolition du service bar.

Avec un syndicat autonome qui opère en dehors des lois du travail canadiennes et québécoises, nous croyons fermement que la façon la plus efficace d’atteindre cette demande est de faire la grève. Les strippers ont l’opportunité unique de faire fermer leur club efficacement et d’atteindre le levier de négociation typiquement garanti par la grève, sans recours aux contraintes des lois du travail.

Ce texte sert d’appel à l’action chez les danseuse.rs dans les mois à venir pour s’organiser autour d’une revendication commune de l’abolition du service bar. En solidarité et en pouvoir, travailleur.ses du sexe, unissez-vous!

1. Le service bar est un montant forfaitaire que paie les danseuse.rs pour travailler dans un club. La coutume exige également de tipper le DJ et le doorman.

2. Cherry Blue. (2025). Enquête: les conditions de travail dans les strip clubs montréalais, CATS Attaque!, cinquième édition.

3. Cindy. (2004). À quand la syndicalisation des danseuses nues au Québec, Travail du sexe.

4. Ibid.

5. Travailleuse.rs embauché.es pour remplacer les travailleuse.rs en grève, ce qui éradique efficacement le rapport de force gagné par la grève. Les scabs sont aussi appelés des briseurs de grève.

6. Exotic Dancers Union SF. (1998). No Justice, No Piece! A Working Girl’s Guide to Labour Organizing in the Sex Industry, p.33, self-published.

7. Ibid.

8. Industrial Workers of the World. (2016). A Worker’s Guide to Direct Action. 

Discours pour la vigile de la Journée pour mettre fin aux violences envers les TDS

Discours pour la vigile de la journée pour mettre fin aux violences envers les TDS

Par Adore Goldman et Melina May

P132-2-D092-007, (s.d.), Ville de Montréal - section des archives, Patricia Ling, (P132-2-D092-007).

Ce discours a été lu par Adore Goldman et Melina May à une vigile organisée par Stella le 17 décembre dernier à l’occasion de la journée de lutte contre les violences envers les travailleuses du sexe.

Nous sommes ici aujourd’hui pour prendre la parole au nom du Comité autonome du travail du sexe. Le CATS est un comité par et pour les TDS qui s’organise à Montréal pour l’amélioration de nos conditions de travail. Actif depuis 2019, nous tentons de mobiliser nos collègues directement sur les milieux de travail et appelons à la création de syndicats autonomes pour revendiquer notre dignité.

Les violences dans l’industrie du sexe font trop souvent partie de notre quotidien. Pas nécessairement les cas les plus sordides, mais une main mal placée qu’il faut sans cesse tasser, un condom retiré, des clients qui refusent de payer. Pour celles qui travaillent dans des établissements avec patrons, les bars de danseuses, les agences d’escorte ou les salons de massage, nous savons bien que nos employeurs se rendent souvent complices en tolérant la violence dans leur établissement. Soit parce que les clients violents sont réadmis ou parce qu’ils n’en font simplement pas assez pour prévenir les abus. Ce n’est pas parce que nous sommes des travailleuses du sexe que la violence devrait faire partie de notre travail.

Cette situation est rendue possible par deux mécanismes: de un, par la loi qui nous considère comme victimes et non comme travailleuses. Se battre pour être reconnue comme travailleuse, c’est se battre pour retrouver son pouvoir et sortir de son statut de victime. Car si le travail du sexe est un travail, cela signifie que notre employeur doit nous offrir un milieu exempt de violence. Si nous sommes des victimes, la seule façon d’éviter la violence est de «s’en sortir». Si nous sommes des travailleuses, nous pouvons prendre collectivement en main nos conditions de travail et exiger que tout soit mis en place pour prévenir la violence dans nos milieux de travail, tel qu’il est requis par la loi.

Mais le deuxième mécanisme est plus subtile. Car même si le travail du sexe était décriminalisé, nous continuerions sûrement à subir des conditions de travail violente s’il n’y a pas d’organisation de la base. Cela est rendu possible par le fait que nous sommes considérées comme des travailleuses autonomes. Il s’agit d’un stratagème pour briser les efforts d’organisation des travailleuses du sexe et les rendre davantage précaires, sans droits de travail. Les travailleuses du peep-show The Lusty Lady, qui se sont syndiquées dans les années 1990 a San Fransisco, le disent elles-même: c’est leurs statuts de salariées qui leur a permis d’être solidaires les unes des autres. Dans les strip clubs où les strippers étaient considérées comme travailleuses autonomes, il était beaucoup plus difficile de s’organiser à cause de la compétition entre travailleuses. Pourtant, nous sommes clairement dans une relation employeur/employé: on nous dit comment nous habiller, à quelle heure rentrer, quels jours rentrer. Notre statut nous empêche aussi de bénéficier des droits du travail, comme le chômage, les arrêts de maladie… et l’obligation de l’employeur à prévenir les violences en milieu de travail. Il est donc essentiel de démasquer cette imposture.

Contre un État qui cautionne les violences que nous vivons et des employeurs qui nous poussent à bout, nous pensons, que l’organisation en milieu de travail est notre plus puissant levier. Pour se défendre, nous n’attendrons pas que des changements légaux décident de nos conditions de travail: notre négociation est maintenant et elle se fera avec nos patrons! 

C’est pourquoi le CATS appelle à la création de syndicats autonomes sur les milieux de travail. Actuellement, des strippers et des masseuses en font l’exercice. En s’organisant, elles prennent le contrepied de leur prétendu statut de travailleuse indépendante. Elles ont des revendications et une stratégie offensive pour améliorer leurs conditions de travail. Elles sont prêtes à tout arrêter si leur employeur ne se plie pas à leurs demandes. L’histoire des luttes ouvrières nous apprend que le refus de travailler permet de dévier le cours normal des choses et de mettre en péril les revenus de l’employeur, le forçant ainsi à faire des concessions. Plus encore, au CATS, nous faisons le pari qu’en créant des conflits de travail avec nos patrons, l’État n’aura pas le choix de prendre position. 

La lutte des TDS n’est pas sans embûche. Nous connaissons les renvois abusifs dans nos milieux de travail. Trop souvent, nos collègues se font montrer la porte en un claquement de doigt après avoir dénoncé des violences. Cette tactique de nos employeurs met notre mobilisation à mal. C’est pourquoi nous pensons que la création de syndicats autonomes est  essentielle pour maintenir notre unité et sceller notre solidarité. 

La madonne et la putain

La madonne et la putain: travailleuses en lutte contre le déni de travail

Entrevue avec Leopoldina Fortunati
Par Adore Goldman et Melina May

Peintures par Zéro

Leopoldina Fortunati est militante opéraïste1, féministe-marxiste et sociologue. Dans les années 1970, elle a milité activement dans les groupes Potere Operaio, puis Lotta Feminista en Italie. Active au sein de la Campagne internationale pour un salaire au travail ménager, elle écrit le livre L’Arcane de la reproduction: Femmes au foyer, prostituées, ouvriers et capital2. Dans ce texte, Fortunati manipule les concepts marxistes afin de montrer comment s’articule la reproduction de la force de travail au sein de la famille, mais également en dehors, à travers le travail du sexe. Nous avons voulu interroger Fortunati sur son analyse du travail du sexe dans l’Arcane et sur sa pertinence dans les luttes actuelles. Voici ce qu’elle avait à nous dire.

A+M: Dans l’Arcane de la reproduction, vous montrez comment le travail domestique des ménagères au sein de la famille capitaliste crée de la survaleur en reproduisant la force de travail. En effet, faire le ménage, le lavage, prendre soin des enfants, faire à manger, tout ce travail gratuit prodigué à l’ouvrier et aux futurs ouvriers est saisi par le Capital. Ainsi, le capitaliste économise sur la reproduction de sa force de travail. Les femmes se retrouvent donc à la fois soumises au capitaliste et dépendantes du salaire des hommes pour survivre. Bien sûr, ce schéma s’est complexifié avec l’entrée des femmes sur le marché du travail et la création des services sociaux, mais la majorité du travail de reproduction sociale est toujours effectuée par les femmes, et le travail au sein de la famille est toujours nécessaire à la reproduction de la force de travail.

Dans votre analyse, quel est le rôle de la prostitution dans le processus de reproduction et comment s’articule-t-il avec le travail sexuel gratuit au sein de la famille capitaliste? Existent-ils des liens historiques entre la lutte des TDS et la lutte pour un salaire au travail ménager?

Leopoldina: Pour commencer, j’ai toujours dit que la prostitution a une fonction sur le plan productif, sur le plan social et sur le plan politique. Sur le plan productif parce que c’est le même procès qu’il y a dans les maisons. La seule chose qui change, c’est la rétribution, mais une rétribution pour laquelle les femmes paient le coût élevé du mépris social. 

Toute l’histoire de la monétisation précède le capitalisme de plusieurs siècles, au temps de l’Empire Romain et même de la Grèce Antique. La prostitution naît avec la monétisation. Un ami à moi à Washington est en train d’en faire l’histoire. Dans ses recherches, il est évident que ce procès, pour la première fois, sert aux femmes à se constituer une dote. Parce que la monétisation a mis en crise le marché du mariage, ce sont [d’abord] les jeunes filles qui allaient se marier qui se sont prostituées pour une période de temps dans les temples pour acquérir de l’argent.

Si on retourne au capitalisme, il y a toujours eu un grand orgueil de la part de la classe ouvrière quant à l’argent gagné dans les usines. C’était de l’argent gagné avec la fatigue, avec le sang. Ça a été un péché pour les femmes de faire du travail sexuel, d’être fières de l’argent qu’elles gagnaient. Alors, on comprend bien que même si le procès productif matériel de l’organisation du travail domestique et le procès de la prostitution est exactement le même, il y a ce petit détail qui joue comme une clé pour monter les femmes les unes contre les autres. C’est une monétisation qui a toujours été jouée contre le manque de monétisation du travail domestique. Bien sûr, sur les plans politique et social, les deux sphères, tout en étant identiques, viennent jouer l’une contre l’autre. 

Pour moi, c’était vraiment clair quand on a commencé les luttes féministes que la première lutte à faire, c’était d’être toutes ensemble parce que l’unité entre les femmes est fondamentale. Si nous acceptons d’être divisées, si nous acceptons d’avoir ces deux sphères en opposition, nous n’arrivons jamais à rien. Je dois dire qu’au début des années 1970, la nécessité de récupérer une unité dans la lutte des femmes, de ne pas accepter d’être partagées les unes contre les autres a été vraiment claire, et il y a eu une lutte formidable dans ces années-là. Par exemple, les prostituées en France ont occupé une église pour protester contre les conditions de vie dans lesquelles elles étaient obligées de vivre.3 Dans ma région, [à Padoue, en Italie], il y avait un réseau de comités de prostituées qui luttaient pour l’indépendance, pour l’autonomie dans la gestion de leur corps et de leur argent, c’est-à-dire pour détruire la figure du proxénète. Donc, on a toujours lutté ensemble. On était dans les mêmes mobilisations, c’est-à-dire qu’elles venaient même dans nos mobilisations, celles du comité [pour le salaire au travail ménager], etc. 

Ça a été différent pour les mouvements féministes en général. Les mouvements féministes ont toujours eu beaucoup de problèmes, de la même manière qu’ils ont maintenant des problèmes avec les trans – particulièrement les femmes trans. C’est terrible. Il y a toujours eu des problèmes dans la vision politique des mouvements féministes en général parce qu’elles pensaient que leur lutte était différente, et ça n’a mené à rien naturellement. Simplement à l’affaiblissement des luttes des unes et des autres. 

Dans nos réseaux, on avait pleinement conscience de la nécessité de cette unité des luttes et de comprendre comment organiser un programme politique qui nous unissait. Par exemple, la lutte pour les droits à l’avortement, c’était une chose que nous avions toutes en commun, comme la lutte pour le droit aux contraceptifs, la lutte pour le droit de décider de notre sexualité et la lutte pour le salaire au travail domestique. 

La lutte pour le salaire au travail domestique était importante, même pour les TDS, parce qu’il est important pour les femmes d’avoir de l’argent à la maison. Autrement, elles se font compétition toujours à la baisse parce que s’il n’y a rien [pour le travail sexuel fait à la maison], naturellement, même quand tu décides de faire du travail du sexe, les prix sont bas. Tandis que s’il y a de l’argent, tu as plus de possibilités de négocier.

A+M: Parmi vos constats, vous expliquez «l’apparente antithèse entre le travail de production et le travail de reproduction».4 Dans ce système, le Capital fait apparaître le travail de reproduction (sexuelle et sociale) comme une force naturelle: la reproduction de la force de travail masculine est posée comme une prestation personnelle plutôt que comme un emploi. Vous écrivez: «[…] les luttes des femmes ont eu davantage de difficultés à dévoiler les mécanismes de l’exploitation, précisément à cause de cette complexité spécifique du rapport des femmes avec le capital.»5 Contrairement au travail rémunéré où l’ouvrier reçoit directement le salaire de son travail du Capital, la ménagère, elle, échange son travail de reproduction au Capital par l’intermédiaire de l’ouvrier. Cela crée l’isolement des ménagères, et donc, une difficulté supplémentaire à s’organiser avec celles qui effectuent le même travail.

De manière similaire, dans l’industrie du sexe, plusieurs d’entre nous travaillons seules, isolées de nos collègues, et lorsque nous avons un semblant de milieu de travail, la criminalisation et la surveillance de celui-ci rendent notre organisation particulièrement difficile. 

De plus, de nos jours, les technologies prennent une place prépondérante à la fois à l’intérieur de nos ménages, des services sociaux et de nos sexualités. Comme vous l’écrivez: 

Le pouvoir des hommes en tant que groupe social a été réassemblé grâce à ces technologies qui fonctionnent comme des outils de travail reproductif permettant la pénétration directe du capital dans les sphères immatérielles de la reproduction des individus.6

Pour les TDS, les technologies sont désormais incontournables: une grande partie du travail s’est déplacé en ligne, à travers l’utilisation des réseaux sociaux, des plateformes d’annonces ou de vente de contenus érotiques comme OnlyFans.

Dans vos recherches, vous vous intéressez entre autres aux impacts des technologies sur les sexualités. Comment ces dernières médient-elles le rapport entre les genres, entre autres avec l’utilisation d’Internet et d’autres technologies de l’information? Quels rapprochements pouvez-vous faire entre la complexité d’organisation de la lutte des ménagères et celle des TDS? Comment peut-on la dépasser?

Leopoldina: Travailler isolée, c’est de plus en plus le modèle. C’est soit le bordel, qui est la fabrique, ou la profession, qui est comme la condition des femmes ménagères, c’est-à-dire chacune de nous travaille chez soi ou dans la rue. Mais seule! 

C’est clair que les technologies digitales ont un grand impact pour les femmes: elles servent à les faire régresser sur le plan de la communication. Nous avons reculé après l’ordinateur, après Internet. Les hommes sont toujours plus savants que nous parce que les ordinateurs appartiennent à leur tradition. 

Un deuxième élément est l’isolement social terrible que toutes ces technologies provoquent, surtout dans la maison où il s’est aggravé. Il y a beaucoup de familles qui se retrouvent autour d’une table pour manger, et chacun.e est sur son téléphone portable. Iels sont présent.es et absent.es à la fois.

Les plateformes de travail ont modernisé le rôle des proxénètes. Elles sont les [nouvelles] proxénètes. Ce sont elles qui gagnent sur le travail des femmes. Elles l’ont modernisé par la technologie, mais c’est le même rôle. Elles prennent l’argent, et puisqu’il y a un puissant isolement, il n’y a plus la protection de la sécurité physique que les proxénètes garantissaient d’une certaine façon. C’est un saut dans l’organisation du travail sexuel. On est passé de la division du travail du sexe-usine à l’isolement. Maintenant, il est beaucoup plus difficile de s’organiser et de faire des choses ensemble parce que nous ne savons pas où nous retrouver. D’autre part, nous sommes contrôlées par ces plateformes. En même temps, si on les bloquait, beaucoup seraient impactées parce qu’elles dépendent de celles-ci; elles ont un grand pouvoir de contrôle et de gestion par rapport au travail sexuel. 

En même temps, il y a une espèce de dédouanement du travail du sexe parce qu’il est  davantage accepté dans les technologies et il a un traitement différent culturellement et socialement dans la société civile. Il faudrait étudier sérieusement cette question parce qu’il y a des articles académiques qui abordent ces technologies, mais qui ne réussissent pas à comprendre la signification politique de ce qui est en train d’arriver.  Comment tu entres en contact? Combien d’argent la plateforme garde et combien d’argent elle te donne? C’est-à-dire, étudier les détails du contrat.

A: Il me semble qu’il y a aussi quelque chose d’intéressant par rapport à qui travaille pour ces plateformes, surtout les personnes qui sont directement salariées, qui sont probablement pour la plupart des hommes programmeurs. En comparaison, nous recevons notre revenu via la plateforme, qui prend une part de cet argent, mais nous n’avons aucun encadrement sur le plan du droit du travail.

Leopoldina : Donc il y a beaucoup plus d’isolement social parce que c’est une très grande partie du travail sexuel qui est devenu immatériel et qui est devenu online. Il reste les massages et quelques autres activités qui continuent. Il faudrait comprendre quelle est la proportion de travailleuses qui font du travail online et offline parce que je ne le sais pas, mais j’ai l’impression que beaucoup de jeunes préfèrent l’online parce qu’il n’y a pas de contact physique: c’est simplement un récit qu’elles créent devant la caméra.

M: Oui, même quand tu fais du travail en personne, tu vas avoir tout un travail en ligne à faire pour promouvoir tes services, puis nourrir ton personnage d’escorte en faisant des réseaux sociaux, etc.

Leopoldina:  Et après, il y a l’idée que, toi, tu es libre, tu peux le faire quand tu veux, quand tu as du temps libre. Tandis que le travail du sexe [en personne] a des horaires précis, c’est le soir quand les gens ne travaillent pas ou bien dans des moments durant lesquels les gens sont en pause au travail. 

Il y a aussi beaucoup de travail sexuel digital gratuit. C’est dans la physiologie d’Internet. Et beaucoup de personnes ne savent pas la différence entre activité et travail: elles pensent que c’est une question d’expression personnelle. Surtout, il y a beaucoup de confusion parmi les jeunes, qui font beaucoup de travail sexuel gratuit, et donc qui font une concurrence énorme. 

Et l’autre chose qui est importante, c’est que beaucoup d’États sont en train d’aller à droite. La droite, c’est Dieu, la famille et l’ordre social. Par exemple, il y a déjà eu des signaux terribles par rapport à l’avortement aux États-Unis, mais un peu partout également. Il y a un recul en arrière sur ça et moi, je m’attends à ce que ça touche même le travail sexuel.  C’est pour cela qu’il faut encore plus être unies, nous toutes dans le même programme politique, dans la même lutte, etc. Parce qu’autrement, on risque d’être vraiment très faible.

A+M : Dans nos milieux de travail, il est commun d’avoir des collègues de travail qui occupent un emploi salarié dans les services sociaux, tel qu’en enseignement et en santé. Pour plusieurs d’entre nous, le travail du sexe se présente comme un emploi complémentaire à un autre qui ne paye pas assez bien. Le manque de reconnaissance généralisé du travail reproductif, que celui-ci soit accompli à la maison, dans les salons de massage ou au sein des hôpitaux, fragilise les populations les plus marginalisées et expose celles qui l’accomplissent à l’épuisement et aux violences de tout genre.

À votre avis, en quoi la lutte pour un salaire contre le travail ménager constitue un point de convergence important et nécessaire aujourd’hui pour rallier les femmes en lutte?

Leopoldina: Cet objectif est fondamental, même pour les TDS parce qu’autrement, elles ont une concurrence. C’est pour cela qu’après, il y a une faiblesse des femmes partout, même dans le travail sexuel ou bien dans le travail à l’extérieur de la maison. Nous sommes toujours dans les métiers les moins payés, les plus précaires, etc. Naturellement, qui est la personne idéale pour accepter les miettes et pas le vrai argent?

Et donc le problème est: si les unes organisent quelque chose, les autres doivent les supporter. C’est-à-dire, si vous organisez des initiatives politiques, par exemple devant les salons de massage, nous devons venir vous supporter et vous devez nous supporter par exemple, si nous organisons une grève des femmes. De façon que les luttes des unes deviennent les luttes des autres, qu’elles soient unies aux autres politiquement. Et peu à peu, elles doivent faire partie du programme politique du réseau au niveau international.

A+M : C’est une façon de garder des luttes autonomes, mais de les faire converger.

Leopoldina: C’est très important que chacune fasse ses luttes, mais ce qui est aussi important, c’est que ces luttes soient présentes dans le même programme, et que les autres les supportent.

Glossaire:

 

Opéraisme:  L’opéraïsme est un courant marxiste italien, actif principalement dans les années 1960 et 1970. Ce courant prône l’autonomie ouvrière des partis politiques et des syndicats, priorisant plutôt l’organisation en comité ouvrier à l’intérieur des usines.

Force de travail: La force de travail est la marchandise que vend un.e travailleuse.r au capitaliste, la seule qu’il possède. C’est sa capacité physique à travailler. La force de travail est une marchandise particulière parce que c’est la seule qui est capable de créer de la valeur.

Survaleur: Dans la tradition marxiste, la survaleur est la valeur créée par un.e travailleuse.r que le capitaliste s’approprie. Par exemple, sur une journée de travail de 8h, un.e travailleuse.r peut produire une valeur équivalente à son salaire pendant 4h, alors que les 4h restantes génèrent de la survaleur, que le capitaliste empoche. Les féministes marxistes ont argumenté que le travail ménager et le travail du sexe, en reproduisant la marchandise force de travail, étaient également sources de survaleur, puisqu’elle est essentielle au fonctionnement du système capitaliste. 

Capital, capitaliste: Le Capital désigne une accumulation d’argent qui génère davantage d’argent. Le capitaliste est un individu ou une entité qui possède des moyens de production et emploie des travailleuse.rs pour générer de la survaleur.

Travail reproductif: Désigne l’ensemble des activités et des services qui servent à reproduire les êtres humains ainsi que la «force de travail», comme la garde des enfants, le travail domestique, le travail du sexe et les soins aux personnes âgées, que ce travail soit rémunéré ou non. 

Procès:  Dans le langage marxiste, le terme procès s’utilise dans le même sens que processus ou procédé, souvent utilisé pour décrire la dynamique des relations de production. Marx a préféré ce terme pour traduire le terme allemand de prozess, parce qu’il se rapprochait davantage à l’époque de son usage en science de la nature auquel il comparait le procès de production.

Monétisation: Processus par lequel la monnaie – à l’époque de l’or et de l’argent – est introduite comme moyen de payer pour une marchandise.

1. Pour tous les mots soulignés, veuillez vous référer au glossaire à la fin du texte pour mieux comprendre les concepts marxistes. 

2.  Leopoldina Fortunati. (1981). L’Arcane de la reproduction. Femmes au foyer, prostituées, ouvriers et capital. Éditions Entremonde. 

3. Elle fait ici référence à l’occupation de l’église Saint-Nizier par les TDS de Lyon en 1975. Pour en apprendre plus: Lilian Mathieu. (1999). «Une mobilisation improbable: l’occupation de l’Église Saint-Nizier», Revue française de sociologie, vol. 40, no.3, p.475-483. dans Luttes XXX, Inspirations du mouvement des travailleuses du sexe, 2011, Les Éditions du remue-ménage. 

4. Leopoldina Fortunati. (2022). Production et reproduction: l’apparente antithèse du mode de production capitaliste, Revue Ouvrage

5. Ibid.

6. Leopoldina Fortunati. (2023). Les femmes et la communication numérique: où en sommes-nous?, Revue Ouvrage

Pour une réelle solidarité syndicale avec les luttes des travailleuse.rs du sexe

Pour une réelle solidarité syndicale avec les luttes des travailleuse.rs du sexe

Par le Comité autonome du travail du sexe

Au Québec, plusieurs syndicats ont historiquement pris des positions anti-travail du sexe et milité activement pour la criminalisation des clients et des tierces parties. Plutôt que de se solidariser avec d’autres travailleuses en lutte, ces positions ont reconduit un mépris de classe comme quoi nous serions des victimes à sauver plutôt que des travailleuses exploitées, au même titre que les autres syndiqué·e·s. 

Dans un système de criminalisation, les arrestations, les évictions, les déportations de nos collègues migrantes, la fermeture de nos espaces de travail et la déresponsabilisation de nos boss à garantir un lieu de travail sécuritaire et inclusif sont tous des moyens pour miner l’organisation des TDS. En tant que travailleuses, nous revendiquons des droits du travail; nous voulons des congés de maladie, de parentalité, des fériés, nous voulons pouvoir dénoncer les abus de nos patrons et clients, et ce, par les mêmes mécanismes dont sont munis les autres travailleuses et travailleuses. 

Nous pensons qu’il est nécessaire que les syndicats du Québec revisitent leurs positions sur le travail du sexe. En effet, les positions actuelles de plusieurs syndicats qui opposent travail et exploitation est absurde. Le travail du sexe est de l’exploitation au même titre que tout le travail dans la société capitaliste, et c’est bien en se syndiquant qu’on peut améliorer ses conditions d’exercice. 

Les membres du Comité autonome du travail du sexe mènent actuellement une campagne d’organisation au sein des salons de massage et des bars de danseuses. Au cours de la dernière année, le CATS a mené des enquêtes afin d’y documenter les conditions de travail dans ces milieux. En prenant le côté de nos collègues, cette démarche nous a permis de découvrir les moyens de résistance qu’elles mettent en place contre les abus et d’imaginer des stratégies d’offensive collective face à la direction. Cette initiative est une première étape pour l’organisation des travailleuses et nous appelons maintenant à la création de syndicats autonomes dans l’industrie du sexe! 

Face à ces tentatives d’organisation et de luttes concrètes dans l’industrie du sexe, l’appui syndical est primordial! La résolution d’appui que nous proposons n’est pas que symbolique. Elle s’inscrit dans une campagne large qui vise à faire adopter des motions similaires dans plusieurs syndicats locaux qui auront la responsabilité de faire remonter ces propositions dans les instances régionales et sectorielles. Nous espérons ainsi opérer un changement de culture syndicale au Québec et pouvoir bénéficier de votre solidarité dans notre propre démarche d’organisation au sein de nos milieux de travail.

Ainsi, on appelle les employé·e·s syndiqué·e·s à amener cette proposition dans les instances syndicales à leur portée. L’exemple de résolution ci-jointe est disponible sur le site web du CATS. Les membres du CATS impliqué.es dans cette campagne sont disponibles pour venir présenter le comité et leur démarche. Vous pouvez nous contacter sur nos plateformes de réseaux sociaux ou à notre adresse courriel: cats.swac.mtl@gmail.com.

Compte rendu de Revolting Prostitutes

Compte rendu de Revolting Prostitutes: The Fight for Sex Workers' Rights: Un manifeste pour les putes mécontentes

par Cherry Blue

Photo: It was a good day, Céleste Dérosiers, photo par Tanata

Véritable pierre angulaire de notre politisation pour plusieurs d’entre nous, Revolting Prostitutes1 de Juno Mac et Molly Smith est un des rares ouvrages pertinents et nuancés sur le travail du sexe. J’exposerai ici un survol général des trois premiers chapitres, en mettant de l’avant certains points déterminants. Loin de nier les violences dans l’industrie du sexe, les auteur.ices reconnaissent celles-ci et défendent la décriminalisation complète du travail du sexe comme le premier pas vers l’amélioration des conditions de vie des TDS.

Symbolisme vs réalité

Dans un premier temps, iels opèrent une distinction entre les dimensions symbolique et professionnelle du travail du sexe. Selon iels, la plupart des abolitionnistes – les militant.es anti-prostitution – vont bâtir un argumentaire à partir de leurs perceptions métaphoriques de la sexualité et de sa monétisation, en omettant l’importance des conditions de travail dans cette pratique. Ces représentations moralisantes sont infiniment variées, mais les mythes fondant l’imaginaire de la «prostituée» s’avèrent souvent dangereux et déconnectés de la réalité. La prostituée est d’ordinaire représentée comme salie et putride, puis elle perdrait progressivement sa valeur intrinsèque (p. 11). Ce symbolisme méprisant peut facilement être attribué à un agenda politique souhaitant se débarrasser des personnes échangeant des services sexuels contre de l’argent ou un toit, notamment par l’entremise de la «rescue industry», selon laquelle toute TDS est une victime à sauver, au même titre que les enfants orphelins et les animaux abandonnés (p. 9).

En réponse à ces préconceptions, plusieurs TDS dépeignent leur travail en termes de «sex positivity» et d’empouvoirement. Cependant, celleux qui mettent l’emphase sur leur plaisir à travailler articulent en fait une réponse défensive au stigma, alors que seul.es les plus privilégié.es peuvent se permettre de choisir leurs clients et d’apprécier l’acte (p. 13). Cette position finit par nuire aux communautés de TDS en ne représentant pas l’expérience des moins privilégié.es, posant un voile sur la précarité et les demandes de celleux qui souhaitent obtenir de meilleures conditions de travail. Aussi, ces politiques créent l’illusion que les clients et les travailleuse.rs partagent les mêmes intérêts (p. 32). Néanmoins, la personne qui vend du sexe a davantage besoin de la transaction que le client, ce qui rend les travailleuse.rs plus vulnérables. Au final, les TDS mécontent.es de leurs conditions actuelles finissent par se sentir coincé.es entre les «putes contentes», jouissant de privilèges, et les abolitionnistes, qui nient leurs droits (p. 36).

Les dangers du féminisme carcéral

À la fois les féministes pro-décriminalisation et anti-prostitution articulent souvent leurs positions à partir d’un historique de violence. Les féministes anti-prostitution clament que la meilleure justice rendue contre la violence des hommes se trouve dans un féminisme carcéral. Selon ce courant de pensée, un agenda de lois punitives devrait être mis de l’avant, car «les femmes qui ont quitté l’industrie sont considérées comme le symbole ultime de la blessure féminine, avec la criminalisation des clients comme justice féministe»2 (p. 13). Or, c’est ignorer la violence concrète et historique du corps policier envers les femmes et les personnes racisées. Cela est particulièrement vrai dans le cas des TDS migrant.es, criminalisé.es et à risque de déportation s’iels doivent dénoncer un abus sexuel. «Pour les TDS et les autres groupes marginalisés et criminalisés, la police n’est pas un symbole de protection, mais une réelle manifestation de punition et de contrôle»3 (p. 16): les lois ne sont pas seulement symboliques, elles ont un effet concret sur le pouvoir policier – ses violences et son profilage.

Certain.es pourraient avancer que le modèle nordique, criminalisant l’achat des services sexuels, ne vise que les clients et pas les TDS. Ainsi, ce modèle ne serait pas néfaste pour ces dernier.es. Mais n’importe quelle politique qui vise à réduire les transactions dans l’industrie du sexe va faire absorber le déficit à celleux qui les offrent – et cela est vrai autant au niveau de leurs conditions de travail que de leurs revenus (p. 54). 

Démentir les idées reçues: travailler, c’est faire la pute

Parmi les arguments des abolitionnistes, nous pouvons compter la négation de l’aspect professionnel de cette pratique: «Ne dites pas travail du sexe, c’est trop terrible pour être un travail»4 (p. 42). Le travail et la notion de «terrible» sont positionnés comme étant antithétiques; si le travail du sexe est pénible, ça ne peut pas être un travail. Cet argumentaire oublie que le travail salarié est généralement une forme d’exploitation; les patrons profitent du travail de leurs employé.es en les payant moins cher que le revenu généré par celleux-ci. Ainsi, il n’est pas raisonnable de penser que n’importe quel travail, incluant le travail du sexe, est moralement bon (p. 45-46).

À la fois les mauvais clients et les abolitionnistes semblent penser qu’il n’y a aucune limite posée par les TDS dans l’acte sexuel, comme si ces dernier.es se mettaient à la disposition de toutes les volontés du client, celui-ci pouvant faire ce qu’il veut de leurs corps. Il serait terrible de dire la même chose d’un.e massothérapeute, mais on se permet pourtant de véhiculer cette fausse image des TDS. Les auteur.ices citent une escorte nommée Nikita: «Me croire quand je dis que j’ai été violée, c’est aussi me croire quand je dis que je ne l’ai pas été»5 (p. 45). Iels expliquent que dans notre culture, il va de soi que la pénétration est un acte de domination. Ainsi, si l’acte de pénétrer est perçu comme dégradant a priori, le travail du sexe sera forcément misogyne et mauvais. Nous gagnerions à modifier nos représentations collectives à propos de la pénétration, qui n’est pas intrinsèquement un acte «dénigrant» pour la personne qui la reçoit.

Une nécessité économique

Il peut aussi être dangereux de ne pas reconnaître les leviers économiques et matériels qui motivent les TDS. L’idée selon laquelle les TDS ne sont pas en mesure de prendre de bonnes décisions pour elleux-mêmes, car iels seraient trop bizarres et brisées (p. 48), non seulement nie leur agentivité, mais instaure des réformes punitives plutôt qu’une utopie féministe. Smith et Mac prennent l’exemple d’un tribunal en Suède qui a retiré la garde de son enfant à une mère TDS pour la donner au père violent, qui a fini par tuer la femme en question (p. 47).

Il n’est pas faux d’affirmer que les TDS sont plus susceptibles d’avoir vécu des traumas sexuels/abus de leur famille, mais celleux-ci ne choississent pas le travail du sexe à cause d’un «dommage permanent» qui incite à l’autodestruction, mais plutôt à cause d’une précarité économique plus répandue chez les victimes d’abus. Les autres emplois qui sont proposés aux femmes, surtout sans diplôme, sont généralement sous-rémunérés. Les femmes sont plus susceptibles que les hommes d’être sans emploi ou sous-payées. Face à ces obstacles, la seule option envisageable est parfois le travail du sexe: «Les militants anti-prostitution devraient prendre au sérieux le fait que le travail du sexe est un moyen pour les gens d’obtenir les ressources dont iels ont besoin»6(p. 52). Cette réalité est particulièrement observable pour les femmes racisées et les personnes LGBTQIA+, d’où leur surreprésentation dans l’industrie.

Le problème des frontières

La défense des droits des TDS ne peut pas être mobilisée sans mentionner la situation des migrant.es. En 2021 aux États-Unis, le budget anti-trafic sexuel s’élevait à plus de 1,2 milliard – principalement pour des «campagnes d’information» et non pour aider des survivant.es, alors qu’en 2013, le budget mondial pour les droits des TDS était de 10 millions USD (p. 59). Les TDS étant jugé.es à la fois comme des coupables et des victimes, le gouvernement américain empêche toute personne ayant vendu des services sexuels dans les dix dernières années d’entrer sur leur territoire, au même titre que les espions, les nazis et les terroristes (p. 81). Passer la frontière américaine est toujours anxiogène pour un.e TDS; les agents peuvent demander, sans avoir besoin d’aucune preuve ou mandat, de fouiller dans leur téléphone à la recherche du moindre indice.

Dans l’univers du trafic sexuel, il est important de ne pas confondre kidnapping et migration volontaire; la situation dans laquelle une jeune fille blanche est kidnappée et abusée dans un autre pays est finalement très rare. La plupart du trafic sexuel concerne des gens qui veulent immigrer et qui paient des réseaux de passeurs pour y parvenir, étant souvent confrontés à de l’exploitation sexuelle – puisqu’être sans-papier signifie n’avoir que peu à pas de droits. Il ne faut pas blâmer ces migrant.es, mais plutôt modifier le système qui les empêche de migrer légalement et d’accéder aux mêmes droits que les citoyen.nes.

À cause des récits véhiculés par les médias et la culture populaire, certain.es défendent qu’il y aurait aujourd’hui un réseau d’esclavage de jeunes filles blanches encore plus grave que l’esclavage des afro-américains. Or, cette fausseté est très dangereuse et nous détourne du fait que «le descendant moderne direct de l’esclavage n’est pas la prostitution mais le système carcéral»7 (p. 76).  En effet, il y a davantage d’afro-américains incarcérés aux États-Unis qu’il y avait d’esclaves en 1850. D’ailleurs, l’appropriation du terme «abolitionniste» par les prétendues féministes anti-prostitution, référant aux luttes pour l’abolition de l’esclavage, est une démonstration de légitimité morale, donnant l’impression que ces luttes sont corollaires. Les groupes anti-prostitution sont pourtant généralement constitués de personnes blanches conservatrices, et ceux qui seront impactés par la criminalisation sont souvent les communautés afro-américaines (p. 7)

La source du problème est finalement que les frontières «rendent les gens vulnérables, et les personnes abusives se nourrissent de cette vulnérabilité»8 (p. 64). C’est-à-dire que la criminalisation des migrant.es sans-papier a directement créé le marché du trafic sexuel. L’État-nation trouve un coupable (ici le trafiquant), pour distraire le peuple du vrai problème: les frontières et le système carcéral. Il est donc important de garder en tête que la distinction entre trafic sexuel et travail du sexe ne devrait pas mener à penser que les arrestations des victimes de traite sont plus légitimes; il faut critiquer les frontières et le rôle qu’elles jouent sur la précarité des personnes migrantes. D’où le désaccord essentiel entre les féministes carcérales et les féministes pro-droits: «Nous ne sommes pas seulement en désaccord avec la solution, mais aussi avec le problème: pour les féministes carcérales, le problème est le sexe commercial, ce qui produit du trafic; pour nous, le problème, ce sont les frontières»9 (p. 83).
La distinction souvent opérée entre le travail du sexe et le trafic sexuel peut facilement suggérer qu’on est uniquement solidaires avec la cause des TDS citoyen.nes. Il est facile d’éviter la question du trafic sexuel, car cet oubli élude les zones d’ombre qui pourraient nous rendre moins légitimes aux yeux de la collectivité. Nous avons pourtant besoin d’intégrer les TDS migrant.es à nos luttes si nous voulons améliorer les droits de toustes: «Il n’y a pas de solidarité avec les migrant.es sans solidarité avec les putes et il n’y a pas de solidarité avec les putes sans solidarité avec les migrant.es»10 (p. 86).

Les auteur.ices sont d’avis que la politisation d’une TDS prend environ deux minutes. Iels vivent ou côtoient de près des situations d’injustice et d’oppression, ce qui les motivent à s’impliquer dans les revendications politiques. Malheureusement, seule une poignée d’activistes peut se permettre d’être exposé.e et donc de récolter plus de crédits pour ses actions. Nous devrions être toujours alertes aux cris de toustes les TDS, quels que soient leurs backgrounds ou leurs modes de communication. Putes mécontent.es, putes précarisé.es, putes migrant.es; vous n’êtes pas seul.es.

1. Juno Mac et Molly Smith. (2018). Revolting Prostitutes: The Fight for Sex Workers’ Right, Verso.

2.Traduction libre de «exited women come to be regarded as the ultimate symbol of female woundedness, with the criminalisation of clients as feminist justice».

3. «For sex workers and other marginalised and criminalised groups, the police are not a symbol of protection but a real manifestation of punishment and control».

4.«Don’t say sex work, it’s far too awful to be work».

5. «Part of believing me when I say I have been raped is believing me when I say I haven’t been».

6. «Anti-prostitution campaigners should take seriously the fact that sex work is a way people get the resources they need».

7.«the direct modern descendant of chattel slavery in the US is not prostitution but the prison system».

8.«make people vulnerable, and that vulnerability is what abusive people prey upon».

9.«We disagree not only on the solution, but on the problem: for carceral feminists, the problem is commercial sex, which produces trafficking; for us, the problem is borders».

10.«There is no migrant solidarity without prostitute solidarity and there is no prostitute solidarity without migrant solidarity».

Explorer la bibliothérapie

Explorer la bibliothérapie: Comprendre la thérapie par les livres

Par Erika

La bibliothérapie, ou thérapie par les livres, est une approche thérapeutique qui utilise la lecture pour accompagner les individus dans leur cheminement face à diverses difficultés psychologiques, émotionnelles et/ou personnelles.1 Cette méthode tend à entamer un processus interne grâce à une lecture dirigée, permettant ainsi aux personnes lisant de trouver des résonances dans les récits et de mieux appréhender leurs propres expériences.2 Elle vise à combler un manque en créant un écho entre le texte et le personnel vécu. Selon Marcel Proust la bibliothérapie serait une «discipline curative», capable de stimuler la vitalité psychique et émotionnelle, suggérant ainsi son potentiel à éveiller des ressources intérieures chez les lecteur.trices.3

En ce sens, la lecture devient une force régénératrice ainsi qu’une aide essentielle permettant de retrouver de la vitalité psychique et émotionnelle.4 Pour certaines personnes, la lecture est avant tout un moment intime, un tête-à-tête avec le livre et avec soi-même.5

La lecture aide aussi à surmonter des difficultés dont la liste des bénéfices est longue. Lire répond à des besoins variés, qu’ils soient de réparation, de qualification, d’affirmation de soi, de confirmation, de glorification, de projection vers le futur ou le passé, de sublimation, d’exploration, d’identification, d’éducation, de désidentification, de dépersonnalisation, etc .6

La bibliothérapie, ou thérapie par les livres, est une approche thérapeutique qui utilise la lecture pour accompagner les individus dans leur cheminement face à diverses difficultés psychologiques, émotionnelles et/ou personnelles. Cette méthode tend à entamer un processus interne grâce à une lecture dirigée, permettant ainsi aux personnes lisant de trouver des résonances dans les récits et de mieux appréhender leurs propres expériences. Elle vise à combler un manque en créant un écho entre le texte et le personnel vécu. Selon Marcel Proust la bibliothérapie serait une «discipline curative», capable de stimuler la vitalité psychique et émotionnelle, suggérant ainsi son potentiel à éveiller des ressources intérieures chez les lecteur.trices.

En ce sens, la lecture devient une force régénératrice ainsi qu’une aide essentielle permettant de retrouver de la vitalité psychique et émotionnelle. Pour certaines personnes, la lecture est avant tout un moment intime, un tête-à-tête avec le livre et avec soi-même .

La lecture aide aussi à surmonter des difficultés dont la liste des bénéfices est longue. Lire répond à des besoins variés, qu’ils soient de réparation, de qualification, d’affirmation de soi, de confirmation, de glorification, de projection vers le futur ou le passé, de sublimation, d’exploration, d’identification, d’éducation, de désidentification, de dépersonnalisation, etc .

Pourquoi cette bibliothérapie ?
Les raisons et les objectifs de la démarche

L’initiative d’une bibliothérapie spécifiquement destinée aux TDS, par et pour les TDS, prend tout son sens dans le contexte d’un magazine rédigé par le CATS. Les ouvrages et les références (auto)biographiques proposées visent à favoriser un sentiment de communauté et réduire la solitude que nous pouvons vivre et/ou ressentir, qu’elle soit due à un isolement géographique ou psychique. Ainsi, cette bibliothérapie ne se contente pas de traiter des problèmes individuels, elle se veut agir comme un ciment communautaire.

Les livres que je vais vous proposer seront présentés avec un résumé de l’ouvrage favorisant une meilleure compréhension de mes appréciations personnelles dans lesquelles je partagerai les émotions et les impacts que ces lectures ont eus sur moi. Mon but est de vous transmettre non seulement le contenu de ces œuvres, mais aussi de vous faire ressentir ce qu’elles m’ont apporté. Cette démarche vise à non seulement introduire les livres, mais aussi à créer une connexion plus intime, en montrant comment ces récits ont résonné dans mon propre parcours. J’espère que ces partages pourront vous toucher à leur tour, vous apporter du réconfort, de l’inspiration ou simplement un moment de connexion, et ainsi, nous rapprocher encore plus tout en renforçant le sentiment de communauté et de solidarité.

Qui suis-je?
Sur quelles expériences s’appuient mes appréciations?

Femme cisgenre hétérosexuelle blanche de classe moyenne originaire de la Rive-Sud de Montréal, je suis une intervenante psychosociale engagée dans le domaine du travail du sexe, avec trois ans d’expérience dans un organisme communautaire dédié à l’amélioration des conditions de vie des TDS. Mon parcours académique en cours, combinant un premier certificat en études féministes et un deuxième en études critiques des sexualités et un baccalauréat en sexologie, me permettent d’aborder les enjeux du travail du sexe avec une perspective intersectionnelle. J’ai contribué à diverses recherches en lien avec la communauté, avec la COCQ-SIDA. Mon expérience personnelle de dix ans dans l’industrie du sexe, incluant deux ans en agence d’escorte et huit ans comme escorte indépendante ponctuelle, enrichit ma compréhension des réalités des TDS. Cette combinaison d’expériences académiques, professionnelles et personnelles m’offre un regard à la fois théorique et pratique sur les enjeux du travail du sexe, tout en restant ancrée dans les réalités du terrain.

Lectures pour se retrouver
Vers une bibliothérapie communautaire

Aucune femme ne naît pour être pute, María Galindo et Sonia Sanchez, 2022

RÉSUMÉ: La phrase a vu le jour en Bolivie et s’est propagée en Argentine. «Aucune femme ne naît pour être pute», c’est le slogan de la banderole brandie par María Galindo et Sonia Sánchez, lors de manifestations et de débats. C’est aussi le titre du présent ouvrage, dans lequel ces deux figures du féminisme latino-américain contemporain analysent, du point de vue de la pute, l’ensemble des processus politiques, idéologiques et philosophiques qui chassent les prostituées de la vie publique. La perspective développée par María et Sonia, véritable immersion dans l’univers prostitutionnel, offre au lecteur des concepts analytiques nouveaux. Les autrices dénoncent sans ambages tous les profiteurs de ce système: les prostitueurs (l’État, le patriarcat) et les parasites (syndicats, églises et ONG). En définissant la rue comme un territoire politique, elles proposent de nouvelles manières de tisser des liens, afin que les femmes s’organisent et se rebellent.

APPRÉCIATION PERSONNELLE: J’ai trouvé ce livre particulièrement éclairant d’un point de vue culturel puisqu’il offre un aperçu de la réalité des TDS en Amérique latine, un contexte qui m’était méconnu. Ce qui m’a le plus marqué, c’est la façon dont les autrices mettent en lumière le rôle des institutions gouvernementales et étatiques dans le maintien de la précarité des TDS. Elles soulignent à juste titre que, malgré les aides gouvernementales minimales comme les distributions de nourriture et de condoms, l’État néglige de fournir des opportunités réelles d’éducation et de formation, exacerbant ainsi la précarité des TDS.

Les autrices ne se contente pas de dénoncer, elles proposent aussi des pistes pour transformer cette réalité. En définissant la rue comme un territoire politique et en encourageant l’organisation et la rébellion, María Galindo et Sonia Sanchez offrent des outils puissants pour l’empowerment des TDS boliviennes. Cette approche constructive et militante résonne profondément avec moi, car elle valorise notre capacité à agir et à militer pour les droits de notre communauté. Aucune femme ne naît pour être pute est ainsi une source d’inspiration et un appel à la mobilisation pour une meilleure reconnaissance et des conditions de travail plus justes pour toutes les TDS.

Yogi stripper, Marie-Claude Renaud, 2023

RÉSUMÉ: «Y avait pas juste l’argent pour rendre ça plaisant. Tout ce désir axé sur ma petite personne enivrait mon ego trop mal nourri… en plus des plaisirs sensoriels, sensuels et sexuels qui sont montés à des niveaux encore jamais explorés». Les hauts et les bas d’une improbable double vie. De ses débuts dans les bars de danseuses en région jusqu’à son succès dans les plus grands clubs de Montréal, Marie-Claude Renaud dévoile les coulisses de cet univers sulfureux dans une langue franche et sans jugement. Avec spontanéité, elle se livre sur son rapport difficile avec les dépendances, l’alimentation et son image corporelle, et raconte ses explorations houleuses des drogues psychédéliques. Enfin, ayant trouvé dans le yoga une paix relative, elle y a également découvert une certaine hypocrisie, qu’elle ne manque pas de dénoncer ! Véridique, captivant, drôle et hyper sincère, Yogi stripper nous invite dans une vie gouvernée par un irrésistible besoin de liberté.

APPRÉCIATION PERSONNELLE: L’autrice nous plonge avec une grande sincérité dans les coulisses de sa double vie, révélant les hauts et les bas de son parcours dans le monde des clubs de danseuses à Montréal. Ce qui m’a particulièrement marqué, c’est sa façon d’aborder la gestion de ses dépendances et son rapport aux drogues psychédéliques avec une honnêteté rafraîchissante. Elle partage ouvertement ses défis avec la consommation de drogue, tant dans sa vie personnelle qu’à travers son travail, offrant un aperçu rare et précieux sur cette réalité.

Marie-Claude Renaud n’hésite pas à aborder les pressions corporelles que l’on peut ressentir dans l’industrie, pouvant toucher notre image corporelle et notre alimentation, en décrivant comment ces aspects peuvent influencer notre bien-être. Son récit, à la fois franc et percutant, est rempli d’émotions et d’humour, rendant les sujets difficiles plus accessibles et moins tabous. La manière dont elle explore ses contradictions internes et ses découvertes personnelles, notamment son expérience avec le yoga et l’hypocrisie qu’elle y a rencontrée, ajoute une dimension supplémentaire à son témoignage.

Yogi stripper est une lecture inspirante offrant une perspective honnête et libératrice sur les défis que nous pouvons rencontrer dans le cadre de notre travail. Le livre encourage la réflexion et le travail sur soi, tout en abordant des aspects souvent cachés de notre réalité professionnelle avec une légèreté et une authenticité appréciable.

Balance ton corps : manifeste pour le droit des femmes à disposer de leur corps, Bebe Melkor-Kadior, 2020

RÉSUMÉ: Le manifeste d’une travailleuse du sexe afroféministe pour la liberté des corps et le droit à une sexualité décomplexée. Après la vague MeToo et la libération de la parole autour de la sexualité féminine, de nouvelles voix du féminisme pro-choix s’élèvent. Bebe Melkor-Kadior est l’une d’entre elles. À seulement 24 ans, c’est son expérience déjà étendue de travailleuse du sexe et sa vision inclusive de la condition des femmes qui l’ont amenée à développer sa philosophie de vie: les grands principes qui président à l’art d’être une salope; une critique acerbe de notre société « coincée du cul »; un plaidoyer pour l’éducation sexuelle des plus jeunes et l’avènement d’une masculinité positive. Au fil du texte, l’auteure pose les fondations de son monde idéal: une société où le sexe ne serait plus un tabou mais un sujet comme un autre, enseigné à l’école pour former des citoyen.ne.s éclairé.e.s. Un témoignage incarné, qui trace les contours d’une pensée féministe inédite, qui bouscule, en accord avec son temps.

APPRÉCIATION PERSONNELLE: Le manifeste de Bebe Melkor-Kadior offre une perspective rafraîchissante et audacieuse sur le travail du sexe, la sexualité et le féminisme. Son approche afroféministe apporte une dimension intersectionnelle cruciale, souvent négligée dans les discussions mainstream sur ces sujets. L’autrice tisse habilement des liens entre l’éducation sexuelle, la masculinité positive et une société sexuellement libérée, offrant une vision novatrice qui résonnera avec de nombreux.ses TDS. Sa proposition d’une société où le sexe ne serait plus tabou, mais un sujet comme un autre est à la fois stimulante et nécessaire. Sa vision d’une masculinité positive est un aspect fascinant du livre. Elle explore comment la remise en question des normes de masculinité toxique peut améliorer les relations entre les genres et contribuer à déstigmatiser le travail du sexe.

Ce qui rend ce livre particulièrement attrayant pour les TDS, c’est la façon dont Bebe Melkor-Kadior aborde sans détour les réalités de l’industrie. Elle offre un regard franc et sans jugement sur le travail du sexe, tout en plaidant pour une plus grande reconnaissance de nos droits. Bien que sa vision puisse parfois sembler idéaliste, elle inspire à imaginer et à travailler vers un monde où le travail du sexe serait reconnu, respecté et intégré dans le tissu social comme n’importe quelle autre profession.

Devenir chienne, Itziar Ziga, 2020

RÉSUMÉ: Itziar Ziga a grandi dans une cité au Pays basque espagnol, entre nuages toxiques et terrains vagues vert fluo. Elle aime les boas à plumes, se déguise parfois en camionneur et se désigne elle-même comme une chienne. Ce livre fait preuve d’une liberté et d’un enthousiasme furieusement contagieux. Il témoigne d’un activisme joyeux marqué par le travestissement, les performances de rue, et porte les revendications brutales de celles et ceux qui restent aux marges d’une société qui les condamne.

Préfacé par Virginie Despentes et Paul B. Preciado, Devenir chienne relève autant du portrait collectif que de l’essai autobiographique. Itziar Ziga y décrit l’expérience d’une féminité subversive, car hyperbolique et parodique. Prostitution, voile, sexualités, transidentité, précarité sociale sont autant de thématiques qui traversent le texte, dans une démarche résolument intersectionnelle et anti-assimilationniste.

APPRÉCIATION PERSONNELLE: Il s’agit d’un véritable coup de poing littéraire qui promet de secouer et d’inspirer les TDS et tou.tes celleux qui défient les normes sociétales. Ce livre est une célébration audacieuse et sans compromis de la féminité subversive et de l’activisme queer. L’aspect intersectionnel du livre est un autre point fort. En tissant ensemble des thèmes comme la transidentité, la précarité sociale et les sexualités marginalisées, Itziar Ziga crée un tableau riche et complexe qui reflète la diversité des expériences au sein de la communauté des TDS.

Pour les TDS en quête d’une lecture qui valide leur expérience tout en les poussant à réfléchir et à agir, Devenir chienne est un must. C’est un manifeste pour celleux qui restent aux marges, un appel à la fierté et à la solidarité.

RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

Bebe Melkior-Kadior. (2020). Balance ton corps: manifeste pour le droit des femmes à disposer de leur corps. La Musardine.

Itziar Ziga. (2024). Devenir chienne. Cambourakis.

Maria Galindo et Sonia Sanchez. (2022). Aucune femme ne naît pour être pute. LIBRE

Marie-Claude Renaud. (2023). Yogi stripper. La Mèche.

1. Ouaknin, M.-A. (2016b). «Chapitre II. À l’ombre des mots en fleur», Dans :, M. Ouaknin, Bibliothérapie: Lire, c’est guérir (pp. 47-53). Paris: Le Seuil.

2. Ibid

3. Ibid

4. Ibid

5. Ibid

6. Ibid

Honey Mon Miel

Honey Mon Miel

par Gina Flash

Photo par Cherry Blue
Modèle: Gina Flash

je n’écris pas tout
ce à quoi je pense 
puis après 
je meurs

et je ne sais pas comment expliquer les stries que laisse le métal sur ma peau fatiguée alors je me contente de grinder sur ces hommes like a fucking demon j’écris à cet amant “hier j’ai grind sur les clients like a fucking demon je ne sais pas si finalement j’aurai la force de te faire l’amour” je pense à cette ficelle qui me retiens à la chaise ou entoure mes chevilles je pense à mes chevilles qui s’enroulent aux pattes de la chaise je pense à ce que mes amixes devront se partager si je tombe moi aussi de ce balcon mois de novembre 2024 je fais la liste: quelques string plein de jus de cul de danseuse (hommage à Vickie Gendreau) – la collection complète du manga Nana recouvert de mes larmes – mes bijoux – deux chats TPL comme moi – une couple de livres très sérieux – le glitter glissé entre leur pages – mes caméras – la porn encore dessus je trouve mes amixes chanceuxses

stomping on that stage like i slide on the back of that very ugly man covered in oil: je me présente comme un non-lieux entre l’ennui et l’écroulement and when I do they make it rain la pluie s’étend sur mon visage et fait couler le maquillage que j’applique lentement au début du shift qu’est ma vie

a sex worker for all dogs – always someone to pleasure – why can’t I come to the party ?

honey mon miel 
ne t’inquiète pas 
si tu me tippe bien 
toi aussi tu seras 
dans mon prochain poème

Enquête: les conditions de travail dans les strip clubs montréalais

Enquête: les conditions de travail dans les strip clubs montréalais

par Cherry Blue

Sac et manteau par fashion freak designs, modèle: Luna Sebbar, photo par Carol Ribeiro

Je danse depuis maintenant trois ans, principalement à Montréal, et j’ai pu constater que les représentations collectives ne collaient pas souvent aux réalités de ce travail ou qu’elles ne s’intéressaient pas aux enjeux les plus importants. Alors que beaucoup sont obnubilés par la dynamique clients/danseuses, les abus de pouvoir les plus manifestes se situent généralement ailleurs. Suite à l’enquête militante du CATS par rapport aux conditions de travail des TDS dans les salons de massage, je me suis dit qu’il pourrait être pertinent de faire de même pour les strip clubs. J’ai ainsi eu le plaisir d’interviewer quelques danseuses montréalaises – Delilah, Dua et Cleo – qui ont évoqué des réalités de l’industrie et élaboré des pistes de réflexion pertinentes quant à leurs expériences. Cet article propose un melting pot de leurs commentaires, parfois divergents, mais souvent similaires dans leurs propos. 

Sécurité, management & saturation du milieu

La plupart des danseuses interviewées avaient en commun d’avoir commencé à danser par besoin économique, car les milieux artistiques ou celui de la restauration n’étaient pas assez payants et trop exigeants. L’une d’elle a précisé qu’elle avait toujours voulu danser, qu’il s’agissait d’un rêve qui remonte à l’enfance. Elles sont toutes d’accord pour dire qu’il s’agit du travail le plus satisfaisant dans l’éventail des possibles en termes de temps et d’énergie dépensés pour le revenu obtenu. Néanmoins, comme pour toustes les TDS, l’absence de régulation les impacte; aucune protection n’est offerte en cas de maladie ou de blessure. Delilah précise qu’il s’agit d’un travail super épuisant, notamment à cause des talons et du pole:

Il y a tellement de façons de se blesser et de se mettre en danger. Je dois faire attention à mon énergie et ne pas booker trop de soirées. En général, les clubs nous permettent d’être malade et de sauter un shift, mais certains sont vraiment stricts et demandent de prouver qu’on est malade, sinon ils nous barrent. Quelques managers nous mettent de la pression pour travailler beaucoup de shifts par semaine, et d’autres sont indifférents. En général, les clubs stricts sont ceux qui sont les plus «classes» et chers.

Plusieurs ont aussi mentionné que des danseuses sont parfois renvoyées pour des raisons ridicules et le management leur manque souvent de respect. Dua raconte qu’une de ses collègues s’est fait renvoyer parce qu’elle a répliqué à un client qui lui a fait une remarque raciste. Elles ont aussi toutes parlé des conditions hygiéniques relativement basses dans les clubs. Mais surtout, les interviewées remarquent que les managers et la sécurité ne sont généralement pas là pour les protéger en cas de besoin. Cleo décrit son expérience: «Dans certains clubs, même si je crie dans les cabines, ils ne m’entendent pas ou ne s’en soucient pas. Ils expulsent les clients qui n’achètent pas de boisson, mais pour les danses, on est en quelque sorte notre propre patron». Sauf exception, la direction fait très peu si le client ne respecte pas les limites des danseuses ou ne veut pas les payer. Il y a des réguliers irrespectueux avec elles qui dépensent beaucoup au bar, et c’est tout ce qui compte pour le club, leur propre argent.

Quand je leur ai demandé si leur expérience variait beaucoup d’un club à l’autre, on m’a répondu que les clients sont presque toujours similaires, good or bad, mais les différences se situent au niveau de la direction. Les managers abusent de leur pouvoir, déshumanisent et dévalorisent leurs employées. Certaines ont été licenciées pour avoir enfreint une règle ou pour des raisons obscures, et ce, sans aucun avertissement. Les changements de règles semblent aussi être des abus de pouvoir de la part de la direction; ils n’ont généralement aucun sens. Par exemple, l’un des clubs a enlevé les rideaux des cabines depuis la COVID-19 et ne les a jamais remis; ça affecte le club et l’argent des danseuses sans raison apparente. Un autre club demande maintenant de se booker plus de deux mois à l’avance, alors que tous les autres clubs demandent seulement de donner son horaire une semaine avant. La direction semble donc abusive partout selon les témoignages, mais avec des différences de degré à chaque endroit. Cleo précise qu’elle est contente d’avoir commencé à danser à 25 ans, car elle sait comment affirmer ses limites, et ne pas perdre son temps. Elle voit les managers abuser des filles de 18 ans, flirter davantage avec elles, en leur mettant plus de pression. Elle m’a aussi parlé des DJs et du problème de l’interruption des danses privées pour monter sur scène à des moments aléatoires: «Dans un seul club à Montréal, le DJ fait son travail, en attendant que les filles soient disponibles pour leur stage, mais dans tous les autres, on peut toujours perdre de l’argent pendant qu’on est dans les cabines parce qu’il nous appelle, et ça tue l’ambiance pour les clients, donc la danse s’arrête là». 

Toutes les danseuses interviewées ont remarqué davantage de solidarité entre les danseuses, en précisant que ce phénomène est mal représenté dans la culture populaire. L’une d’elle a dit que son club pourrait être susceptible de se syndiquer. Une autre a remarqué que «plus le club est petit, plus une solidarité se tisse, mais les plus gros clubs peuvent être brutaux et compétitifs. La rivalité s’explique par le fait que c’est un travail hautement compétitif. Mais en général, j’ai observé plus d’entraide que de concurrence». Je leur ai aussi demandé si cette bienveillance semblait s’étendre aux autres milieux de travail du sexe, et ça semblait variable. Certaines de leurs collègues sont fières de dire qu’elles ne font pas «plus» que danser, desservant le fameux «je ne suis pas ce genre de fille». Delilah remarque cependant que le milieu semble changer avec le temps: «les jeunes filles avec qui je travaille font plus de full service que les plus âgées, la culture devient plus ouverte dans ce sens. C’est peut-être l’attitude qui change à ce sujet, mais c’est aussi peut-être un problème de récession; c’est de plus en plus difficile de gagner de l’argent en tant que danseuse». Il y a aussi beaucoup de danseuses qui pratiquent d’autres formes de travail du sexe, mais qui le cachent au strip club. De la part des clients, elles sont bien sûr exposées à de multiples jugements, entre ceux qui les critiquent moralement et d’autres qui demandent systématiquement pour du full service alors qu’ils sont dans un strip club, où c’est généralement interdit. 

Malgré les conditions de travail parfois difficiles, toutes les interviewées semblent dire que l’intérêt de travailler dans les clubs augmente: de plus en plus de filles veulent danser. Aussi, les clubs bookent toujours davantage de filles chaque soir. On a parlé de l’hyper saturation qui serait survenue suite à une popularisation du statut de danseuse par les médias sociaux, notamment par la multiplication des pole dancers – qu’iels soient strippers ou non. Il y aurait également de moins en moins de stigma chez les jeunes.  Ainsi, le milieu est plus contingenté; de moins en moins de filles peuvent être «sélectionnées» pour danser, ce qui renforce conséquemment les injustices dans l’accès aux clubs. Delilah remarque qu’il y a  «beaucoup de grossophobie, d’âgisme, de racisme et de transphobie dans l’industrie, en particulier dans les strip clubs. J’aimerais qu’il y ait au moins un club trans-friendly». 

 

Gestion du stigma et perspectives d’avenir

Les interviewées ne sont généralement pas out auprès de leur famille ou de leurs collègues dans leurs autres milieux de travail. Elles parlent de stripping aux personnes ouvertes au travail du sexe. En dehors de cette bulle, les gens sont choqués ou fascinés. Cleo explique:  «Parfois, je suis d’humeur à expliquer mon travail, parfois non. C’est difficile avec les gars que j’essaie de fréquenter, ils me disent “ouh, tu es donc une naughty girl”». Certaines ont aussi parlé de la diminution de leurs envies sexuelles, attribuant moins d’intérêt à l’érotisme. Une danseuse précise qu’il s’agit aussi d’une question d’hygiène, car elle développe des mycoses si elle fait trop de lap dance, donc ça la désintéresse du sexe. Un autre point mentionné est la difficulté psychologique à maintenir une relation avec un homme lorsqu’on est TDS: «C’est facile d’être dans une relation toxique, car ils deviennent jaloux ou ils ne nous respectent pas pleinement, même s’ils disent parfois le contraire». 

Quant à leur situation financière, certaines économisent ou font des études en vue de l’après travail du sexe, et d’autres voient au jour le jour. Elles ont toutes en commun d’avoir des projets personnels en dehors du stripping. L’une d’elles explique: «Beaucoup de filles dépensent tout leur argent. J’essaie d’économiser, mais je me blesse constamment ou j’ai besoin de soins, donc ce n’est pas facile». Une autre dit préférer mettre de l’énergie dans la résistance collective plutôt que de travailler le plus possible pour s’assurer un avenir financier stable.

Vers l’organisation politique du strip club

Finalement, je leur ai demandé quelle était leur position quant à la décriminalisation du travail du sexe. Elles étaient toutes favorables à la décriminalisation afin d’accéder à des droits du travail plus stables. Cependant, l’une d’elles a mis sur la table un questionnement supplémentaire: 

En principe, je crois à la décriminalisation, mais en pratique, je ne suis pas sûre. En fin de compte, ce serait une bonne chose pour la sécurité de toutes, mais ça enlèverait certains aspects que j’aime dans ce travail. Le travail du sexe est un travail, mais ce n’est pas un emploi, ça se passe en dehors des normes professionnelles, et j’ai des problèmes d’engagement, je ne veux pas de patron, je peux choisir quand je veux travailler, et cette réalité clandestine me convient. Je suis heureuse de ne pas payer d’impôts et de ne pas financer le budget militaire insensé du gouvernement. Je crains aussi que la direction prenne une plus grosse part de notre revenu. Je pense que le fait que les strip clubs ne soient pas réglementés joue en notre faveur par rapport à ce qu’on gagne. Ceci dit, peut-être que la possibilité de créer un syndicat fort nous aiderait. Je comprends aussi que j’ai le privilège d’avoir d’autres options, donc la décriminalisation créerait probablement un espace plus sûr pour les plus marginalisé.es.

Une autre danseuse est aussi d’avis qu’on finirait peut-être par gagner un peu moins, mais qu’on pourrait aussi accéder au chômage et aux congés de maladie, ce qui vaudrait la peine au final. En comparant notre réalité montréalaise avec les strip clubs en dehors du Québec, elle affirme que nous avons actuellement beaucoup de chance: «C’est le seul endroit au monde que je connaisse où ils ne prennent pas un pourcentage de notre argent, seulement un service bar, entre 20 et 60$. On est vraiment privilégiées à ce niveau». Ceci dit, elle précise que nous avons besoin de droits et de sécurité, et que la décriminalisation est la seule voie. La route peut être longue, comporter des hauts et des bas, mais un avenir meilleur pour les danseuses, conciliant un salaire avantageux et de meilleures conditions de travail, semble possible pourvu que nous nous organisions. Deux strip clubs aux États-Unis ont déjà réussi à se syndiquer. Les strippers du Star Garden à LA, suite à un an et demi de grève, ont articulé des demandes couvrant les cuts du bar, la liberté d’horaire, l’abolition des services bar, l’encadrement par rapport aux renvois et une meilleure protection face aux clients. «Nous nous sommes battues pour ça, nous avons travaillé pour ça, nous avons pleuré pour ça! Nous avons fait l’histoire»1, affirme l’une de ces danseuses. Il n’est donc pas déraisonnable d’y croire. 

1. Traduction libre de «We fought for it, we worked for it, we bled for it, we cried for it. We made history». Emma Alabaster et Natalie Chudnovsky. (2024). What happened after the nation’s only unionized strip club reopened in North Hollywood — 6 months later, récupéré de https://laist.com/news/arts-and-entertainment/the-nations-only-unionized-strip-club-reopens-in-north-hollywood

Enquête militante en salon de massage: collectiviser nos résistances

Enquête militante en salon de massage: collectiviser nos résistances

Entrevues par Adore Goldman, Melina May et Susie Showers

Rédaction de l’analyse par Adore Goldman et Melina May

Photos par Imara

En tant que mouvement, nous avons trop souvent tu nos mauvaises conditions de travail par peur que les prohibitionnistes ne se les approprient pour nous priver de notre agentivité et nous décrédibiliser. Ce n’est pas pour autant que nous n’avons pas résisté quotidiennement: dans les milieux de travail comme à la maison, nous mettons en place des tactiques pour lutter contre les abus, les violences ou tout simplement, les emmerdements quotidiens.

 

Cette année, le Comité autonome du travail du sexe (CATS) a entrepris une enquête militante en salon de massage afin d’y documenter les conditions de travail. Nous avons réalisé 14 entrevues avec des masseuse.rs ayant travaillé principalement à Montréal. Ce procédé avait pour objectif de comprendre les tactiques mises en place par les travailleuse.rs pour résister aux abus sur leur milieu de travail, puis de transformer cette analyse en stratégies d’offensive collective. 

 

Notre initiative s’inspire de la tradition des enquêtes ouvrières. Elle allie à la fois la production de connaissances et l’organisation politique. Nous n’avons aucune prétention à l’objectivité scientifique. Au contraire, nous prenons sciemment le côté de nos collègues dans notre démarche puisqu’elle se veut aussi une démarche d’organisation collective dans nos milieux de travail. Il s’agit d’une pratique de co-recherche où le savoir est créé «d’en bas».

 

Avant de poursuivre avec l’analyse des informations récoltées lors de l’enquête, il serait judicieux de se situer en tant qu’enquêteurices. Les personnes qui ont élaboré ce projet viennent de différents milieux de travail. Bien que certain.es d’entre nous aient déjà été masseuse.rs, nous ne travaillons pas dans ce milieu actuellement. Nous sommes escortes indépendantes et nous avons toustes de l’expérience dans des milieux avec un patron, soit en strip club ou en salon. Cette analyse et les propositions d’organisation amenées en conclusion sont le fruit de nos discussions avec les masseuse.rs dans le cadre de cette enquête et de notre expérience dans l’industrie du sexe. Nous espérons que ces idées puissent servir de point de départ à des discussions plus larges sur l’organisation des TDS. 

Composition sociale

La première partie de l’enquête militante adressait l’entrée dans l’industrie du sexe, les motivations des participant.es à y travailler et à occuper un second emploi. 


Entrée dans l’industrie du sexe 


Dans les raisons d’entrer dans l’industrie du sexe évoquées par les TDS interrogé.es, une constante ressort: les besoins économiques sont centraux. Plusieurs d’entre iels ont mentionné.es être aux études à temps plein ou vouloir quitter un emploi à salaire minimum, notamment en service et en restauration, pour gagner plus d’argent en moins de temps. Quelques-un.es ont nommé avoir été introduit au milieu par un.e ami.e qui travaillait déjà dans l’industrie.


Pour d’autres, ce sont des situations de précarité fragilisantes qui les ont poussé.es à choisir le travail du sexe. Un.e des participant.es nous a témoigné avoir une contrainte sévère à l’emploi qui l’empêche d’occuper un emploi à temps plein. L’aide sociale ne pouvant pas répondre à ses besoins de base compte tenu de la hausse du coût de la vie, commencer le travail du sexe a été un soulagement à sa détresse financière. Pour une autre personne, c’est son statut précaire d’immigration qui l’a encouragé à choisir un emploi qu’elle pouvait occuper sans papier et qui lui permettait de payer les frais associés à la régularisation de son statut au Canada. Une personne a aussi mentionné vouloir se sortir d'une relation abusive.


Pour près de la moitié des participant.es, le milieu d’entrée dans l’industrie du sexe a été les salons de massage. Mais plusieurs n’y sont pas resté.es: face aux abus en salon de massage, beaucoup vont prendre la voie du travail indépendant pour améliorer leurs conditions de travail ainsi que leurs revenus. C’est un parcours récurrent dans l’industrie, que ce soit par choix ou parce qu’un patron nous renvoie suite à un conflit; l’idée de prendre en main l’organisation de son travail (horaire, tarifs, conditions, etc.) est séduisante pour plusieurs. 

Travail du sexe et précariat

 

L’expérience des travailleuse.rs interrogé.es est loin de la vie glamour projetée dans certaines représentations populaires du travail du sexe. La réalité est plus complexe. S’il s’agit certainement d’une façon d’améliorer ses conditions économiques, les TDS combinent souvent plusieurs sources de revenus pour arriver à un niveau de vie qu’iels considèrent décent. Leurs revenus demeurent instables et précaires.

 

En effet, plusieurs répondant.es ont mentionné qu’il était difficile d’estimer leurs revenus, car ceux-ci variaient énormément d’un mois à l’autre. Les travailleuse.rs vont donc multiplier les hustles. Il n’est pas rare qu’iels combinent le travail en salon de massage avec leur travail d’escorte indépendante, le stripping, le camming ou la production de contenu sexuel en ligne comme OnlyFans.

 

La moitié des répondant.es ont aussi affirmé avoir un autre emploi hors de l’industrie du sexe. Ces emplois étaient dans des domaines variés: santé, culture, recherche, agriculture. Plusieurs ont aussi déclaré être aux études et certain.es recevaient des prêts et bourses. Une personne avait aussi des revenus d’aide sociale avec contrainte sévère à l’emploi. Le travail du sexe est ainsi une façon de pallier des revenus insuffisants pour vivre dignement.

Toutefois, la précarité vient avec l’avantage de la flexibilité. C’est ce qu’une masseuse rapportait: malgré les conditions de travail difficiles en salon de massage et le fait de ne pas avoir de revenus stables, l’argent rapide et les horaires flexibles font que le jeu en vaut la chandelle. Cet élément est important à garder en tête dans nos luttes. En effet, cette liberté est recherchée par de plus en plus de travailleuse.rs à notre époque. On peut y voir une aspiration à davantage de temps libre et à une réduction du temps de travail. Cela permet de comprendre l’attrait du travail en salon de massage et du travail du sexe en général. Garder cette flexibilité doit être au coeur de nos revendications, car c’est un avantage que les travailleuse.rs ne veulent pas perdre.

Conditions de travail

Cette partie de l’analyse se veut l’occasion de réfléchir à l’organisation du travail dans les salons de massage: comment se divise-t-il? Quelles sont les dynamiques de pouvoir? Nous avons également questionné les participant.es sur leur expérience quant aux conditions de travail. Les enjeux principaux étaient liés à la salubrité et aux violences.  

L’organisation du travail:

 

Le patron:

 

Les patron.nes des salons de massage sont des hommes, des femmes et, dans un cas, une personne queer. Les patronnes sont souvent d’anciennes masseuses ou d’anciennes secrétaires.

 

Iels sont souvent décrit.es par les masseuse.rs comme des personnes abusives, narcissiques et invalidantes. À ce niveau, il n’y a pas vraiment de différence significative entre les hommes et les femmes, bien que ces dernières aient un côté maternant selon les personnes interrogées. Iels sont souvent décrit.es comme des personnes manipulatrices, qui jouent des games psychologiques pour tirer avantage de leurs employé.es. Dans plusieurs cas, les patron.nes ont eu des commentaires dénigrants envers les masseuse.rs sur leur apparence physique, leur grosseur ou ont eu des propos racistes. Une autre plainte fréquente est que les patron.nes prennent le côté des clients plutôt que celui de leurs travailleuse.rs en cas de violence. Également, dans au moins deux salons de massage, l’employeur avait des relations sexuelles avec des masseuses, causant des dynamiques de pouvoir et d’abus. Les masseuse.rs affirment que leur boss ont souvent leurs préféré.es, ce qui alimente le clivage et crée un climat de travail malsain.

 

Dans certains cas, le patron étant absent du milieu de travail la plupart du temps, c’était plutôt la secrétaire qui assurait la gestion des lieux et prenait le rôle du patron.

 

La secrétaire:

 

Les secrétaires sont généralement en charge d’accueillir le client et de collecter le paiement pour la chambre. Ce sont généralement des femmes.

 

Bien que les secrétaires aient été peu mentionnées dans les entrevues, il est apparent qu’elles sont une figure ambivalente pour les masseuse.rs. Les secrétaires sont parfois les alliées des masseuse.rs quand il s’agit de donner de l’information sur les clients. En effet, certaines les avertissent si un client a déjà été violent par le passé. Certains salons ont un manager qui agit également comme bouncer.

Toutefois, dans certains salons, particulièrement si le patron est absent, la secrétaire va également assurer la discipline. Cinq masseuse.rs ont affirmé avoir vécu de la violence, surtout psychologique, de la part des secrétaires.

Les masseuse.rs:

Les masseuse.rs sont le pilier de leur milieu de travail. Sans elleux, il n’y a pas de salon de massage. Iels prodiguent des massages érotiques (incluant une masturbation) avec ou sans extras.1

Dans les salons de massage avec extras, les masseuse.rs négocient généralement les services avec le client, et ce dernier leur paie directement. En général, ce sont les masseuse.rs qui en décident le prix, mais certains salons vont fixer un minimum ou un maximum. Un salon avait même établi une grille tarifaire pour chaque extra. Parfois, les patron.nes font pression pour que les travailleuse.rs baissent leur prix. Dans certains cas, les masseuse.rs vont discuter et fixer ensemble les tarifs pour chaque acte. Cependant, certain.es répondant.es ont affirmé préférer éviter de parler de leurs services par peur de créer des tensions et de la compétition avec leurs collègues. Par exemple, quelques masseuse.rs ont dit que certains extras comme le bareback2 étaient tabou.

Dans un salon, l’employeur a tenté d’instaurer le paiement des extras directement à la secrétaire au moment du paiement de la chambre, ce qui n’a pas plu aux masseuse.rs qui perdaient leur pouvoir de négociation avec le client. Cette situation a mené à beaucoup de protestations et à plusieurs renvois. Cette formule ne semble pas être la norme dans les salons de massage.

Les masseuse.rs qui travaillaient dans des salons de massage sans extra ont affirmé que les clients s’attendent en général à ce que des extras soient donnés. Iels disent devoir constamment les refuser aux clients, poussant certain.es à préférer les salons avec extras. Si iels ne faisaient pas elleux-mêmes d’extras, iels soupçonnaient fortement d’autres d’en faire. Et si certain.es travailleuse.rs offraient des extras, iels le faisaient malgré le risque d’être dénoncé.es par les clients et d’être renvoyé.es. Aussi, dans ces salons, il est interdit de posséder des condoms, et les TDS qui offrent des services complets doivent les cacher.

Une autre partie du travail des masseuse.rs est le travail ménager. Il est généralement attendu qu’iels nettoient les chambres, la douche et parfois, qu’iels fassent le lavage après leur rencontre. Souvent, la tâche de faire le ménage des autres espaces n’appartient à personne, et certain.es vont donc prendre sur elleux de le faire. Nous élaborerons davantage sur les tâches d’entretien ménager dans la partie suivante. 

Salubrité et hygiène: 


Les résultats de l’enquête au niveau de la propreté et de l’hygiène sont partagés en deux extrêmes: d’un côté, les personnes sont très satisfaites et de l’autre, elles sont répugnées.


Comme nous l’avons tout juste soulevé, les masseuse.rs prennent en charge une grande part du travail ménager dans les salons: après un rendez-vous, iels doivent désinfecter le matelas, changer les draps, vider la poubelle, mettre les serviettes à laver, ainsi que d’autres tâches de base. Un élément souvent mentionné est le manque d’équipements et d’outils de nettoyage, ce qui nuit à l’accomplissement de ces tâches.


En ce qui a trait aux activités d’entretien général des lieux, un constat est clair: celles-ci sont généralement bâclées. Parmi ces tâches, les participant.es ont nommé le nettoyage des douches, des miroirs, du sol et des espaces communs. Comme nous l’avons observé plus haut, les responsabilités et les rôles dans les salons de massage sont floues; cet ouvrage est rarement assigné à qui que ce soit. À l’exception d’un salon de massage qui embauche une femme de ménage aux deux semaines, le travail est généralement effectuées par les masseuse.rs ou parfois par la secrétaire, une réalité qui met en lumière le caractère genré du ménage. Plus encore, ce travail est effectué gratuitement: à part la rémunération directe des clients, aucune rétribution ne leur est accordée pour cette besogne répétitive d’entretien des lieux. Pourtant, le salon de massage reçoit un paiement du client pour la location de la chambre.


Certain.es ont témoigné d’une insalubrité extrême dans leur salon causée par des infestations de rats et de punaises de lit, de la moisissure, des infiltrations d’eau, des fissures au plafond et sur le sol, etc. Face à cet environnement de travail nocif, les plaintes des masseuse.rs sont rarement entendues: soit le patron ignore simplement leurs demandes, soit il fait le travail à moitié. 


Violences et insécurité au travail : 


Les violences vécues en salon de massage sont multiples et prennent parfois des formes insidieuses. Toustes les répondant.es ont vécu des violences, celles-ci étant de la part des clients, des secrétaires, des patron.nes, et plus rarement, de leurs collègues ou de la police.


Les clients dans les salons de massage sont les premiers à utiliser la violence. Les actes les plus souvent rapportés sont les agressions sexuelles et physiques: imposer des gestes non négociés préalablement, retirer ou tenter de retirer le condom, étouffer, restreindre et frapper. Plusieurs répondant.es ont également soulevé le caractère économique des abus, tel que le refus de payer, la négociation des tarifs et le vol. Plus encore, les violences psychologiques et verbales, telles que le dénigrement, les menaces de mort, les propos racistes, homophobes et mysogines, sont courantes.


De la part de la gestion, c’est-à-dire des secrétaires et des boss, les violences qui nous ont été raportées sont surtout économiques, verbales et psychologiques. Un élément qui est revenu maintes fois sont les sanctions économiques imposées par le patron. À un des salons de massage, le patron imposait une amende de 20$ si l’emballage d’un condom était oublié dans la salle. D’autres abus patronaux rapportés par les masseuse.rs sont des pratiques interdites par les normes du travail: obligation de travailler de plus longs shifts, défense de sortir à l'extérieur durant l'entièreté du quart de travail, harcèlement, fermeture du salon sans préavis, renvoi airbitraire, surveillance par micro des espaces communs, agressions, etc. Plusieurs masseuse.rs ont décidé de partir de leur propre chef, tanné.es de se faire dénigrer sur leur physique. Les poils, les cheveux, le port des talons hauts, la lingerie, le maquillage: les masseuse.rs doivent se conformer aux standards de la féminité imposés par le patron et la secrétaire.


Plus rarement, le sentiment d’insécurité provient des comportements des collègues. Certain.es répondant.es ont nommé que la whorearchy3 créé des rapports de pouvoir entre les masseuse.rs «décent.es» et celleux qui sont méprisé.es pour leurs pratiques. Ces actes sont parfois jugés comme sales et impurs, d’autres fois comme une façon d’avoir tous les clients.


Enfin, des éléments externes au salon de massage peuvent créer de l’insécurité pour les travailleuse.rs. Notamment, certaines ont mentionné la surveillance constante de la police, celle-ci prenant parfois en photo les plaques d’immatriculation des masseuse.rs. Certain.es masseuse.rs ont témoigné des descentes dans leur salon, la police se faisant passer pour des clients pour obtenir des services. 

Stratégies collectives

Les masseuse.rs résistent quotidiennement. Face à un boss autoritaire et à l’absence de droits, les TDS doivent trouver des moyens de reprendre le contrôle. Parmi les stratégies individuelles, celles relatées allaient de prétendre avoir ses menstruations pour finir plus tôt à faire du vandalisme. Parfois, résister c’est aussi quitter son milieu de travail pour travailler comme escorte indépendante ou trouver un salon plus sécuritaire. Ces stratégies sont l’expression d’un refus de travail qui doit être reconnu comme tel si on veut le transformer en stratégies de résistance collectives.

Durant les entrevues, les masseuse.rs ont témoigné de leurs stratégies pour s’entraider et s’organiser avec leurs collègues. Iels partagent les informations importantes sur les clients pushy et violents et sur comment travailler avec eux en maintenant ses limites. Les expériences de l’une servent également à l’autre lorsqu’il s’agit de confronter le patron ou la secrétaire sur leurs comportements abusifs. À ce propos, plusieurs ont rapporté se regrouper pour discuter de leurs conditions, formuler des propositions, choisir une personne pour les nommer au boss ou faire front ensemble. Par exemple, dans un salon de massage, les masseuse.rs se sont uni.es pour demander une extermination des punaises de lit sur le lieu de travail. Dans un autre milieu, les travailleuse.rs ont protesté contre l’instauration du paiement des extras à la réception. Dans ce cas-ci, iels organisaient des rencontres pour parler de la situation et décider qui discuterait avec l’employeur. Très souvent, cette stratégie s’est conclue par des renvois.


Enfin, certaines ont nommé s’organiser en dehors des salons de massage, entre collègues, pour se conseiller et s’aider à acquérir de meilleures opportunités de travail, en partageant l’information sur les milieux plus sécuritaires ou encore les voies pour travailler de façon indépendante. Quelques masseuse.rs ont également mentionné s’organiser au CATS. 

Et maintenant, que faire?
Nos propositions

Cette analyse du travail des masseuse.rs permet de tirer des conclusions utiles à l’organisation politique des TDS en milieu de travail. Il s’agit ici de propositions qui devront être discutées en groupe et adaptées aux différents milieux afin d’être mises en action. Néanmoins, il nous semble important de les formuler afin de sortir de la simple collecte de données et de faire avancer la lutte pour l’amélioration de nos conditions de travail.

D’abord, l’organisation du travail pourrait être négociée avec l’employeur. Au plan des extras, les travailleuse.rs auraient avantage à discuter ensemble des tarifs qu’iels veulent fixer pour chaque service et à les imposer au boss. Le fait de permettre des extras dans un salon devrait aussi être une décision collective imposée par les masseuse.rs. Aussi, le travail ménager devrait soit être pris complètement en charge par l’employeur, étant donné que le client le paie pour la location de la chambre, soit être rémunéré. Le fait d’égaliser le prix des extras serait aussi une façon d’accroitre la solidarité.

Ensuite, la violence reste un élément majeur à combattre dans les salons de massage. L’enjeu principal est que des clients vont être tolérés malgré des comportements violents puisqu’ils sont une source de revenu pour le salon. Pire encore, le passé violent d’un client n’est souvent pas divulgué aux nouvelles travailleuse.rs. Nous pensons que le droit de refuser un client devrait aller de soi et qu’il devrait être accompagné de la connaissance de l’historique du client. Le choix de bannir un client du salon devrait être remis aux travailleuse.rs. Les épisodes violents pourraient être répertoriés et partagés entre salons sous forme de blacklist.

Mais il est clair qu’étant donné les renvois abusifs dans les salons de massage, obtenir ces gains ne sera pas évident. Pour ce faire, l’unité entre les masseuse.rs est essentielle. Dans les cas que nous avons étudiés, c’est le renvoi des travailleuse.rs les plus militant.es qui a mis fin aux mobilisations. Il faut que l’organisation contre les renvois soit au rendez-vous. 

Nous pensons que la création d’un syndicat autonome est essentielle à l’organisation des TDS, non pas pour les protections légales qu’il apporte puisque notre activité est illégale. C’est plutôt pour l’organisation puissante qu’il permet qu’il est nécessaire. À travers un syndicat, nous pouvons mener des actions collectives et renverser le rapport de force face à l’employeur. On peut envisager des moyens de pression tels que la grève, le piquetage, les démissions collectives, etc. Ces pratiques permettent de faire dévier le cours normal des choses et de mettre en péril les revenus de l’employeur, le forçant ainsi à faire des concessions. On peut donc négocier de nouvelles conditions de travail et lutter contre la répression, comme les renvois injustifiés.

Depuis le début, nous disons que faire la pute, c’est travailler! Le mouvement des travailleuse.rs a lutté de mille et une façons contre leurs patron.nes. Les TDS sont créative.fs et développeront certainement des tactiques pour faire vivre ces stratégies dans leur milieu de travail.

1. Les extras sont des services sexuels de différents types par exemple: blowjobs, pénétration vaginale, pénétration anale, frenchkiss, bareback (pénétration sans condom).

2. Pénétration sans condom.

3. La whorearchy, qu’on pourrait traduire par la hiérarchie des putes, rapporte au système hiérarchique dans lequel les TDS sont classées. Cela se joue en fonction de la proximité avec les clients (par exemple les TDS qui offrent des services complets), avec la police, mais également en fonction de normes de classe, de race et de genre. Ainsi les TDS de rue se retrouvent au bas de l’échelle. Au CATS, nous souhaitons lutter contre ces systèmes de pensée qui minent la solidarité entre putes.

L’humanité qui se saisit: une question de stratégie!

L'humanité qui se saisit: une question de stratégie!

Par Adore Goldman

Face aux promesses brisées du gouvernement de Justin Trudeau de décriminaliser le travail du sexe dans son deuxième mandat, l’Alliance canadienne pour la réforme des lois sur le travail du sexe (l’Alliance) a lancé en mars 2021 une contestation judiciaire des lois criminalisant le travail du sexe. La coalition, qui regroupe 25 organisations de travailleur.se.s du sexe (TDS) et d’allié.e.s à travers le pays, aurait épuisé ses recours: le lobbying auprès des partis politiques et les apparitions dans les médias n’auront pas suffi. L’Alliance, au côté de six parties demanderesses, invoque que la Loi sur la protection des communautés et des personnes victimes d’exploitation viole les droits humains fondamentaux des TDS en vertu de la Charte des droits et libertés. 1

Il faut dire qu’à l’époque, le terrain aurait pu sembler propice pour que les choses changent sur le plan légal. À l’hiver 2020, un juge de la Cour supérieure de l’Ontario a déclaré que certaines dispositions de la loi en matière de prostitution étaient inconstitutionnelles.2 Alors qu’iels étaient accusé.e.s de proxénétisme, deux propriétaires d’une agence d’escorte ont réussi à faire reconnaître que ces lois entravaient le droit à la sécurité des TDS. À l’été 2023, une TDS a eu gain de cause contre un client qui refusait de la payer à la Cour des petites créances de la Nouvelle-Écosse.3 L’arbitre Darrel Pink a rendu un jugement historique en qualifiant le travail de la plaignante de «légal». À l’international, la Cour européenne des droits de l’homme vient d’accepter d’entendre le dossier de 261 TDS contre le gouvernement français. Les demanderesses font elles aussi valoir que la criminalisation des clients et des tierces parties fait entrave à leurs droits humains.4

Toutefois, en septembre 2023, près d’un an après avoir plaidé devant la Cour supérieure de l’Ontario, l’Alliance a accueilli le jugement avec déception: le juge Goldstein a statué que la loi était constitutionnelle et que la décriminalisation pourrait être un meilleur modèle légal, mais que c’était au Parlement d’en décider et non à l’appareil judiciaire. Devant cette décision, Jenn Clamen, coordinatrice de l’Alliance, a déclaré que les TDS de partout au Canada étaient «extrêmement dévastées» par la décision, la trouvant «non seulement insultante, mais aussi ignorante».  Monica Forrester, demanderesse dans la cause, ajoutait que «[l]es travailleuses et travailleurs du sexe Autochtones, Noir.e.s, migrant.e.s et trans subissent les conséquences les plus néfastes de la criminalisation du travail du sexe, car nous sommes des communautés déjà excessivement surveillées par la police, et sous-protégées».5 L’Alliance envisage de faire appel de la décision.

Nous voulons néanmoins émettre quelques réserves quant à la stratégie de la contestation judiciaire de l’Alliance. Car s’en remettre aux Tribunaux pour arbitrer nos conflits politiques est un pari risqué. Nous sommes d’avis qu’il existe d’autres avenues qui n’ont pas encore été explorées pour obtenir la décriminalistion du travail du sexe au Canada. Il faut construire un réel rapport de force si nous souhaitons arriver à nos fins et réellement améliorer nos conditions de travail et de vie. Notre proposition est la suivante: en s’organisant en syndicats, il est possible de s’organiser pour la décriminalisation et ce, sur une base beaucoup plus pérenne et puissante!

Photo par Chris Lau

«Le jugement n’intervient pas d’un coup, c’est la procédure qui insensiblement devient jugement» – Le Procès, Franz Kafka

Avant d’élaborer sur nos perspectives de luttes, nous voulons d’abord étayer notre critique des contestations judiciaires en tant que stratégie. 

La première critique concerne la complexité de l’appareil judiciaire et notre incapacité à imposer nos stratégies dans cette arène. Pour la plupart d’entre nous, les tribunaux sont des instances intimidantes et hermétiques. Nous ne parlons pas leur langage. Nous n’avons pas les outils pour y faire entendre nos histoires et nos demandes politiques. Nous avons donc besoin d’avocat.e.s comme interprètes. Ce sont elleux qui plaident notre cause. La parole des TDS ne devient ainsi qu’un simple témoignage. Et encore, pour nous les TDS qui ne travaillent pas dans les organisations membres de l’Alliance ou qui ne sont pas plaignantes, nous sommes complètement dépourvues de tout pouvoir stratégique dans l’affaire. Il est aussi désarmant de devoir transformer le langage de l’organisation politique en langage judiciaire. Le contrôle des mots par l’opposant lui confère un grand pouvoir; nous nous retrouvons piégées dans cette absurdité bureaucratique kafkaesque.

Avant même que le procès ait commencé, il a fallu faire des compromis pour s’ajuster au cadre judiciaire. Par exemple, il n’est pas possible d’attaquer en même temps la loi criminelle et la loi sur l’immigration. Pourtant, c’est en vertu de cette dernière que les TDS n’ayant pas la résidence permanente sont déporté.e.s. La stratégie mise en place a été d’attaquer d’abord la loi criminelle, pour ensuite se pencher sur la loi sur l’immigration. À nos yeux, cette stratégie en deux temps est une erreur stratégique. En Nouvelle-Zélande, premier pays a avoir décriminalisé le travail du sexe, les TDS migrant.e.s n’ayant pas la résidence permanente ne peuvent toujours pas travailler légalement, vingt ans après la décriminalisation. Il s’agit d’une façon commode pour le gouvernement de prétendre qu’il décriminalise le travail du sexe tout en continuant de mobiliser l’argumentaire contre le trafic sexuel. On déplace donc la répression entièrement sur cette catégorie de TDS. On sait pourtant que ce sont les difficultés à immigrer par des voies régulières qui mènent des personnes à faire appel à des tierces parties pour passer les frontières et trouver des emplois dans les pays occidentaux, que ce soit dans l’industrie du sexe ou ailleurs. 

Notre deuxième critique est que le recours aux tribunaux nous laisse aussi sans mouvement de TDS organisé et capable d’exercer un rapport de force face au gouvernement. Car même advenant une victoire devant les tribunaux, il faut tout de même qu’un projet de loi soit rédigé. En 2014, après l’arrêt Bedford qui avait déclaré la loi sur le travail du sexe inconstitutionnelle, le gouvernement conservateur avait introduit le modèle actuel qui criminalise les clients et les tierces parties. Il n’est pas impossible qu’au moment du jugement de la Cour suprême, un gouvernement conservateur soit également en place. Dans tous les cas, une mobilisation forte et organisée, qui ne se limite pas aux salarié.e.s des organisations membres de l’Alliance, sera nécessaire pour assurer qu’il n’y ait pas de failles dans la nouvelle loi; le lobbying auprès des partis politiques et les apparitions dans les médias ne sont pas suffisants. 

Il serait insensé de penser qu’on peut tout faire sans choisir une priorité de lutte. Le recours à l’appareil judiciaire est un système coûteux: les avocat.e.s, nos interprètes, ne travaillent pas gratuitement. Le procès engloutit une quantité de ressources impressionnante en termes d’argent et de ressources humaines. À titre indicatif, l’organisme Stella a dépensé en honoraires juridiques 120 105$ en 2023 et 173 552$ en 2022. 6Il s’agit de leur deuxième plus gros poste budgétaire après les salaires et avantages sociaux. Ces ressources ne sont pas mises dans la mobilisation et dans l’auto-organisation des TDS pour obtenir des changements politiques et obtenir de meilleures conditions de travail. 

Même avec une loi qui décriminaliserait dans son entièreté le travail du sexe, pour beaucoup d’entre nous, nous serions toujours face à des conditions de travail injustes et désuni.e.s face à nos employeurs. C’est la participation directe à l’organisation de la lutte qui nous éduque et nous rend plus fort.e.s. Sur ce point, nous sommes d’accord avec le juge Goldstein quand il dit que ce n’est pas aux tribunaux de statuer; c’est sur l’arène politique que notre combat doit se jouer. Se limiter au juridique serait une erreur.

En centrant toute la lutte autour d’un changement de modèle légal, le mouvement des TDS a facilement été targué de mouvement libéral par les abolitionnistes et par une partie de la gauche. Si certain.e.s sont carrément de mauvaise foi et ont des préoccupations centrées dans une vision moraliste de la sexualité, une partie de l’opposition à la décriminalisation vient du doute de la capacité des TDS à exercer elleux-mêmes un contrôle sur leur milieu de travail. En ce sens, en nous organisant dans nos milieux, alors qu’ils sont encore illégaux, nous prouvons à nos adversaires la puissance de notre mouvement et sa capacité d’autodéfense sans recours à l’État. Nous pensons que la démonstration de cette organisation pourrait être suffisante pour forcer l’État à décriminaliser le travail du sexe.

Photo par Chris Lau

“Stick Together ladies! Your unity is all you have… and all you need!” – Exotic Dancers Union au San Francisco’s Lusty Lady Theater7

Comme le faisait remarquer Triple-X Worker’s Association of BC, Goldstein vient clarifier la loi en ce qui a trait au droit d’association des TDS. Le juge est sans équivoque sur le sujet : «Comme je l’ai déjà souligné: interprétée correctement, la PCEPA, n’empêche pas les TDS de former une association ou un collectif lorsqu’il ne s’agit pas d’une entreprise commerciale.»8 Il serait donc possible pour les TDS de s’organiser en syndicat!

Une des principales oppositions à la stratégie syndicale est qu’elle requiert pour les TDS de se mettre en jeu sur les milieux de travail dans un contexte illégal. Il est impossible de nier ce risque. Il faut toutefois se rappeler le contexte dans lequel est né le premier mouvement syndical au XIXe siècle. 

À cette époque, l’emprise du Capital sur la journée de travail était presque totale; il n’était pas rare qu’elle excède les 12h. On connaît des exemples de travailleur.se.s mort.e.s de fatigue au travail. Le travail des enfants était chose commune. Dans ce contexte, la seule chose qui a mis un frein à la fringale des capitalistes a été la mobilisation des ouvrier.e.s pour limiter la journée de travail, alors que le droit d’association n’existait dans aucune industrie. Les TDS partagent avec les ouvrier.e.s du XIXe siècle l’absence quasi totale de droits. Nos milieux de travail sont complètement dérégularisés. Pourtant, même dans un tel contexte, l’organisation jaillit, et nous sommes capables de gagner de la puissance. Mais pour ce faire, il faut se rencontrer, se mettre ensemble, se réunir… S’organiser!

Même dans les milieux légaux comme les clubs de danseuses, nous ne sommes pas capables d’imposer des conditions de travail que nous jugeons acceptables, ce qui prouve que la criminalisation n’est pas le seul obstacle à de meilleures conditions de travail. L’organisation est essentielle à l’obtention de droits. Cette année, les strippers du Star Garden à Los Angeles ont réussi à faire de leur lieu de travail le premier (et seul) strip club syndiqué aux États-Unis depuis la fermeture du Lusty Lady. Quelques jours après, les danseuses du Magic Tavern à Portland ont elles aussi lancé une pétition pour se syndiquer. Lors d’un événement organisé par le CATS, Reagan – stripper du Star Garden ayant fait la grève et participé à la campagne de syndicalisation – relatait que c’est dans les loges que tout a commencé. C’est en parlant entre collègues que les danseuses ont décidé qu’elles en avaient assez de leurs conditions de travail dangereuses! Elles sont allées porter une pétition à leur patron. Comme réponse, ce dernier a renvoyé deux employées. Elles ont donc décidé de se mettre en grève. Après plusieurs mois de lutte, les employées congédiées ont retrouvé leur emploi, et le Star Garden est maintenant ré-ouvert avec des employées syndiquées qui exercent davantage de contrôle sur leurs conditions de travail.

La stratégie syndicale trouve aussi écho dans les mobilisations des TDS argentines et indiennes. En Argentine, les TDS ont un syndicat, l’Asociacion de mujeres meretrices de la Argentina (AMMAR). AMMAR fait partie d’une confédération nationale, le Central des Trabajores Argentinos, qui regroupe autant des syndicats traditionnels que des groupes de chômeur.se.s, des groupes de locataires et des groupes autochtones.9 AMMAR porte plusieurs revendications, dont la décriminalisation, la fin du harcèlement policier et l’accès aux mêmes droits que tous les travailleur.se.s comme le chômage, les pensions, etc. Le syndicat a réussi à plusieurs reprises à faire lever plusieurs lois locales qui criminalisaient les TDS.10

En Inde aussi, c’est l’organisation des TDS qui permet d’exercer un rapport de force face à l’État et la police. Prabha Kotiswaran, juriste et chercheuse, relatait que dans les années 2000, les TDS qui travaillaient dans les gares d’autobus de Trirupati ont réussi à imposer la décriminalisation de facto par leur organisation face aux forces de l’ordre.11 Kotiswaran observe également qu’à Calcutta, Durbar Mahila Samanwaya Committee (DMSC), une organisation de TDS qui compte 60 000 membres:

encourage une culture politique active de contestation des clients, propriétaires, ou gérants de bordels abusifs. […] malgré une loi criminelle très abusive contre le travail du sexe, une organisation de travailleuses du sexe s’est mise en place […] pour mettre en oeuvre la régulation du travail que le DMSC a appliqué à l’industrie du sexe.12


Ces tactiques ont permis aux TDS de s’autoréguler dans ce contexte plutôt que de faire appel à la police, qui ne leur était souvent d’aucun secours voire même qui leur nuisait. Ces exemples prouvent qu’au-delà des réformes légales, l’auto-organisation est encore plus importante à l’amélioration de nos conditions de travail et de vie.

L’organisation en syndicat nous permettrait de nous auto-organiser sur nos milieux et d’améliorer nos conditions de travail, mais il est aussi possible que cette stratégie mène à la décriminalisation. Premièrement, parce qu’en nous organisant, nous prouvons qu’il est possible d’assurer notre sécurité par nos propres moyens, sans recours aux forces de l’ordre. Deuxièmement, parce que devant les conflits de travail qui se créeront, l’État sera forcé de prendre position. En effet, les affrontements entre les TDS et leurs patrons sont susceptibles d’entraîner des incohérences que le gouvernement sera contraint de régler, probablement en décriminalisant et en appliquant le code du travail à nos milieux. Bien sûr, ce cadre légal n’est pas une pilule miracle, et le respect de nos droits au travail nécessitera toujours une mobilisation. Il est toutefois certain que cela nous garantirait un certain rapport de force et une légitimité. Après tout, ce sont toujours les résistances des travailleur.se.s qui provoquent des restructurations industrielles et politiques.

Photo par Chris Lau

Une lutte pour notre humanité

Les contestations judiciaires, comme celle en cours, reposent sur le discours suivant: il existe des droits fondamentaux garantis à chacun.e par l’État. Lorsqu’une faille existe, l’appareil judiciaire est chargé de rétablir la situation. La thèse des droits humains postule qu’il existerait une humanité intrinsèque dont la négation ne serait qu’une erreur à corriger dans un système qui fonctionne.

Ce postulat de base est une fiction libérale: dans la société de classe, l’emprise du capitalisme patriarcal et racial nie l’humanité d’une grande partie de la population. D’ailleurs, d’après ce script, seul.e.s les citoyen.ne.s jouissent de ces droits fondamentaux; l’accès n’est nullement garanti aux personnes migrantes. Comme le dit Leopoldina Fortunati, «[c]e n’est qu’en le dévalorisant, en ré­duisant [l’individu] à une non-valeur, que le capital parvient à l’obliger à se définir comme force de travail, à vendre sa capacité de travail pour en obtenir une valeur d’échange.»13

Si l’État garantit aux individus une égalité théorique, c’est pour maintenir l’illusion qu’il est libre de vendre sa force de travail. Ainsi, selon Lucien Sève, «l’extériorité sociale du monde humain par rapport aux individus comporte en toute société de classe son éventuelle inaccessibilité pour le grand nombre – l’humanité jusqu’ici a progressé à travers une massive atrophie d’individualités».14 Il existe une grande distance entre les droits que nous «garantissent» l’État et ceux dont nous bénéficions dans les faits. Le penseur nous invite à nourrir une «ambition d’une émancipation radicale: former un nouveau monde où chacun puisse s’[humaniser] sans entraves.»15 Actualiser notre humanité passe donc par une lutte collective contre le déni de notre humanité. C’est en nous liant avec nos collègues que nous pouvons vraiment nous battre contre le déni de nos droits.

Puisqu’on ne peut pas compter sur l’État pour les mettre en application. D’autant plus, les changements légaux ne sont jamais une garantie éternelle. On pourrait bien imaginer un futur post-PCEPA16 où les villes auraient re-criminalisé le travail du sexe de rue, où la police continuerait de harceler les TDS les plus visibles – notamment trans et racisées – et où les TDS migrantes deviendraient d’autant plus le focus de la lutte au trafic sexuel. On peut aussi imaginer que les injustices dans nos milieux de travail resteront et que les institutions de l’État seront toujours absentes quand il sera temps d’obtenir justice.

Manifestement, le droit à notre humanité est quelque chose que nous devons conquérir en nous unissant. Nous pourrions par exemple nous organiser pour bloquer les déportations de nos collègues, pour rétorquer contre les agents de l’ordre qui abusent de leur pouvoir ou pour faire lever les règlements injustes dans nos milieux de travail.

Nous ne nous laisserons plus humilier, que ce soit par nos patrons, par les tribunaux ou par l’État! Pour paraphraser James Baldwin, on pourrait dire que l’humanité n’est pas quelque chose qu’on nous donne, l’humanité se prend! Eh bien, il est grand temps que les TDS s’en saisissent! 

1. Les parties demanderesses soutiennent que la loi viole les droits des TDS à la sécurité, à la liberté, à l’autonomie personnelle et sexuelle, à la vie, à l’égalité, à la liberté d’expression et à la liberté d’association. En octobre 2022, la cause a été entendue devant la Cour supérieure de l’Ontario. Pour en savoir plus sur le litige: Alliance canadienne pour la réforme des lois sur le travail du sexe. (2022). CASWLR vs. Canada. Contestation constitutionnelle pour les infractions criminelles spécifiques au travail du sexe.

2.  Jean-Philippe Nadeau. (2020). Des dispositions de la loi fédérale sur la prostitution sont anticonstitutionnelles.

3. Radio-Canada. (2023). Travail du sexe: un jugement rare contre une loi qualifiée d’«hypocrite».

4. Human Right Watch. (2023). Europe: un moment charnière pour les droits des travailleuses du sexe.

5. Alliance canadienne pour la réforme des lois sur le travail du sexe. (2023). Communiqué de presse: Les travailleuses du sexe sont profondément déçues de la décision de la Cour supérieure de l’Ontario rejetant les préjudices systémiques subis.

6. Stella, L’amie de Maimie. (2023). «États des résultats pour l’exercice terminé le 31 mars 2023», États financiers pour l’exercice terminé le 31 mars 2023, p. 1.

7. Traduction: «Restez ensemble, les filles! Votre unité est tout ce que vous avez… et tout ce dont vous avez besoin!» Le Lusty Lady était un peep-show à San Francisco au sein duquel les travailleur.se.s ont mené une campagne de syndicalisation qu’elles ont gagnée en 1997. C’était alors le premier club syndiqué aux États-Unis. Pour en savoir plus sur cette campagne, le film Live Nude Girls Unite! (2000) de Julia Querry, ex-danseuse au Lusty Lady, expose très bien les tenants et aboutissants de cette lutte.

8. Traduction libre de “As I have already emphasized, properly interpreted, PCEPA does not prevent sex workers from forming an association or a collective where it is not a commercial enterprise” dans Triple-X Worker’s Solidarity Association of B.C. (2023). In Canada the Government Does Have Business in the Bedrooms of the Nation Ontario ruling in constitutional challenge of Canada’s sex work laws disappoints but offers clarity on the sale of sex and freedom of association.

9. Kate Hardy. (2010). «Incorporating Sex Workers into the Argentine LaborMovement», International Labor and Working-Class History, 77(01):89 – 108.

10. Amalia L. Cabezas. (2012). «Latin American and Caribbean Sex Workers: Gains and challenges in the movement», Anti-trafficking Review

11. Prabha Kotiswaran. (2011). Dangerous Sex, Invisible Labor: Sex Work and the Law in India, Princeton University Press, p. 130.

12. Traduction de «while fostering an active political culture of protest against abusive customers, landlords, and brothel keepers. […] despite a highly abusive anti-sex work criminal law, an organization of sex workers has taken root to achieve the results of labor laws that the DMSC is so keen to have applied formally to the sex industry.» de Ibid., p. 248.

13. Leopoldina Fortunati. (2022). Production et reproduction: l’apparente antithèse du mode de production capitaliste.

14. Laurent Prost. (2009). «Entretien avec Lucien Sève», Le Philosophoire, no 32.

15. Ibid.

16. Protection of Communities and Exploited Persons Act. Il s’agit de la loi qui criminalise le travail du sexe au Canada et qui est contesté dans la contestation constitutionnelle en cours.