Lettre ouverte en réaction à la pièce de théâtre La paix des femmes

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Lettre ouverte en réaction à la pièce de théâtre La paix des femmes

Maxime Holliday

Le Comité autonome du travail du sexe se veut un milieu d’organisation ouvert dans lequel s’auto-représente les travailleuse.eur.s du sexe pour l’amélioration de leurs conditions de travail. Collectivement, nous revendiquons la décriminalisation complète du travail du sexe. 

Maxime Holliday, militante au CATS, dénonce dans cette lettre la pièce de théâtre La paix des femmes, qui selon elle fait une représentation grossière et alarmiste du travail du sexe. Elle s’adresse à l’auteure Véronique Côté pour demander que soit intégrées à sa pièce de théâtre des voix plus diversifiées de la communauté.

Photo par Youssef Baati

Salut Véronique,

Je t’écris aujourd’hui pour parler de ta pièce La paix des femmes. D’entrée de jeu, je tiens à préciser que j’ai beaucoup de respect pour l’ensemble de ton œuvre, autant littéraire que théâtrale. Tu as été ma metteure en scène à deux reprises pendant mes années de CÉGEP et je t’adorais. Je me souviendrai toujours que quand République : un abécédaire populaire est sorti, tu as annulé notre répétition pour nous amener le visionner au cinéma. J’avais trouvé ça tellement beau, tellement rad, que je m’étais promise de toujours être digne de l’énergie et de la passion que tu nous partageais. J’ai lu S’appartenir(e) et La vie habitable. Je t’ai vu jouer dans Mois d’Août, Osage County et dans Laurier Station : 1000 répliques pour dire je t’aime, je suis allée voir Scalpée parce que tu en faisais la mise en scène. Je n’ai jamais été déçue. Tu es juste et tu as le don de toucher.

Quand j’ai entendu parler de La paix des femmes dans mon réseau d’ami-e-s au début de l’été, j’étais fébrile. Parce que la prostitution est un sujet qui me passionne et que je connais bien. Juste pour te situer un peu par rapport à ma vie; après le CÉGEP, j’ai fait un bac, j’ai voyagé, j’ai travaillé dans des restaurants et des bars et j’ai commencé à faire de la musique. J’ai fait un deuxième DEC et j’ai emménagé seule dans un bel appartement avec un vieux chat adopté. Pendant la pandémie, j’ai médité, j’ai travaillé sur mes projets d’art, j’ai rencontré une personne merveilleuse, avec qui j’entretiens encore à ce jour une relation d’amour profond, et j’ai déménagé à Montréal. J’ai aussi mis fin à ma carrière de travail alimentaire en restauration après avoir été hostile avec deux clients dans la même semaine. Mon élastique était étiré au maximum après huit dans l’industrie et je me connais maintenant assez pour me retirer avant de le faire éclater. En 2021, j’ai commencé à travailler dans un salon de massage érotique, ce que je fais encore aujourd’hui en plus de travailler de temps en temps comme danseuse nue dans les bars. Et j’adore ça. Ma vie est équilibrée et dynamique. Je suis une personne curieuse, engagée politiquement et bienveillante. Je fais des projets d’arts avec mes ami.e.s, des spectacles, je prends soin de moi, de ma famille et de mon entourage. Je lis Martine Delvaux, Judith Lussier et j’écoute Angèle Arsenault.

Mes ami-e-s savent que je travaille dans l’industrie du sexe; c’est pourquoi j’ai rapidement entendu parler de la publication de ta pièce. On m’a dit qu’il s’agissait d’un dialogue entre une abolitioniste et une érudit pro-travail du sexe. On m’a dit que ça avait été écrit à partir de multiples témoignages et que c’était nuancé. J’étais sceptique mais j’avais hâte de lire parce que c’était toi qui l’avais écrit. Jusqu’à ce que ma mère m’envoie le texte en s’en servant comme d’une arme de persuasion pour me convaincre d’arrêter le travail du sexe. Ma pauvre mère, terrorisée, qui m’invalide brutalement depuis la toute première lettre que je lui ai envoyée pour lui parler de mon travail il y a presque un an. Ma propre mère, tellement paniquée qu’elle n’est même pas capable de m’entendre, de m’écouter et encore moins de me faire confiance quand j’essaie de lui parler de mon expérience. Ma mère qui m’envoie ta pièce par courriel. Et mon ventre qui se sert parce qu’à ce moment-là, je comprends que la pièce lui confirme toutes ses angoisses les plus sordides par rapport à mon existence. Sur le coup, je suis tellement exaspérée que je me dis que je ne la lirai pas. De toute façon , elle refuse de lire ce que je lui envoie depuis un an. Mais mon plus grand besoin dans la situation reste d’être considérée et entendue. Alors je choisis plutôt d’ouvrir le dialogue en lui proposant une lecture contre une lecture, ce qu’elle finit par accepter.

Fait que j’ai lu ta pièce. En camping dans la Vallée de la Jacques-Cartier avec mon amoureux·se. Et bien que je comprenne que ton écriture vienne d’une impulsion féministe, d’une place de sororité bienveillante, je trouve que ce texte-là fait du mal. Parce que ce n’est pas un dialogue. C’est un lynchage qui reconduit pleins de clichés sur le travail du sexe dont l’idée que l’exploitation, le trafic humain et la prostitution c’est la même affaire. La conversation se tient entre une jeune femme (Alice) qui décide d’aller confronter brutalement Isabelle, l’ancienne enseignante en études féministes de sa soeur (Léa) décédée d’une overdose six mois après avoir commencé à se prostituer. Alice accuse Isabelle et le féminisme qu’elle défend d’avoir causé la mort de sa sœur, en s’appuyant sur un argumentaire abolitionniste agressif et méprisant. Le personnage d’Isabelle, censé porter l’argumentaire pro-travail du sexe, est discrédité dès la quatrième de couverture et tient des propos douteux. Elle ne cesse de brandir le concept de l’agentivité comme seul drapeau blanc pour défendre le travail du sexe dans ses échanges. Et c’est pourtant cette même agentivité qui nous est enlevée lorsqu’elle suggère que souvent, en tant que travailleuse du sexe, «c’est tout ce qu’il nous reste1» et «qu’on ne peut pas [nous] voler ça2». En effet, une telle affirmation retire aux travailleur-euse-s du sexe toute forme d’agentivité en nous victimisant et en dressant un portrait misérabiliste de notre réalité. L’histoire de Léa, décédée après avoir été enrôlée dans un réseau de proxénétisme, inspirée par la vraie vie de femmes ayant été victimes de coercition, d’extorsion, d’abus et d’agressions est valide et alarmante. Il est nécessaire de parler de cette réalité, de la dénoncer. De crier haut et fort qu’en tant que femmes dans un système patriarcal machiste et oppressif, nous avons vécu et vivons encore aujourd’hui des violences sexuelles épouvantables. Dans ce système-là, la violence, comme tu le dis, est partout. Elle est intersectionnelle. Mais je suis tellement à boute que ces histoires d’exploitation fassent systématiquement office de représentation pour la prostitution en général, invalidant au passage toustes celleux pour qui l’expérience du travail du sexe est ordinaire ou carrément positive. Les expériences banales ne sont généralement pas répertoriées publiquement ou sont étiquetées comme des cas isolés et cela crée une image déséquilibrée et faussée de nos réalités. Car si l’on nous montre des reportages de Radio-Canada sur des sugar babies manipulées et abusées ou sur des femmes agressées et tuées, on doit aussi nous montrer l’histoire de la dame de 45 ans qui roule sa bosse tranquille depuis 20 ans et de celleux pour qui le travail du sexe est un moyen de s’émanciper et de mener une bonne vie.

Clarifier la différence entre échanges de services consensuels et exploitation sexuelle, une bonne fois pour toute, permettrait de mieux combattre les proxénètes et de lutter plus efficacement pour enrayer le trafic humain. Par la même occasion, les TDS3 bénéficieraient de meilleures conditions pour s’organiser et assurer leur santé et leur sécurité au travail. Parce qu’il est vrai que c’est un métier intense qui n’est pas fait pour n’importe qui. Le cliché de l’argent rapide et facile est absolument absurde. Sex work is work. Les enjeux de sécurité sont multiples et de fortes aptitudes relationnelles, communicationnelles et entrepreneuriales sont nécessaires. Il m’apparaît donc évident que toute l’énergie utilisée pour discréditer les TDS et tenter de les faire disparaître serait beaucoup plus utile si elle servait plutôt à donner de bons outils de travail et à établir un cadre légal et social autonomisant et sécuritaire pour elleux. C’est infantilisant de laisser entendre à qui que ce soit qu’on est mieux placé·e qu’ellui pour faire des choix concernant sa propre vie. L’abolition de la prostitution dans le monde est une fable légale et théorique qui ne fonctionne que sur papier. Je vois difficilement comment l’État pourrait contrôler la prise d’action individuelle des TDS et de leurs corps sans tomber dans la répression et dans le totalitarisme. Et bien qu’il soit effectivement plus que nécessaire de trouver les moyens de venir en aide aux femmes en situation d’extrême pauvreté qui se prostituent pour survivre, il faut reconnaître que la précarité sociale et économique existerait encore même si la prostitution était rendue complètement illégale et/ou disparaissait magiquement. On ne peut que rendre la vie des TDS plus difficile en les stigmatisant et en travaillant contre elleux et leurs clients. Comme avec l’avortement, qui ne pourra jamais être totalement banni mais qui peut assurément être dangereux lorsque pratiqué dans de mauvaises conditions, je crois que la prostitution au Canada devrait être décriminalisée4 pour permettre aux TDS de s’organiser selon leurs besoins, qu’iels connaissent bien, et de créer des lieux, des formations, des syndicats permettant l’amélioration de leurs conditions de travail.

La paix des femmes, malheureusement, contribue encore à confondre volontairement échanges de services sexuels volontaires et consensuels et trafic humain. Parce que si je comprends bien, la pièce aurait été écrite à partir de seulement deux témoignages (K. et C., remercié-e-s à la fin de l’ouvrage) ? Il me semble qu’un échantillon de deux individus ne soit pas suffisant pour se faire une idée objective de la façon dont tout un milieu, qu’on ne connaît pas d’expérience directe, fonctionne. L’apport de ton amie Martine B.Côté, étudiante-chercheuse et militante abolitionniste ayant travaillé avec des personnes victimes d’exploitation, a sans doute été très pertinent. Si la pièce, et l’essai qui s’y rattache, affirmaient traiter d’exploitation et de trafic sexuel, ça irait. Mais parce que les ouvrages prétendent parler, « pour les femmes et contre le système qui les exploite5 », du concept de la prostitution en général, je trouve que les images chocs violentes et gratuitement véhiculées dans la pièce sont d’un ridicule éhonté et grossier6.

II me semble que cet empressement à conclure qu’utiliser son corps de manière sexuelle est automatiquement dangereux, douloureux, sale, déshonorable et honteux soit un relent des pensées catholiques désuètes qui jadis contrôlaient la morale sexuelle. Si on estime aujourd’hui que les femmes ont droit à leur autonomie corporelle et à leur liberté sexuelle, pourquoi est-ce que « se disloquer la mâchoire à force de faire des pipes7 » (ce qui déjà me semble être une expérience de violence sexuelle horrible ou une exagération stylistique mais pas une conséquence fréquente de pratiquer la fellation) serait un dessein pire que de se détruire les poumons en respirant des produits chimiques en usine, de s’exploser les vertèbres à force de soulever des gens pour les laver en centre hospitalier ou de se massacrer la santé mentale comme enseignante surmenée dans une école primaire ? Le système capitaliste patriarcal exerce une pression et un rapport de force économique et social sur toutes les femmes et toustes les travailleur.euse.s, indépendamment de leur domaine de travail. Ce que je veux exposer, c’est que la santé physique et psychologique de beaucoup de gens est menacée dans notre système. Les conditions de travail des personnes migrantes sont souvent comparées à de l’esclavage moderne. Le foyer moyen est pris à la gorge par le coût de la vie qui ne cesse d’augmenter. Dans ce contexte-là, la prostitution peut facilement être, pour certaines personnes, l’occupation la plus pratique et intéressante pour payer le loyer et l’épicerie. Ça peut aussi être une occupation intéressante simplement parce que la sexualité et le travail social (parce que je vous assure que des fois nous agissons vraiment comme intervenant-e-s sociales en bobettes) nous intéressent et nous stimulent plus que de travailler dans une quincaillerie, de faire des sushis ou d’être adjointe administrative dans une boîte de prod. 

Depuis presque deux ans, je côtoie des femmes ordinaires, travailleuses autonomes dans l’industrie. Des étudiantes, des mères, des sœurs, des amoureuses, des infirmières, des graphistes, des musiciennes, des caissières. Pour certaines c’est un à côté, pour d’autres c’est du temps-plein. Dans la salle des employé-e-s, on se raconte nos histoires, on parle de nos clients. Des fois, on travaille sur nos ordinateurs en silence en attendant des rendez-vous, des fois on partage des collations et on rit fort. Dans la loge du strip-club, on jase avec le bouncer en se mettant du déodorant et on prend une pause pour souper. On travaille où on a choisi de travailler et dans les bonnes journées on gagne un très bon salaire. J’ai beaucoup d’ami.e.s qui travaillent en ligne, d’autres qui sont escortes indépendantes. Je connais un homme escorte pour femmes aussi. Tout le monde, nonobstant le genre, a besoin de contact physique. Tu serais surprise de savoir combien de gens dans nos entourages font ça mais restent anonymes par peur des représailles légales, du stigma et de la honte.

Pourquoi est-ce encore autant inconcevable aujourd’hui que ça ne soit pas humiliant et nécessairement traumatisant pour une femme de se faire rémunérer pour danser nue ou offrir des services sexuels? Pourquoi est-ce automatiquement choquant de suggérer l’image d’une femme qui fait plusieurs fellations dans la même journée? Tant qu’à moi, l’aboutissement de la révolution sexuelle féministe, c’est de reconnaître le trauma qu’on a vécu et de se donner les moyens, aussi diversifiés soient-ils, d’en guérir. Nos arrières-grands-mères et nos grands-mères, tenues de satisfaire sexuellement leurs maris et de faire des enfants même quand ça ne leur tentait pas. Nos grands-mères et nos mères et nous autres, qui vivons dans une société où la recherche scientifique sur les organes sexuels féminins est terriblement en retard comparée à celle sur les organes sexuels masculins. Nos mères et nos soeurs et nos filles et nous autres, qui devons encore faire nos propres recherches sur la contraception et qui craignons que le droit à l’avortement soit révoqué ici aussi. Pouvons-nous reconnaître notre trauma sexuel et travailler ensemble à notre guérison et à notre libération en respectant le rythme de chacune? Vivre et laisser vivre. Je comprends et je respecte que certaines femmes puissent se sentir rebutées et menacées par la sexualité telle que nous l’a inculquée le système hétéro-patriarcal. Parce que ce modèle-là est effectivement abusif, restrictif et menaçant pour nous.  Mais tout en reconnaissant ça, pourrions nous  aussi être capables de prendre soin de nous toustes en faisant preuve d’inclusion et de respect et en laissant à chacun-e la liberté de gérer l’usage de son corps comme bon lui semble? Si j’aime ça, moi, offrir du sexe, rémunéré ou gratuitement, avec mon corps, à moi, duquel je prends soin et qui m’appartient, à qui est-ce que je fais du mal? Mon corps continue de m’appartenir après ma journée de travail. Je fais du vélo avec, je flatte mon chat avec, je mange avec, j’écoute de la musique que j’aime avec, je m’entraîne avec, je prends un verre de vin avec. J’ai vendu un service mais pas mon corps. Se faire rémunérer pour performer la féminité et la sexualité hétéro-normative, c’est aussi s’immiscer dans l’institution pour l’abattre de l’intérieur je trouve. Parce que c’est reconnaître que les femmes ne doivent jamais rien aux hommes. Aucun travail sexuel et/ou relationnel. Aucun travail de care et de charge mentale assumée en trop. Qu’il y ait des personnes rémunérées pour offrir ce genre de services, tant qu’à moi, ça contribue aussi à une reprise de pouvoir. Pour éviter l’exploitation dont nous sommes toutes insidieusement victimes dans nos sociétés qui nous apprennent à combler les besoins des hommes gratuitement parce que «ça leur est dû».

Pour revenir à la pièce, je tiens à mentionner aussi les choses que j’ai aimées: tout d’abord, le fait de soulever le questionnement par rapport à l’autonomie corporelle dans le contexte du don d’ovule. C’est un sujet que je ne connaissais pas beaucoup jusqu’à tout récemment et il est clairement pertinent de se questionner là-dessus. Et deuxièmement, j’ai aimé le fait d’humaniser l’archétype du client à travers le personnage de Max. Bon, c’est certain que ce que je retiens, c’est que ce couple-là ne communique pas très bien et que Max a trahi son amoureuse. C’est pas le champion de l’histoire mettons. Mais je rebondis là-dessus pour glisser un mot sur les clients. Avant de commencer à travailler dans le domaine, je pensais que les clients seraient tous des gros colons machos sur la brosse ou des vieux pervers. Finalement, ces clients-là existent mais ils ne sont pas la majorité. Pis comme les massothérapeutes, les ostéopathes ou les tatoueur.euse.s, après un rendez-vous désagréable avec un mauvais client, je me prends la note de ne plus prendre ce client-là. En réalité, la majorité de mes clients réguliers sont du monde tout à fait normal. Des gens neuro-divergents ou en situation de handicap, des papas récemment divorcés, des jeunes insécures, des vieux veufs, des anciens combattants, des hommes en phase terminale pis des nouveaux arrivants qui, à cause des barrières culturelles et linguistiques, ont de la difficulté à rencontrer quelqu’un·e. Des gens avec des besoins humains. Des gens qui veulent des câlins, qui ont envie de jouir et d’être validés. Le patriarcat blesse aussi les personnes socialisées hommes. Tout le monde a besoin d’être éduqué et de guérir. Je suis de celleux qui croient en la capacité des gens et des sociétés d’apprendre de leurs erreurs et de s’améliorer. Je trouve que les moyens sont multiples pour changer les mœurs et faire cesser l’exploitation et la violence envers les femmes. Mais tout comme je ne crois pas que l’interdiction de l’offre ou de l’achat de services sexuels apprenne aux hommes à respecter et à prendre soin des femmes et d’eux-mêmes, je ne crois pas que ce soit la prostitution qui empêche les femmes d’avoir les mêmes privilèges que les hommes. La misogynie est partout. Dans le prix des produits genrés féminins, dans la grossophobie, dans le racisme systémique et dans la culture du viol. Elle est à l’intérieur même de nos relations intimes et de nos mariages. Elle est dans le système de justice déficient quand vient le temps de défendre les survivantes d’abus sexuel. La violence se retrouve bien au delà du concept de la prostitution, et  je pense que le jour où la société respectera et prendra soin des prostituées comme de n’importe quelles autres femmes, nous aurons toustes gagné quelque chose.


Tu portes ton combat féministe dans ton art et moi aussi. Les féminismes et les vérités sont multiples, soit. Mais lire des propos comme ceux de Francine Pelletier, citée à la fin de ta pièce, qui suggèrent que les femmes font preuve de contradiction en choisissant « d’avoir l’air poupounes18 » ou de « choisir de rester à la maison pour élever leurs enfants19 », je trouve ça révoltant. Penser que les femmes ne peuvent pas performer une identité sexuelle ultra-féminine ou choisir de dédier leurs vies à leurs enfants, au risque de nuire à la cause féministe, ça appartient à une pensée féministe binaire et désuette. Ça met encore toute la pression sur les femmes, comme si peu importe leurs choix, la société leur en tiendra toujours rigueur. Mon combat féministe, je l’actualise sans cesse et je le mène sur tous les fronts. Dans ma vie personnelle et professionnelle. Dans la rue, dans mon lit, sur les réseaux sociaux. Mes chansons parlent de notre émancipation et j’utilise mes lieux de travail comme espace d’intervention directe. Je travaille avec mes jambes, mes aisselles et mon pubis poilu, mes cheveux rasés, et parfois, de longs ongles et de longs cils artificiels. Je me sens belle et entière. Je dis toujours ce que je pense. Je suis douce et tendre, mais je ne dépasse jamais mes limites :  je suis ferme quand vient le temps de les faire respecter. Je combats, j’éduque et je jouis. Parfois au travail et toujours dans l’intime. Je jouis. Parce que je suis femme et que je m’appartiens. Que je suis une intellectuelle rigoureuse, une artiste passionnée, une amie fidèle, une amante investie, une féministe acharnée, une sœur bienveillante et une travailleuse du sexe douée et fière. Qu’on m’accuse de contradiction, je répondrai qu’il s’agit plutôt de liberté. Cultivée et entretenue dans l’adversité.

À la lecture de ta pièce, Véronique, je me suis sentie inconfortable et amère. Je suis d’autant plus bouleversée de m’imaginer que la pièce sera présentée en septembre à La Bordée. Je ne vois pas en quoi la présentation de cette œuvre fera du bien à qui que ce soit. Mais je peux voir en quoi elle fera du mal à un grand nombre de gens. Cette pièce transpire la peur, l’impuissance, la rage et la douleur, mais ne propose pas de solutions réalistes pour améliorer le bien-être de qui que ce soit. Cette pièce est porteuse de toutes sortes de sentiments que je partage face aux injustices et aux violences vécues par les femmes, mais elle aborde de manière tellement superficielle et partiale un sujet pourtant complexe, que son impact se fait déjà ressentir négativement dans ma vie personnelle et se fera nécessairement ressentir négativement dans celle de mes amies et collègues. Même si je ne partage pas vos opinions sur l’avenir de la prostitution, je tiens à souligner tout le bien que Martine et toi faites sans doute en écoutant et en aidant les victimes de violences sexuelles à sortir des situations violentes et à se reconstruire. Je vous remercie sincèrement d’être là pour ces femmes-là, mais vous exhorte aussi à considérer l’impact que peut avoir une pièce de théâtre telle que La paix des femmes sur l’imaginaire collectif. Car si nous trois sommes initiées au sujet de la prostitution et du trafic humain, la moyenne des gens est complètement ignorante de la réalité et des enjeux du milieu. La présentation d’une oeuvre aussi alarmiste et aussi peu nuancée aura, à mon avis, des répercussions morales dommageables à la cause des TDS, des femmes en situation de prostitution, particulièrement dans la ville de Québec et ses alentours. J’adresse donc cette lettre à toi, Véronique, et à toute l’équipe de production, afin de vous demander de prendre action en ouvrant un dialogue sain et diversifié avec notre communauté de TDS et en intégrant à la présentation de votre pièce d’autres témoignages et ressources informatives variées issues de notre communauté. Ce dont nous avons réellement besoin, ce sont des conditions de travail sécuritaires, de l’écoute, de la considération, de l’inclusion, de la justice et du respect.

Je te fais parvenir cette lettre via le Comité autonome du travail du sexe (C.A.T.S), organisation auto-gérée dans laquelle je milite, afin de conserver mon anonymat. Merci de le respecter même si tu m’auras sans doute reconnue au ton très personnel de ma lettre. 

Merci de m’avoir lu.
En espérant éveiller réflexion et compassion.

Maxime Holliday
25 juillet 2022

1. La paix des femmes, page 90.

2. Ibid.

3. TDS est l’acronyme pour travailleur.eus.es du sexe

4. Comme en Australie, en Nouvelle-Zélande et en Belgique depuis le 1er juin dernier.

5. Faire corps, quatrième de couverture

6. Je tiens à réitérer que je parle à partir de mes expériences et de celles de mes collègues et ami.e.s putes. Je ne discrédite en aucun cas les expériences des femmes qui vous ont parlé qui sont elles aussi bien réelles et valides.

7. La paix des femmes, page 90.

8. Le corps d’une femme cité dans La paix des femmes, page 127.

9. Le corps d’une femme cité dans La paix des femmes, page 127.

Suggestions d’écoute et de lecture par des TDS sur le TDS :

Podcast ToutEs ou pantoute. Saison 2- Épisode4 : Dominer la bête-Un épisode sur l’entreprenariat et le travail du sexe : https://open.spotify.com/episode/0IaxWuqdJ2OdcVdRLmvAOv?si=947b0dd2362d4750

Podcast On se touche. Massage érotique : perspective de solidarité: https://open.spotify.com/episode/5masAQ3PfICV9FHiLsqi1I?si=c7bbfb9ff9a3437d

Podcast Intime & Politique:  La Politique des putes (10 épisodes) : https://open.spotify.com/episode/4QfSUOuWpM2imv3FhAMcpY?si=91b27e7e419b4885

ConStellation: Spécial Coming Out, magazine de Stella

Balance ton corps: manifeste pour le droit des femmes à disposer de leur corps, Bebe Melkor Kadior

CATS attaque! Deuxième édition, fanzine du CATS: https://cats-swac-mtl.org/wp-content/uploads/2022/01/Zine-FR-.pdf

Nouvelles Intimes : https://nouvellesintimes.substack.com/

Montreal, whoreganize !

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Montreal, whoreganize !

COmité autonome du travail du sexe

Bannière du contingent CATS à la manifestation du IWW le 1er mai 2022
Comme bien d’autres, la pandémie nous a beaucoup isolé.e.s en tant que travailleuse.eur.s du sexe (TDS). Les agences, les bars de danseuses et les salons de massage ont été pour la plupart fermés depuis le premier confinement; il n’existe plus aucun lieu physique qui ressemblerait à un milieu de travail. Beaucoup d’entre nous ont essayé tant bien que mal d’offrir nos services de manière virtuelle, quelques minutes de temps à autre quand nos clients peuvent prendre un break de la vie quotidienne. La plateforme Onlyfans a connu une hausse fulgurante d’abonné.e.s passant de 7,9 millions en 2019 à 85 millions un an plus tard1. Plusieurs TDS se sont recyclé.e.s dans d’autres domaines, saisissant l’occasion de faire la formation accélérée de préposé.e aux bénéficiaires ou prêtant main-forte au système de santé et des services sociaux. Certain.e.s, après une pause ou non, ont recommencé à voir des clients, faisant de leur mieux pour réduire les risques de transmission de la COVID-19, n’ayant pas d’autres alternatives. Il y en a qui ont pris des arrangements exclusifs avec des clients, mais cela se termine souvent mal. Les limites deviennent floues: ils nous prennent pour des petites amies, essaient de repousser nos limites et de s’approprier notre temps, commencent à renégocier le port du condom, etc. Comme si ce n’était pas assez de risquer sa santé pour un gagne-pain, les attaques ont fusé de toutes parts: la panique morale autour de la pornographie s’est intensifiée aux États-Unis, rendant plus difficile le travail de publiciser ses services en ligne et de percevoir des paiements par Internet2; plusieurs d’entre nous n’ont pas eu accès à la Prestation canadienne d’urgence (PCU). Qui plus est, le gouvernement du Québec a prolongé le couvre-feu instauré le 9 janvier, rendant la répression toujours plus présente dans nos vies, particulièrement pour celleux dont le travail se fait dans l’espace public. Ainsi, ici comme ailleurs, aucune politique de santé publique gouvernementale ne s’est intéressée à notre sécurité et à notre santé durant la pandémie puisque nous ne sommes pas reconnues comme des travailleuses. Chose certaine, nous travaillons toujours, mais dans des conditions encore plus précarisantes qu’auparavant et de plus en plus seul.e.s. Autrement dit, le pouvoir collectif qu’il est possible d’avoir en s’organisant se retrouve sapé, au moment même où nous en avons le plus besoin. Malgré la présence de communautés en ligne, nous n’avons pas, à toute fin pratique, de lieu pour nous rassembler, discuter de nos conditions de travail et de leur amélioration. Le Comité autonome du travail du sexe (CATS) est un projet d’organisation politique autonome initié par des TDS basé.e.s à Montréal à l’automne 2019, quelques mois à peine avant que la COVID-19 nous force à nous confiner. Évidemment, tout a été chamboulé. Lors du premier confinement, nous pensions pouvoir attendre que ça passe; il nous semblait impossible de pouvoir nous mobiliser à court terme. À présent, nous voyons bien que nous n’avons plus le choix et que nous allons devoir user de créativité. Après plusieurs rencontres Zoom et un atelier dans un coin de parc, quand c’était encore possible, nous avons décidé d’écrire ce texte pour jeter les bases sur lesquelles nous souhaitons nous organiser, pour définir ce que serait un mouvement autonome de TDS.

Flyer d’invitation à la toute première rencontre du CATS (page 1 et 2)

Autonome de qui et pourquoi?

Depuis nos premiers appels à s’organiser, une question revient sans cesse: «Pourquoi créer une nouvelle organisation quand il existe déjà des organismes communautaires pour défendre nos droits ? Ces organisations qui existent depuis des années ne sont-elles pas les mieux placées pour parler au nom de nous tou.te.s ?» Établissons d’abord que la création de comités autonomes ne vise aucunement à remplacer ou à éliminer quelconque organisation ni à critiquer des individus en particulier. Toutefois, nous pensons que les discussions sur les modes d’organisation et les structures en place dans un mouvement ne peuvent être que bénéfiques à la lutte. En créant un comité autonome, nous souhaitons former un espace où la mobilisation et l’action collective sont des priorités, car nous pensons avoir beaucoup à gagner, nous et nos collègues, à nous organiser politiquement. 

Depuis leur création dans les années 90, les organisations canadiennes de TDS – comme beaucoup d’autres d’ailleurs – ont toujours oscillé entre la prestation de services et l’action collective pour obtenir des changements politiques, tant au niveau des lois que des politiques de santé publique. Les discussions sur la tension entre services et action collective sont d’ailleurs revenues dans nos discussions au CATS dans la dernière année. Le temps et l’énergie étant des ressources limitées, nous pensons que de poser cette question au début de la formation d’un groupe politique est essentiel. Ce débat était déjà présent à la fondation de la Canadian Organization for the Rights of Prostitutes (CORP) en 1983 raconte Danny Cockerline, militant gai, travailleur du sexe et membre fondateur du CORP:

À ses débuts, la CORP consacrait toute son énergie à faire du lobbying auprès des politiciens, des gouvernements, des médias, des forces policières, etc. afin d’obtenir leur soutien à la décriminalisation de la prostitution. En 1985, Peggie et Chris ont formé un groupe pour démarrer un projet d’entraide. L’idée étant que la CORP ne réussirait que si un plus grand nombre de personnes prostituées s’engageaient; or, ce n’est qu’une fois leurs besoins fondamentaux satisfaits qu’elles seraient en mesure de consacrer du temps de travail politique.3

Ce nouveau projet s’appelait Maggie’s et est encore actif à Toronto. Toutefois, l’idée de créer de nouveaux services divisait les personnes qui militaient dans la CORP selon Cockerline puisque «plusieurs craignaient de se retrouver avec un autre service social auquel les personnes prostituées s’adresseraient pour obtenir de l’aide plutôt que de se joindre à nous pour créer un mouvement de défense de nos droits»4. Depuis, la CORP a cessé ses activités et Maggie’s continue d’offrir ses services. Mais on constate que l’idée initiale de servir de lieu de formation aux TDS afin qu’iels se mobilisent est de moins en moins présente dans les organisations de TDS. Sarah Beer, chercheuse sur les droits des TDS au Canada est d’ailleurs critique face à ce modèle:

 Le financement formalise les structures organisationnelles, mais tend aussi à bureaucratiser la mobilisation. Les services de outreach [les pratiques de recrutement de l’organisme] peuvent être restreints à certains critères (ex: un financement peut être donné seulement pour faire du outreach dans la rue et pas des les lieux intérieurs). […] En conséquence, les TDS doivent s’organiser sur plusieurs fronts.5

À l’instar de Sarah Beer, nous pensons que si les revendications et les moyens de pression sont relayés au second plan dans les organismes qui nous défendent, c’est entre autres dû aux exigences de ces structures, à commencer par celles de leurs bailleurs de fonds, et de la bureaucratie qui en découle: les rapports d’activité et la reddition de comptes, les demandes de financement, les plans d’action, la gestion de personnel et toute la paperasse administrative qui vient avec. Bref, il n’est pas étonnant qu’il ne reste plus tellement de temps pour mobiliser celleux qui ne le sont pas déjà!

Les premiers financements d’organismes de TDS ont été accordés dans le cadre de la lutte contre le VIH.6 Bien sûr, on peut être empathique au fait qu’à une époque, les TDS, comme les populations LGBTQIA+ et les utilisateur.rice.s de drogues, ont voulu créer leur propre service de santé afin de lutter contre une épidémie qui décimait leurs communautés, devant l’indifférence des gouvernements. Toutefois, comme Sarah Schulman, activiste d’Act-Up et écrivaine, le fait remarquer, ces organisations sont souvent réappropriées par les gouvernements pour sous-traiter à moindre coût un travail qui leur revient: 

La différence entre prestation de services et activisme est devenue floue. Les personnes pauvres sont fortement dépendantes des organisations étatiques, qui génèrent une surveillance accrue[…]. La vie m’avait prouvé que les activistes obtenaient des changements politiques, puis que la bureaucratie les mettait en œuvre. À une époque comme la nôtre, dépourvue de réel activisme, il ne restait plus que la bureaucratie.7

La bureaucratie des organisations communautaires fait qu’il est difficile d’avoir des espaces larges pour discuter des solutions à apporter et se mobiliser pour défendre nos droits. C’est pourquoi nous pensons qu’il est temps de s’organiser sur des bases autonomes. 

Encore faut-il définir les bases d’une telle organisation. C’est ce que nous tenterons de faire ici. Bien sûr, il s’agit d’un travail en construction et ces principes sont toujours à réactualiser. Ajoutons aussi que les militantes du CATS ont des points de vue et des expériences de travail qui varient. Ces principes nous servent donc de base commune d’abord au plan théorique et ensuite, au plan organisationnel.

Flyer d’invitation à la toute première rencontre du CATS (page 3 et 4)

Principes théoriques:

 

    1. La reconnaissance du travail du sexe comme un travail et la nécessité de le décriminaliser pour obtenir les mêmes droits du travail que les autres travailleuse.eur.s;

Nous pensons que le travail du sexe est un travail et que les TDS sont des travailleuse.eur.s. Plus encore, nous pensons que le travail du sexe appartient à une catégorie de travail spécifique, sous-valorisé: le travail reproductif.

Théorisé par les féministes du mouvement du salaire au travail ménager (Wages for Housework), on définit le travail reproductif comme étant l’ensemble du travail nécessaire à l’entretien et au renouvellement de la force de travail: tâches domestiques, soins aux enfants et aux aîné.e.s, réponse aux besoins émotionnels, physiques et sexuels de la personne salariée. Ce travail a traditionnellement été pris en charge par les femmes au sein de la famille hétérosexuelle pour que les hommes puissent être frais et disposés à aller travailler. En l’occurrence, si ces formes de travail se sont complexifiées avec l’entrée des femmes sur le marché du travail salarié, elles n’ont pas disparu et sont de plus en plus prises en charge par des femmes racisées, suivant la division internationale du travail, sur laquelle nous reviendrons plus tard.

Dans les années 1970, les militantes pour un salaire au travail ménager ont souligné l’apport de ce travail, largement féminisé, au capitalisme et ont mis de l’avant l’importance de se percevoir comme travailleuses pour lutter contre celui-ci. Comment pourrait-on se mettre en grève et refuser ce travail si on ne peut pas le nommer comme tel? D’ailleurs, il existait déjà à l’époque des liens entre les TDS et les ménagères en lutte pour un salaire8. En 1977, Margo St James, TDS et fondatrice du groupe Call Off Your Old Tired Ethics (COYOTE), fût invitée par la branche torontoise de Wages for Housework à un forum sur la décriminalisation du travail du sexe. Lors du discours d’ouverture, le collectif affirmait: « En tant que femmes, notre pauvreté ne nous laisse pas beaucoup le choix. Les putains le font pour l’argent en espèce, et les autres femmes, un toit au-dessus de la tête ou une sortie9

Toutefois, en plus d’être dévalorisé, le travail du sexe est également criminalisé. Cette criminalisation est un excellent moyen pour ceux qui s’approprient notre travail d’en contrôler les conditions, que ce soit un patron en chair et en os ou une plateforme en ligne. En effet, il est impossible pour nous d’avoir accès aux protections minimales normalement garanties aux travailleur.euse.s. Ces conditions sont la source de soucis quotidiens, allant des difficultés à être payé.e.s à l’impossibilité de dénoncer la violence des clients et des employeurs par des mécanismes légaux. Bien sûr, nous savons que le fait que notre travail soit légal ne peut, à lui seul, nous garantir des conditions de travail décentes, comme c’est le cas pour les secteurs légaux de l’industrie du sexe tels que la pornographie ou les bars de danseuses. La poursuite de la décriminalisation du travail du sexe n’est donc pas une fin en soi, mais plutôt une première étape pour se munir de moyens afin d’ obtenir de meilleures conditions de travail. Nous pensons qu’en nous organisant dès maintenant en comités autonomes pour la décriminalisation, ces comités pourront servir de base à l’organisation de nos milieux de travail.

2. La reconnaissance que le travail du sexe prend place dans un système capitaliste, néo-colonial et cishétéro-patriarcal; la reconnaissance que les femmes, les personnes racisées, les personnes trans/queer/non-conformes dans le genre, les personnes migrantes et celles en situation de handicap sont surreprésentées dans le travail du sexe, en raison notamment des barrières à l’emploi et à de bons emplois dans le système capitaliste;

Le contexte dans lequel prend place le travail du sexe est souvent ignoré par celleux qui s’indignent que des femmes soient forcées de «vendre leur corps». Nous partons plutôt du principe que tou.te.s les travailleur.euse.s vendent leur corps10 – cela nous semble être un point de départ plus intéressant dans la lutte pour de meilleures conditions de travail et de vie. En d’autres mots, partir du point de vue comme quoi le travail devrait être émancipateur et exempt d’exploitation nous semble être un piège à éviter.

L’industrie du sexe, comme bien d’autres, est remplie d’exploitation, de violences sexistes et racistes. Toutefois, peu d’entre nous sommes en position de refuser ce travail individuellement, car la réalité est que nous devons mettre du pain sur la table et payer nos loyers. La plupart d’entre nous sont TDS parce que c’est la meilleure ou la moins pire des options qui s’offrent à nous dans le contexte.

On le voit pendant la pandémie. Au Canada, les statistiques démontrent que les pertes d’emploi ont touché plus durement les femmes que les hommes11. Aux États-Unis, des rapports démontrent que les femmes racisées ont 1,5% plus de chances de perdre leur emploi à cause de la COVID que les hommes blancs de plus de 20 ans12. Au Canada, les personnes racisées et autochtones ont toujours un taux de chômage plus élevé que les personnes blanches, particulièrement les femmes autochtones13. C’est aussi vrai si vous êtes discriminé.e.s en emploi, que ce soit parce que vous êtes une personne racisée, trans ou handicapée. Le marché de l’emploi est stratifié par la classe, la race et le genre et ce n’est pas un hasard si ces personnes se trouvent surreprésentées dans le travail du sexe.

Dans ce contexte, quelles options s’offrent aux TDS qui souhaitent quitter l’industrie? Se retrouver derrière la caisse d’une épicerie ou dans un CHSLD à donner des soins? Non seulement ces options ne réduisent pas les risques d’être exposé.e.s au virus, mais en plus, la probable diminution de revenus fera en sorte qu’il faudra donc travailler davantage, tout en perdant de la flexibilité. Cette flexibilité est désirée et même vitale pour plusieurs, notamment, les mères monoparentales, les personnes aux études ou encore celles ayant un handicap ou une maladie chronique, par exemple. De plus, ces alternatives, souvent précaires et mal rémunérées, ne sont pas exemptes d’exploitation et de violences.

Nous vivons également dans un contexte où il existe une division internationale du travail. La définition conventionnelle de la division internationale du travail se rapporte au déplacement de la production industrielle des pays du Nord vers les pays du Sud, où les salaires et protections des travailleuses et des travailleurs sont moindres. Plusieurs féministes ont cependant démontré l’importance du travail exporté des pays du Sud vers les pays du Nord, notamment celui du travail de reproduction des femmes14. On le voit par l’importante proportion de travail dit essentiel qui est pris en charge par les femmes immigrantes, notamment dans les hôpitaux, les garderies et les CHSLD. Ces emplois se font souvent par le biais d’agences de placement, permettant de dérégulariser le travail et, pour les employeurs, d’offrir des conditions de travail médiocres. Ce sont également des emplois généralement temporaires associés à un statut d’immigration précaire qui mettent les personnes qui y travaillent à risque de déportation, comme cela a été souligné par les mouvements des travailleuse.eur.s migrant.e.s durant la pandémie15.

Des logiques similaires s’opèrent dans l’industrie du sexe, notamment dans les bars de danseuses où les travailleuses sont souvent considérées comme des travailleuses indépendantes plutôt que des salariées. Toutefois, on tient souvent pour acquis que les femmes qui migrent et qui travaillent dans l’industrie du sexe sont victimes de trafic sexuel. Ce discours ne tient pas compte du rôle que jouent les frontières et les politiques migratoires dans ce processus. En effet, beaucoup sont contraint.e.s d’accepter des conditions de travail terribles à cause d’un statut migratoire précaire, et ce dans toutes les industries, pas seulement celle du sexe comme le laissent entendre certaines organisations anti-prostitution.

Photos de Betty Bogaert lors du rassemblement du 3 mars 2022 organisé par le CATS.

Principes d’organisations:

    1. L’auto-représentation des travailleuse.eur.s du sexe et leur droit de parler chacun.e de leur réalité et l’auto-organisation non-hiérarchique qui permet  la mise en oeuvre de réponses et d’actions directes

Le principe du «par et pour» a façonné les façons de faire des mouvements de TDS. Dès ses débuts, on remarque la volonté de placer les travailleur.euse.s au centre des luttes pour se détacher des intérêts de celleux qui veulent soi-disant les sauver. Toutefois, cela ne signifie pas que chaque TDS peut parler au nom de ses collègues et qu’aucun rapport de pouvoir ne traverse nos espaces de travail et d’organisation. Les rapports de race, de classe et de genre y sont aussi présents, et le fait d’avoir une seule porte-parole, d’autant plus qu’elle soit salariée, ne fait que cristalliser ces rapports de pouvoir. 

Bien sûr, c’est un enjeu pour plusieurs de prendre la parole quand on fait face à la criminalisation et à la stigmatisation. Mais nous pensons qu’il existe des façons de contourner ces obstacles avec un peu de créativité. S’organiser en comités ouverts, avec une structure souple, permettra déjà de discuter des revendications à mettre de l’avant en fonction du contexte et de pouvoir rapidement se réorienter. En temps de pandémie où le contexte change rapidement, cette formule permettra aux personnes qui s’impliquent de mettre de l’avant les revendications qui feraient vraiment une différence dans leur vie.

Nous souhaitons créer un espace ouvert à tou.te.s les TDS en accord avec les principes de base du CATS, où on peut autant discuter des façons de s’organiser, des revendications, que des actions à mener pour obtenir des gains, sans lourdeur bureaucratique. Nous souhaitons aussi que ce soit un espace où les personnes qui s’impliquent aient un plus grand contrôle sur la lutte.

Mais tous ces principes ne seront que vœux pieux si on n’y attache pas des pratiques concrètes. C’est pourquoi la rotation des tâches à l’intérieur du groupe nous semble un élément essentiel à la fois pour éviter qu’un pouvoir informel ne se crée en attribuant à une seule personne la réalisation des tâches les plus sexy que pour éviter que les mêmes personnes ne se retrouvent à faire les tâches moins valorisées, mais essentielles. Bien qu’il serait plus facile de tout déléguer à une personne compétente, nous pensons qu’à long terme, nous avons beaucoup plus avantage à nous prendre en charge, à apprendre à tout faire ensemble, sans rendre personne indispensable.

2. La mobilisation de nos collègues dans nos milieux de travail est la base de l’organisation vers de meilleures conditions

Dans presque tous les secteurs de l’industrie du sexe, on entend souvent qu’il est bien mieux de travailler à son compte et que c’est un signe d’empowerment d’être son propre patron. La pandémie a exacerbé la tendance actuelle à démanteler nos milieux de travail, et ce, au désavantage des travailleuse.eur.s les plus précaires. Loin d’améliorer les conditions de tou.te.s, l’indépendance dans le travail nous précarise et surtout, nous éloigne de nos collègues. Qui plus est, nous sommes dépendant.e.s de plateformes qui nous mettent en compétition les un.e.s contre les autres et qui prennent une partie de notre salaire.

Cette tendance n’est pas seulement présente dans l’industrie du sexe et on peut parler en quelque sorte d’une uberisation du travail du sexe. L’année dernière, des strip-teaseuses de Londres ont célébré la victoire légale qui leur reconnaissait le statut d’employées de leur club16, à l’instar des livreur.se.s français.e.s de Deliveroo qui avaient réussi à faire condamner l’entreprise pour «travail dissimulé»17 et des chauffeur.se.s d’Uber qui ont obtenu le droit de se syndiquer18.

Il est donc parfois difficile de savoir quel est notre milieu de travail et qui sont nos collègues, d’autant plus que plusieurs travaillent sur différentes plateformes. C’est pourquoi nous pensons qu’avoir un comité large accueillant tou.te.s les TDS et qui ne nous divise pas en fonction du type de travail que nous exerçons est plus judicieux. Cette façon de faire permet de contrer cette tendance à la uberisation qui nous isole. De plus, cela nous empêche de tomber dans le piège de la whorearchy, terme qui désigne la hiérarchisation entre les différentes formes du travail du sexe. Cette hiérarchisation est construite en fonction de la proximité au client. Celleux qui travaillent uniquement sur Internet sont donc moins stigmatisé.e.s et criminalisé.e.s et celleux qui performent des services complets le sont plus. 

3. L’autonomie vis-à-vis des institutions gouvernementales et autres bailleurs de fonds institutionnels

Nous l’avons dit plus haut, le financement nous semble être un des éléments qui apporte une grande lourdeur bureaucratique aux organisations communautaires. Ce financement nous éloigne également des activités auxquelles nous souhaitons nous consacrer, c’est-à-dire mobiliser nos collègues et mener des actions pour améliorer nos conditions de travail. Ce financement nous semble aussi contraire au principe du «par et pour» puisqu’il donne à l’État et aux fondations privées une grande latitude pour contrôler nos activités.

En ce sens, nous pensons que se détacher de ces bailleurs de fonds est essentiel à l’atteinte de nos objectifs et que nous ne devrions pas sacrifier notre autonomie pour obtenir des fonds. Nous pensons que la recherche d’argent devrait se limiter à la réalisation des projets et des actions visant à poursuivre nos objectifs politiques.

La crise: une occasion de réinventer la lutte!

La crise actuelle est inévitablement un moment de restructuration. La pandémie nous isole et nous précarise, mais elle est peut-être aussi le moment de réinventer notre mouvement et de s’organiser, comme ce fût le cas avec l’épidémie du VIH. Malgré toutes les difficultés au niveau de la mobilisation, c’est l’occasion d’user de créativité et de repenser nos stratégies.

Photo prise par Lizo Ginestet lors du rassemblement du 1er mai 2021 organisé par le CATS
C’est d’ailleurs ce contexte qui a fait émerger de multiples grèves de strip-teaseuses à Portland et à Chicago pour revendiquer la fin des discriminations raciales envers les personnes noires dans leur club à l’été 202019. Selon Cat Hollis, organisatrice de la grève, c’est la fermeture des clubs à cause de la COVID-19 qui a permis à la grève de s’organiser lors de la réouverture des établissements à la fin de la première vague20. Nous souhaitons, nous aussi, canaliser toute la colère et le désespoir que nous inspire la situation actuelle dans la création d’un mouvement de TDS fort afin de faire des gains politiques qui auront des impacts sur nos vies. La pandémie exacerbe certes les inégalités, mais nous souhaitons également en faire un moment de solidarité et de luttes pour de meilleures conditions de travail et de vie.  On dit que seule la lutte paie, et nous pensons que ce n’est pas seulement des poches de nos clients que doit venir cette paie, mais également de celles de l’État duquel nous devons extraire les protections sociales qui nous sont dues en temps de crise, et plus encore, la reconnaissance du statut de travailleuse.eur.s!

1. Axel Tardieu. (2020). Elles posent nues sur Internet pour payer leurs études, ICI Alberta, https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1762202/etudiants-onlyfans-internet-pornographie-chomage?fbclid=IwAR1rDnzlEP5kVJ8s57jkyzS2XGsIutnbBi2xQXOWR21o4nTi2kBHwxgFOV4

2. SESTA (Stop Enabling Sex Traffickers Act) et FOSTA (Fight Online Sex Trafficking Act) sont deux projets de loi adoptés aux États-Unis en février et mars 2018, dont l’objectif est, soi-disant, de lutter contre le trafic sexuel. En vertu de ces deux lois, les plateformes web, comme Facebook, Twitter, Tumblr, Craigslist, Backpage peuvent désormais être accusées de trafic sexuel pour le contenu publié. Ainsi, du jour au lendemain, des centaines de TDS ont vu leur revenu et leur sécurité menacés par la fermeture d’espaces web. Plusieurs TDS dénoncent également que des plateformes comme paypal ou même leur banque ferment leur compte sans avertissement quand elles découvrent leurs activités. Pour en savoir plus: Jesse and PJ Sage. (2020). Episode 78: Porn Performers Talk Pornhub and Payment Processing, https://peepshowpodcast.com/episode-78-porn-performers-talk-pornhub-and-payment-processing En décembre 2020, suite à un article sensationnaliste paru dans le New York Times exposant la présence de vidéos de mineurs et d’actes non-consentants sur Pornhub, Visa et Mastercard ont cessé de prendre en charge les paiements sur cette plateforme. Plusieurs TDS ont dénoncé le fait que cette mesure n’affectera pas le géant du divertissement pour adultes, basant ses revenus exclusivement sur la publicité, mais affectera directement le revenus de celleux qui vendent leur contenu sur cette plateforme. Les liens entre la campagne anti-Pornhub et la droite religieuse américaine ont aussi été vivement dénoncés par la journaliste et ex-TDS, Mélissa Gira Grant. Pour en savoir plus: Melissa Gira Grant. (2020). Nick Kristoff and the Holy War on Pornhub, https://newrepublic.com/article/160488/nick-kristof-holy-war-pornhub

3. Danny Cockerline, «Whores History: A Decade of Prostitutes Fighting for their Rights in Toronto», Maggie’s Zine, n 1, hiver 1993-1994, Toronto, Maggie’s: The Toronto Prostitutes’ Community Service Project, p. 22-23. Traduit de l’anglais par Sylvie Dupont, dans Luttes XXX, Inspirations du mouvement des travailleuses du sexe, 2011, Les Éditions du remue-ménage.

4. Idem

5. Sarah Beer. (2018). «Action, advocacy and allies: Building a movement for sex workers right», Red light labor: sex work regulation, agency and resistance. p.332 Traduction libre de: Funding formalizes organizational structures but tends to bureaucratize mobilization. The outreach services that are provided can be restricted based on funding criteria (e.g., funding might give money only to do street-based, not indoor, outreach). […] As a consequence, sex workers need to organize on multiple fronts

6. À Montréal, l’organisme Stella est né d’un comité consultation du Centre d’étude sur le SIDA sur lequel siègeait entre autres le Projet d’intervention auprès des mineurs prostitués (PIAMP) et l’Association Québecoise des travailleuses et travailleurs du sexe (AQTS). Le projet se voulait l’organisation sœur de Maggie’s, qui avait reçu son premier financement quelques années plus tôt de la Direction de la santé publique de la ville de Toronto. Claire Thiboutot. (1994). Allocution: appui au projet Stella, Montréal, Association québecoise des travailleuses et travailleurs du sexe (AQTS) et Danny Cockerline, «Whores History: A Decade of Prostitutes Fighting for their Rights in Toronto», Maggie’s Zine, n 1, hiver 1993-1994, Toronto, Maggie’s: The Toronto Prostitutes’ Community Service Project, p. 22-23. Traduit de l’anglais par Sylvie Dupont dans Luttes XXX, Inspirations du mouvement des travailleuses du sexe, 2011, Les Éditions du remue-ménage, p. 48 à 52.

7. Sarah Schulman. (2018). La gentrification des esprits: témoignage d’un imaginaire perdu. p. 16

8. Voir Wages for Housework. (1977). «Housewives & Hookers Come Together», Wages for Housework Campaign Bulletin, vol. 1, no 4, Traduit de l’anglais par Sylvie Dupont dans dans Luttes XXX, Inspirations du mouvement des travailleuses du sexe, 2011, Éditions du remue-ménage.

9. Idem

10. La question de la «vente du corps» fait débat même au sein du mouvement des TDS. D’un côté, il est défendu qu’on ne vend pas vraiment son corps, mais plutôt un service ou sa force de travail. Le Girlfriend Experience en est un exemple. De l’autre côté, on argumente que la vente du corps est présente dans tous les domaines, que ce soit la construction, le sport professionnel ou même le travail de bureau, et que tous ces travaux usent le corps d’une façon ou d’une autre. Cette perspective permet aussi de comprendre comment la performance de genre est attendue dans certaines industries, comme l’industrie du sexe, de la restauration ou de la mode par exemple. Qu’on parte d’un point de vue ou de l’autre, le travail du sexe n’est pas fondamentalement différent à cet égard.

11. Radio-Canada. (2020). 3 millions d’emplois perdus au Canada depuis le début de la pandémie, https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1701093/coronavirus-chomage-avril-canada-perte-emplois

12. Catalyst, Workplace that Work for Women. (2020). The Detrimental Impact of COVID-19 on Gender and Racial equality: Quick Take, https://www.catalyst.org/research/covid-effect-gender-racial-equality/

13. Idem

14. Sarah Farris. (2017). «Les fondements politico-économiques du fémonationalisme» dans Pour un féminisme de la totalité, Éditions Amsterdam, Période, p.189-210

15. Dan Spector. (2021). Quebec Curfew making life even harder for undocumented workers doing essential jobs: Protesters https://globalnews.ca/news/7610014/quebec-curfew-making-life-even-harder-for-undocumented-workers-doing-essential-jobs-protesters/?fbclid=IwAR11NG9HO7itDYjSqwIUi-bClk2gY750KR4gcRPqVHZfGoMVmOql2B6eZS8

16. Strippers union United Voices of the World, Decrim Now. (2020). Strippers Union United Voices Of the World (UVW) Wins Landmark Legal Victory Proving Strippers Are ‘Workers’, Not Independent Contractors, https://www.uvwunion.org.uk/en/news/2020/03/press-release-strippers-union-united-voices-of-the-world-uvw-celebrates-employment-tribunal-win/

17. Catherine Abou Al Kair. (2020). Livraisons : La condamnation de Deliveroo pour travail dissimulé peut-elle faire tache d’huile ? https://www.20minutes.fr/economie/2717155-20200218-livraisons-condamnation-deliveroo-travail-dissimule-peut-faire-tache-huile

18. CBC News. (2019). 300 GTA Uber Black drivers unionize as city mulls regulatory overhaul, https://www.cbc.ca/news/canada/toronto/uber-drivers-union-ufcw-toronto-1.5190766

19. Pour en savoir plus: Haymarket Pole Collective. (2020). Press coverage, https://www.haymarketpole.com/press

20. Tess Riski (2020). A Labor Movement Demands Better Treatment for Portland’s Black Strippers https://www.wweek.com/news/2020/06/16/a-labor-movement-demands-better-treatment-for-portlands-black-strippers/

La face cachée du miroir – Partie 2

La face cachée du miroir – Partie 2

Kiko - Conversations avec Céleste

Photos par Orion
Direction artistique par Orion et Céleste

Céleste: Quels pronoms utilises-tu?

Kiko: Honnêtement, j’y réfléchis. Parce que j’ai l’impression que quand on dit elle/iel, les gens finissent souvent seulement par utiliser elle. Je suis non-binaire, mais appelle-moi comme tu veux. Je préfère iel.

Céleste: Alors, c’est quoi ton travail? Et bien dans ce cas, quels sont tes emplois? 

Kiko: Je travaille pour mon université, mais je vais quitter cet emploi bientôt. Je suis danseuse nue dans un bar. Je vais commencer un stage avec un centre d’artistes en janvier, j’ai tellement hâte. C’est quelque chose que j’ai toujours voulu et puis finalement ça arrive. Et aussi, la résidence au musée des Beaux-Arts. J’ai le sentiment que finalement tous les efforts que j’ai mis dans ma carrière résultent en des choses concrètes.

Céleste: Je suis vraiment contente pour toi! Question suivante.

Kiko: Ah oui, attends je n’ai pas fini! Je suis aussi musicienne, je fais des contrats ou des petites vidéos, des projets audiovisuels. Je fais également des spectacles de temps en temps. 

Céleste: Voilà, c’est ça qui manquait! Je sentais qu’on oubliait une grande partie. C’est quoi ton parcours scolaire? 


Kiko: J’ai émigré ici quand j’avais 10 ans. Après, j’ai appris le français en classe d’accueil. Puis après cela, je suis allée dans une école secondaire privée de filles et c’était très strict. J’ai continué au cégep dans une école privée, donc j’ai pas mal toujours été dans des écoles privées. Même en Chine, à l’école primaire, j’allais dans une école privée et là-bas, le système d’éducation est vraiment brisé. Même dans une école privée qui était supposée être avant-gardiste et éthique, mais ils punissaient physiquement quand même les élèves qui ne faisaient pas leurs devoirs; ce qui est vraiment illégal ici. Quand j’étais au cégep, j’étais en art, lettres et communication et en musique jazz. Maintenant, je suis à l’université en musique numérique (électro acoustique). J’étudie aussi le cinéma, mais je ne crois pas que je vais continuer, je veux me concentrer sur la musique. Veux-tu du thé?

Céleste: Oui, bien sûr.

Céleste: Quels sont tes passe-temps?

Kiko: J’aime beaucoup passer du temps avec mes ami.e.s, regarder des films, écouter de la musique, bien sûr, aller fripper. J’ai tellement de passe-temps, mais honnêtement ces temps-ci avec le travail, il y a moins de temps dédié à mes passe-temps. Aussi, j’aime beaucoup passer du temps seule, avec moi-même, ça fait différent qu’au travail. 

Céleste: C’est quoi tes passions?

Kiko: la musique et l’art, l’art du son, les arts visuels, tous types d’arts!

Céleste: Qu’est-ce que la décriminalisation du travail du sexe changerait dans ta vie? 

Kiko: Honnêtement, je crois que ça changerait beaucoup de vies. J’y pensais ces temps-ci justement et pourquoi les gérants des bars de danseuses sont autant merdiques? Puisqu’il n’y a pas de règles, ce n’est pas vraiment réglementé, les gens qui font les règles et bien, c’est les gérants des bars. Généralement, ce ne sont pas les personnes les plus empathiques, et les règles changent souvent. C’est un environnement dans lequel ça devient difficile de travailler, parce qu’on n’a pas de protection ou de sécurité face à notre emploi. Toi tu en penses quoi? 

Céleste: Je suis d’accord avec toi et la décriminalisation en général du travail du sexe rendrait le travail plus sécuritaire et on pourrait avoir moins peur de la police, des proxénètes, des clients, des gérants, des grosses entreprises, etc. Idéalement, on aurait accès à plus de ressources pour nous permettre de faire notre travail sans trop de dangers. Est-ce qu’il y a un message que tu aimerais dire aux gens qui ne sont pas dans l’industrie du sexe?

Kiko: Je suis certaine que ce n’est pas la même chose pour toutes les sortes de travail du sexe, mais concernant la danse, souvent les gens pensent que c’est de l’argent facile, et les gens qui ne font pas ce genre de travail vont s’attendre, selon mon expérience, à ce qu’on paye pour leur repas, par exemple. Je suis vraiment généreuse dans la vie et j’aime partager avec mes amis, mais ce n’est pas de l’argent facile; tout à un prix. Et si je veux me gâter, ça me regarde, mais ils n’ont aucun droit sur mon argent. De plus en plus, je trouve des amies qui sont danseuses et/ou travailleuses du sexe et je me sens mieux comprise. Je crois que le monde extérieur devrait en apprendre plus sur comment ça fonctionne. Il y a tellement de stigmas par rapport à ce genre de travail, que je ne dis pas à tout le monde où je travaille, mais c’est littéralement un travail.

Céleste: Dernière question, pourquoi étais-tu intéressée à faire ce photoshoot?

Kiko: Moi ça m’intéresse parce que j’ai l’impression qu’il n’y a pas énormément de gens qui sont informés par rapport à ce monde là et je crois que c’est important de le démystifier pour avoir un peu plus d’empathie de la part des gens qui n’y sont pas vraiment familier. Aussi, je pense que mes réflections peuvent aider, ou pas, et amener des connexions avec des gens qui sont dans l’industrie. 

Céleste: Merci Kiko!!

La face cachée du miroir – Partie 1

La face cachée du miroir – Partie 1

Rose Epiphany Glitch - Conversations avec Céleste

Photos par Orion
Direction artistique par Céleste et Orion

Avec amour

leste: Comment veux-tu qu’on réfère à toi? Quel(s) pronom(s) veux-tu qu’on utilise? 

Rose: Elle. Mais f*ck le genre, mais elle. 

Céleste: Honnêtement, moi aussi. Maintenant, c’est quoi déjà les jobs que tu fais?

Rose: Je suis une travailleuse du sexe dans plusieurs domaines; je fais beaucoup de travail du sexe. Je suis actrice porno, modèle, danseuse nue et je fais de la cam. 

Céleste: Mis à part ça, as-tu déjà été à l’école ou es-tu à l’école présentement?

Rose: J’ai arrêté le cégep parce que je n’aimais pas ça. Je faisais du théâtre et de l’art visuel. 

Céleste: Pourquoi as-tu arrêté l’école?

Rose: J’avais plus de choses à apprendre en dehors de l’école. 

Céleste: Au final, est-ce que c’est le système que tu n’aimais pas? Que ça soit autant réglementé et géré de cette manière précise? 

Rose: Je n’aimais pas que le système scolaire essaye de me façonner en quelque chose et qu’il n’y ait pas trop de liberté. 

Céleste: Sinon, c’est quoi tes passe-temps?

Rose: J’aime écrire aussi, j’écris beaucoup. J’aime avoir des relations sexuelles. J’aimais la lecture avant, peut-être que je vais recommencer. J’aime le maquillage, comme j’ai fait pendant le photoshoot; c’est une forme d’art visuel, tu sais. Et j’aime la mode aussi. 

Céleste: Oui, le maquillage c’est tout une façon de t’exprimer. 

Rose: Et la danse. La danse sexy. 

Céleste: Est-ce que c’est une façon d’exprimer ta sexualité quand tu danses?

Rose: Oui, j’exprime mon pouvoir et le sexe à travers la danse.

Céleste: Qu’est-ce que tu penses que la décriminalisation du travail du sexe changerait dans ta vie?

Rose: Les gens pourraient me dire moins de merde. Et puis, je sais que ça serait juste mieux pour nous tous. Je sais que si nous tous on était mieux et moins en danger, ça accentuerait nos vibrations et le monde serait un meilleur endroit. Et c’est tout. 

Céleste: C’était vraiment bien dit, je suis d’accord. Est-ce qu’il y aurait des choses que tu aimerais dire ou ne pas dire aux gens qui ne sont pas dans l’industrie du sexe? Ou un message, un petit quelque chose. 

Rose: Tout le monde est une pute. Alors c’est ça qui est ça.

Céleste: Au final, dernière question que j’ai, pourquoi faire ce photoshoot ça t’intéressait?

Rose: J’aime les photoshoots. 

Céleste: C’est vrai, tantôt tu disais que tu voulais t’investir plus dans la photographie en général. 

Rose: J’aime ça la créativité et je trouvais que c’était bien de me promouvoir en quelque sorte en faisant des projets. Je dois créer des connections pour ma carrière et je suis quand même assez introvertie, donc j’essaye de participer à des trucs sans que je sois trop submergée par des stimulis. Et ça, ça semblait être quelque chose de relax, alors ça me tentait. Et c’était quelque chose de détendu!

Céleste: Oui, moi aussi j’ai trouvé ça le fun et on voulait que ça soit détendu pour que la personne puisse nous montrer qui elle est. J’ai trop aimé!

Rose: Oui, merci à vous!

Formes courtes

Formes courtes

Maxime

Photo Youssef Baati

TENIR MON BOUTTE 

Je suis obsédée par l’idée de la prostitution.
La tête pleine de ce monde pendant toute la semaine.
J’ai hâte, tellement hâte, de percer l’abcès, de briser le tabou.
D’êtres de celleux qui «offrent des services sexuels en échange d’argent».
Avoir, enfin, de l’argent. Un horaire souple.
Un espace d’intervention féministe ?
Cultiver ma compassion, ma bienveillance, ma tendresse.
Entretenir ma fierté, ma solidarité.
Tenir mon boutte.
Jusqu’au boutte.

Collage par Maxime
Collage par Maxime

TIGRE

Dans les chambres noires
D’où sortent toutes les critiques
Les « pas assez » et les « trop-ci-trop-ça »
Cachée dans la brassière d’une fille sur la poudre
La tigresse qui rugit
Celle-là même qui cause tes insomnies
La tigresse du doute
Qui me grignotte les os
M’empêche la croissance
Moi, je nous souhaite l’inverse d’un tigre.

TRAVAILLEUSE DU SEXE


Au fond de moi, j’ai pas de doute
Que c’est le fait d’être féministe qui m’a mené vers le travail du sexe.
Que je suis une travailleuse du sexe qui consent à ce qu’elle fait.
Que ce qui est le plus difficile de mon métier n’est même pas relatif au travail en soi :
Le stigma, la honte, le mépris & le rejet. L’ignorance & le jugement
De ma propre mère.
Les gens ne comprennent pas, ou refusent tout simplement de croire
Que le sexe des femmes n’est pas faible.
Que le sexe des femmes appartient aux femmes.
J’utilise mon sexe comme bon me semble
Avec des hommes qui bénéficient des services que je choisis d’offrir
Quand je le veux et comment je le veux.
Je suis une travailleuse du sexe
Féministe, intègre & fière. 

Collage par Maxime

Un très bref survol de l’historique raciste des lois américaines contre le trafic sexuel

Un très bref survol de l’historique raciste des lois américaines contre le trafic sexuel

Jesse Dekel

Traduction par Adore Goldman et Mélina May

Jesse Dekel au micro à l'action du CATS le 1er 2021 à l'occasion de la journée internationale des travailleuse.eur.s

Cet article a été publié pour la première fois dans l’édition de juin 2019 du Street Sheet (un journal de rue publié à San Francisco). Je l’ai adapté d’un essai que j’ai écrit en 2018, peu après l’adoption de SESTA/FOSTA, une loi censée mettre fin au trafic sexuel, mais qui a entraîné la fermeture d’un très grand nombre de plateformes d’annonces de services sexuels, dont backpage.com et d’autres ressources en ligne omniprésentes. 

Parlez à contre-coeur à n’importe quel partisan de SESTA-FOSTA, et vous pouvez entendre à quel point leur discours moraliste présente les travailleuse.eur.s du sexe (TDS) comme des victimes précaires et sans agentivité. Ce récit ressort des discours sur le trafic sexuel, dans la mesure où ces arguments font du « travail du sexe » et du « trafic sexuel » une seule et même chose, ce qui crée par conséquent un problème perpétuel dans lequel des arguments moraux sont avancés par des réactionnaires ayant le complexe du sauveur des missionnaires chrétiens. Ce récit de la « victime de trafic sexuel sans agentivité » déconstruit davantage la notion du travail du sexe comme une forme légitime de travail, ce qui renforce à son tour ces arguments moraux. Il est difficile de comprendre pourquoi le travail du sexe et le trafic sexuel sont confondus, mais examiner l’histoire sociale et judiciaire des lois sur le trafic sexuel nous apporte plusieurs explications.

L’histoire du concept de « l’esclavage sexuel » commence durant l’Ère Progressiste1 aux États-Unis. Cela coïncide avec la troisième vague d’immigration qui est arrivée au début du XXe siècle, peu après la Guerre Civile, et après la passation du 14e amendement2. Les TDS étaient alors représentées comme des filles blanches américaines qui étaient trafiquées de force par des proxénètes masculins, qui étaient à leur tour présentés comme des hommes noirs et des immigrants juifs. Les femmes blanches étaient aussi décrites comme étant droguées ou contraintes et forcées de déménager dans les grands centres urbains pour le travail du sexe, et ainsi a émergé le récit sur leur « innocence » comme celui de la  «traite des blanches » pour décrire ce phénomène simulacre. Ce terme faisait une distinction entre « l’esclavage », pour lequel les victimes étaient des personnes noires, et la « traite des blanches », lequel amenait davantage de préoccupations vue « l’innocence » des TDS blanches, et ainsi dignes de protection.

Cette rhétorique ignore aussi complètement que les victimes du trafic sexuel à cette époque étaient plus susceptibles d’être des femmes asiatiques. Cela était probablement parce que la suprématie blanche considérait les violences sexuelles envers les femmes asiatiques comme étant moins une violation des droits humains puisqu’elles étaient prétendument moins innocentes et civilisées, mais plutôt des étrangères débauchées.

La montée du mouvement anti-travail du sexe coïncide aussi avec la mise en place de lois anti-métissage explicites et implicites, dans lesquelles les États pouvaient encore user des pratiques racistes sous la ligne Mason-Dixon3. Une de ces lois les plus connues est le Mann Act, aussi connu sous la loi sur la traite des blanches, qui criminalisait le fait de transporter « n’importe quelle fille ou femme pour des motivations immorales ou pour la prostitution entre les pays ou à travers les frontières des États » 4 Randall Kennedy écrit dans Race, Crime, and the Law que le Mann Act était utilisé pour apaiser les peurs racistes de la sexualité noire: « les défenseurs du Mann Act ont constamment déployé un imaginaire de la race pour renforcer leur support. Ils nomment “ les femmes blanches ” comme les bénéficiaires entendues de cette législation. Ils mobilisent aussi leur support en évoquant le spectre de l’achat de sexe interracial. »5

Le Mann Act a été utilisé pour condamner les personnes engagées dans des relations interraciales consensuelles, et ces femmes étaient traitées comme des criminelles, contraintes à témoigner dans les procès contre leur gré. La tristement célèbre condamnation du boxeur afro-américain Jack Johnson a mené à la proposition d’un amendement anti-métissage à la Chambre des représentants, et plusieurs autres lois du même genre furent passées. En 2018, Johnson fût pardonné posthume puisque cette condamnation était – bien évidemment – motivée par des préoccupations racistes.

Les réformistes de la traite des blanches étaient souvent des suffragettes, des groupes chrétiens et des réformistes sociaux, incluant la fondatrice du travail social, Jane Addams. La traite des blanches a alors commencé à être ce concept aux contours flous; n’importe quelle sexualité d’une femme blanche jugée « immorale » était tacitement comprise comme étant du travail du sexe ou de l’esclavage (particulièrement quand cette femme fréquentait des personnes de couleur). Les groupes chrétiens représentaient le travail du sexe comme étant « immoral », alors que plusieurs suffragettes et travailleuses sociales considéraient que c’était de l’exploitation des femmes. Jane Addams voyait cette opposition à la « traite des blanches » comme étant utile pour aller chercher du soutien pour les suffragettes et pour plus de « justice sociale ». Elle disait: « il est possible qu’une […] tentative énergique d’abolir la traite des blanches amènera plusieurs femmes dans le mouvement pour le suffrage égalitaire. »6

Le travail social a ainsi émergé et gagné en attraction, avec ce but de secourir ces TDS blanches. Pendant ce temps, le mouvement pour la pureté et l’hygiénisme social commençait a travailler avec les réformistes moraux, les féministes de la première vague et les travailleuses sociales pour développer des lois afin de réguler la traite des blanches et le travail du sexe. Jane Addams est éventuellement devenue la vice-présidente pour l’American Social Hygiene Association, et la « vigoureuse attention à l’hygiène sociale a fait passer les débats sur la prostitution en dehors du champ religieux et à l’intérieur du champ des sciences et des politiques. » 7En d’autres mots, plusieurs de ces mouvements, qui étaient associés à la ségrégation et à la morale chrétienne, ont tenté de faire changer le focus qui était de mettre fin aux comportements immoraux des TDS blanches en utilisant une approche de recherche basée sur les données probantes, avec l’intention d’abolir le travail du sexe.

Le réformiste social O. Edward Janney faisait remarquer à propos de ce changement qu’ « [i]l y a plusieurs travailleuses sociales qui devraient savoir les faits [sur l’esclavage sexuel], et [devraient] avoir présenté leurs méthodes avec lesquelles elles veulent supprimer ce fléau. »8 Pour faire court, avec le modèle médicalisant de l’ère Victorienne, les moralistes chrétiens qui condamnaient l’homosexualité et promouvaient la pureté sociale était en train de retravailler leur discours pour diagnostiquer « l’arriération mentale ». Les travailleuses sociales ont utilisé ces diagnostiques pour expliquer le travail du sexe et fournir des preuves de pourquoi les TDS devaient être ostracisées.

Il est clair, si on se fit à l’histoire du mouvement contre le travail du sexe et la  « traite des blanches », que l’argument moral a été grandement politisé autour de présuposés racistes et de la morale chrétienne. Les mêmes arguments ont été retravaillés autour de SESTA/FOSTA, sans un soupçon de changement. Et les TDS en paient le prix.

Travaux cités

Gillian M. Abel. (2014). “A Decade of Decriminalization: Sex Work ‘down under’ but Not Underground .” Sage Journals, Criminology & Criminal Justice

Nicole F. Bromfield. (2015). “Sex Slavery and Sex Trafficking of Women in the United States.” Sage Journals 

Edward Janney.  (1975) The White Slave Traffic in America. Microfilming Corporation of America.

Randall Kennedy. (1998) Race, Crime, and the Law. Vintage.

Notes

1.Traduction libre de « L’Ère Progressiste (1896-1916) était une époque d’activisme généralisé et de réformes politiques à travers les États-Unis qui s’est étendue des années 1890 [après la Guerre Civile] à la Première Guerre mondiale. Les réformistes progressistes étaient souvent des femmes issues de la classe moyenne ou des pasteurs chrétiens. Les principaux objectifs du mouvement progressiste était d’adresser les problèmes causés par l’industrialisation, l’urbanisation, l’immigration et la corruption politique. » de Wikipedia. (s.d.). Progressive Era 

2.Traduction libre de « Le 14e amendement dans la Constitution des États-Unis  a été adopté le 9 juillet 1868, comme un amendement de reconstitution. Souvent considéré comme l’amendement ayant eu le plus d’impacts, il adresse les droits à la citoyenneté et à la protection légale égale et a été proposé en réponse aux enjeux reliés aux anciens esclaves suites à la Guerre civile américaine. » de Wikipedia. (s.d.). Fourteenth Amendment to the United States Constitution

3. « Depuis la fin de la guerre d’indépendance des États-Unis, la ligne Mason-Dixon était la ligne de démarcation entre les États abolitionnistes du Nord et les États esclavagistes du Sud […] [d]élimitant les frontières du Maryland avec celles du Delaware et de la Pennsylvanie […] » de Wikipedia. (s.d). Ligne Mason-Dixon

4.Nicole F. Bromfield. (2015). “Sex Slavery and Sex Trafficking of Women in the United States.” Sage Journals, Affilia, p. 132

5.Randall Kennedy. (1998) Race, Crime, and the Law. Vintage.

6. Traduction libre de « it is quite possible that an […] energetic attempt to abolish white slavery will bring many women into the equal suffrage movement » de Nicole F. Bromfield. (2015). « Sex Slavery and Sex Trafficking of Women in the United States. » Sage Journals, Affilia

7. Traduction libre de: « vigorous attention to social hygiene moved the prostitution debates out of the religious realm and into the realm of science and politics. » de IDEM, p. 132

8. Traduction libre de « There are many social workers who should know the facts [of sex slavery], and [should] have presented to them methods by means of which they may assist in the suppression of the evil. » dans O. Edward Janney. (1975) The White Slave Traffic in America. Microfilming Corporation of America, p. 5

En grève du travail du sexe contre les violences

En grève du travail du sexe contre les violences

Entretien avec Cari Mitchell du English Collective of Prostitutes

Cari Mitchell est une ancienne travailleuse du sexe et membre de l’English Collective of Prostitutes (ECP), un réseau de travailleuses du sexe au Royaume-Uni qui travaillent autant dans la rue que derrière des portes closes et qui revendiquent la décriminalisation de leur travail et une plus grande sécurité.

En l’an 2000, l’English Collective of Prostitutes (ECP) a organisé une grève du travail du sexe qui s’inscrivait dans le cadre de la grève mondiale des femmes à l’occasion de la Journée internationale des femmes. La Global Women’s Strike est une campagne internationale destinée aux organisations qui souhaitent mettre en avant le travail essentiel effectué par les femmes, qu’il soit non rémunéré ou sous-payé. Une grève du travail du sexe a été organisée à nouveau le 8 mars en 2014 et 2019 avec d’autres organisations de travailleuses du sexe. Les militantes du CATS (Comité autonome du travail du sexe à Montréal) ont demandé à Cari Mitchell de partager son expérience en tant que coorganisatrice de la grève.

Affiche Pas de féminisme sans les putes
Rassemblement pour la décriminalisation du travail du sexe à Montréal le 3 mars 2022, photo par Youssef Baati

CATS: Votre collectif existe depuis de nombreuses années et a adopté plusieurs stratégies politiques pour obtenir des droits pour les travailleuses du sexe. Comment la grève est-elle apparue comme une tactique pour obtenir la décriminalisation du travail du sexe ? 

C.M.: Le collectif a commencé ses activités en 1975 et a été créé par des travailleuses du sexe immigrantes. Dès le début, nous avons demandé l’abolition des lois sur la prostitution et que de l’argent du gouvernement soit remis directement aux femmes pour que nous puissions arrêter le travail du sexe, si et quand nous le voulions. C’était et c’est encore surtout des femmes qui font le travail du sexe, surtout des mères et particulièrement des mères monoparentales qui font de leur mieux pour soutenir leur famille. Dans le ECP, nous nous battons également dans des affaires juridiques contre des charges comme le flânage, la sollicitation et la tenue de maisons closes. Peu importe ce pour quoi les gens viennent nous voir, nous les aidons. Nous sommes une organisation de différentes nationalités, races, âges, orientation sexuelle et genre.

Nous nous organisons également avec d’autres organisations. Nous faisons également partie de la Global Women’s Strike et de la campagne «Care Income Now». Comme les autres femmes, nous voulons que le travail de donner naissance et d’élever la prochaine génération soit pris en compte, valorisé et rémunéré. En tant que travailleuses du sexe, nous savons qu’avec cet argent pour le travail que nous faisons déjà, la plupart d’entre nous n’auraient jamais eu à se lancer dans le travail du sexe. Nous souhaitons que les personnes dénonçant le nombre de femmes qui se prostituent à cause de la pauvreté et du manque d’alternatives économiques fassent plutôt pression sur le gouvernement pour que celles-ci obtiennent de l’argent. 

Nous sommes basées au Crossroads Women’s Centre à Londres et nous travaillons de près avec Women Against Rape, une organisation anti-raciste et contre les violences faites aux femmes. Nous travaillons aussi avec des organisations pour les personnes en situation de handicap – un certain nombre de femmes dans notre organisation ont un handicap ou ont un enfant ayant un handicap; elles travaillent pour couvrir les coûts associés à celui-ci. La Queer Strike, qui fait partie du mouvement LGBTQ au Royaume-Uni, est également une alliée, tout comme Support, Not Separation qui se bat pour que les enfants ne soient plus enlevés de leur mère – ce qui arrive dans une proportion effrayante, l’excuse étant de retirer les enfants de situations de pauvreté ou de violence conjugale. C’est très choquant. Nous connaissons plusieurs travailleuses du sexe qui ont commencé ce travail seulement pour nourrir leurs enfants, et qui après se les sont fait retirés par les services sociaux sous prétexte qu’elles n’étaient pas aptes à être mères.

Nous disposons également d’un réseau international, nous apprenons donc de toutes les expériences de ces groupes. Nous avons une organisation sœur à San Francisco, US PROS (The US PROStitutes Collective), ainsi qu’en Thaïlande, EMPOWER, qui est actuellement engagée dans une lutte massive pour la justice dans ce pays. 

Nous faisons campagne pour la décriminalisation comme cela a été fait en Nouvelle-Zélande en 2003, un modèle qui a démontré pouvoir améliorer la santé et la sécurité des travailleuses du sexe. Cette loi enlève le sexe consentant du Code criminel ce qui veut dire que la police doit prioriser la sécurité plutôt que la poursuite criminelle. 

Il y a une longue histoire de femmes qui se mettent en grève pour demander la reconnaissance de leur travail gratuit et sous-payé. En 1975, les femmes d’Islande se sont mises en grève et tout le pays était complètement paralysé. C’était fantastique! Il y a des photos de milliers de femmes dans la rue. Alors que les femmes étaient en grève, les présentateurs de nouvelles devaient avoir leurs enfants avec eux en studio. Ils devaient s’occuper de leurs enfants pendant qu’ils présentaient les nouvelles sur les femmes en grève!

Ainsi, nous avons toujours su que l’arrêt de notre travail est une façon d’attirer l’attention, de soulever les enjeux qui doivent être soulevés. Lors de la Journée internationale des femmes en 2000, la Global Women’s Strike organisait une grève des femmes dans plusieurs pays pour demander aux gouvernements de reconnaître et valoriser tout le travail gratuit que les femmes font. Les statistiques de l’ONU à l’époque montraient que les femmes faisaient les deux tiers du travail contre seulement 5% du revenu et 1% des avoirs totaux. À cette époque, nous travaillions déjà depuis quelque temps avec des travailleuses du sexe à Soho, quartier de Londres, qui est l’une des zones de red light les plus connues du pays. Les travailleuses du sexe qui y travaillent faisaient partie de notre réseau depuis plusieurs décennies et nous avons fait plusieurs campagnes avec elles contre le conseil local de Westminster qui fermait les appartements où les femmes travaillaient pour gentrifier le quartier. Les nombreuses travailleuses du sexe migrantes dans ce secteur étaient ciblées par la police qui les évinçaient, les arrêtaient et les déportaient, en utilisant l’excuse de les sauver du trafic sexuel. En discutant avec elles, les travailleuses du sexe de Soho nous ont exprimé l’intérêt de se joindre à la grève à l’occasion de la Journée internationale des femmes. À cette époque, les femmes travaillaient surtout dans des appartements, où les clients viennent frapper à la porte et attendent pour rentrer. Le jour de la grève, ces appartements étaient fermés, et les travailleuses du sexe de Soho se sont jointes à celles de plusieurs autres endroits, qui travaillaient de différentes façons. Nous nous sommes toutes jointes à la Global Women’s Strike.

Les femmes portaient des masques afin de ne pas être identifiées. Nous avons donc toutes porté des masques, alors personne ne pouvait dire qui était une travailleuse du sexe et qui n’en était pas une, et ce fut un succès fantastique. Nous avons reçu beaucoup de visibilité. 

Une autre chose que nous faisons avec l’ECP est de faire connaître les réalités du travail du sexe – qui nous sommes et pourquoi nous le faisons, afin que les gens comprennent mieux de quoi il s’agit. Nous parlons des effets de la criminalisation sur notre sécurité et du fait que nous sommes des travailleuses comme les autres, pour la plupart des mères monoparentales qui font vivre leur famille, non seulement au Royaume-Uni, mais aussi dans d’autres pays. Bon nombre de travailleuses du sexe migrantes envoient de l’argent chez elles, partout dans le monde. Cette grève a donc été un grand pas en avant. 

Nous avons continué à travailler avec les travailleuses du sexe de Soho, alors que le conseil municipal de Westminster continuait de les talonner. L’une des choses terribles provoquées par leurs décisions a été la fermeture d’appartements, les amenant à travailler dans la rue. Tragiquement, une femme a été assassinée en 2000, peu après cette grève. Elle était très connue au sein de notre réseau. Nous savions tout d’elle: elle s’appelait Lizzie et elle a été assassinée parce qu’elle faisait le trottoir après avoir été évincée d’un appartement de Soho. Aucune travailleuse du sexe n’a jamais été assassinée quand elle travaillait dans un appartement de Soho. Il est 10 fois plus dangereux de travailler dans la rue que de travailler à l’intérieur avec d’autres. 

Les lois sur la prostitution, qui font en sorte qu’il est illégal de travailler à plusieurs pour la sécurité, rendent invisible l’industrie et nous rendent toutes vulnérables. En vertu de ces lois sur le flânage et la sollicitation – soit le simple fait d’attendre sur le trottoir et de parler à un client – les travailleuses du sexe peuvent être jugées coupables avec comme seule preuve les paroles d’un policier. Quand vous êtes déclarées coupables, vous avez un dossier criminel, et il est presque impossible de vous en sortir et de vous trouver un autre emploi. Alors, vous êtes coincées! La police utilise maintenant l’ordre public pour forcer les femmes hors des endroits où il y a des familles vers des endroits isolés. Si vous travaillez en groupe pour la compagnie et la sécurité, vos collègues peuvent prendre la plaque d’immatriculation de votre client quand vous partez et vous pouvez le lui faire savoir. Cela n’est pas possible si vous devez travailler dans des endroits isolés pour éviter l’attention de la police. Là où il y a de la répression policière, la violence et les meurtres de travailleuses du sexe augmentent.

À l’intérieur, il n’est pas illégal d’échanger de l’argent contre des services sexuels, mais tout ce qui doit être fait pour le faire de façon sécuritaire est contraire à la loi. L’aménagement et la gestion d’un appartement, la publicité et le paiement du loyer sont tous des actes illégaux. En d’autres mots, il est illégal de travailler en sécurité dans ce pays! Travailler ensemble veut aussi dire que vous pouvez vous assurez de la sécurité des unes et des autres et apprendre de vos collègues, non seulement sur comment assurer votre sécurité en travaillant, mais aussi comment avoir l’argent en premier, comment interagir avec les clients et comment faire le travail le plus vite possible. Un des problèmes de la répression policière est que nous sommes forcées de travailler seules.

Les pensées ont évolué – la presse, qui nous décrivait autrefois comme des filles de joie, n’ose plus le faire. On a beaucoup plus de respect pour les travailleuses du sexe. Le public est beaucoup plus conscient de qui sont les travailleuses du sexe. Il sait que plusieurs d’entre nous sont des mères, des migrantes, des personnes trans, des femmes racisées; il sait que nous sommes toutes des femmes vulnérables qui n’ont guère d’autres choix que le travail du sexe. La grève a donc été vraiment efficace pour susciter ces changements. 

Les dernières grèves dans le cadre de la Journée internationale des femmes ont été organisées par d’autres organisations de travailleuses du sexe, mais nous avons été très présentes, en particulier pour celles de 2014 et 2019. Nous nous sommes organisées pour faire sortir les travailleuses dans la rue. Ce fut donc un grand succès. Les choses avancent. On n’en a pas toujours l’impression, mais les choses avancent.

CATS: Votre mouvement est en faveur de la décriminalisation et non de la légalisation. Pouvez-vous expliquer pourquoi vous pensez que ce modèle est la meilleure option pour les travailleuses du sexe ?

C.M.: Tout d’abord, la décriminalisation, gagnée en Nouvelle-Zélande en 2003, a eu un succès retentissant. Elle a été intégrée à la législation sur la santé et la sécurité. Les travailleuses du sexe affirment qu’elles ont plus de droits et une plus grande protection, et que leurs signalements à la police ne seront pas utilisés contre elles. Ce contexte favorise une réduction des actes violents, car les hommes savent qu’ils peuvent être dénoncés à la police et être poursuivis. Cela fait une énorme différence sur la sécurité des travailleuses du sexe et nous pensons que cela devrait être la norme partout.

La légalisation est une situation complètement différente. C’est de la prostitution gérée par l’État. Il devient nécessaire de s’inscrire auprès des autorités pour travailler légalement et la plupart ne peuvent pas faire cela. Cela crée un système à deux paliers: si vous pouvez vous permettre de vous identifier comme travailleuse du sexe, vous pouvez travailler dans les secteurs légalisés, mais la plupart d’entre nous ne peuvent pas être identifiées. Qui sait ce qui peut arriver si l’école de votre enfant, une travailleuse sociale ou les autorités sanitaires l’apprennent. Ce n’est tout simplement pas quelque chose que la plupart d’entre nous peuvent faire. D’ailleurs, dans les pays où il existe une légalisation, la plupart des travailleuses du sexe ne s’enregistrent pas et continuent à travailler illégalement. Dans les zones des Pays-Bas où il est connu que les personnes travaillent à l’extérieur, une personne qui entre dans la zone peut être identifiée comme une travailleuse du sexe. Au niveau international, les travailleuses du sexe ne font pas campagne pour la légalisation, nous faisons campagne pour la décriminalisation. Nous ne voulons pas être contrôlées par l’État, ni que notre façon de travailler le soit, ou encore l’endroit où nous travaillons.

CATS: Votre grève s’inscrivait dans le cadre d’une grève plus large des femmes au Royaume-Uni et à l’échelle internationale à l’occasion de la Journée internationale des femmes, afin d’attirer l’attention sur l’exploitation du travail des femmes dans tous les aspects de leur vie. Comment pensez-vous que le fait d’être une travailleuse du sexe peut se comparer à d’autres travaux féminisés ou non rémunérés comme les soins et le ménage?

C.M.: À bien des égards, c’est le même travail. Les clients viennent nous voir non seulement parce qu’ils veulent du sexe, mais aussi parce qu’ils veulent une personne qui leur soit sympathique, qui les écoute. Ça peut être pour un quart d’heure, pour une demi-heure, pour une heure, ou pour plus longtemps. Ils recherchent de l’intimité et veulent sentir qu’on s’occupe d’eux, qu’ils sont au centre de l’attention de quelqu’un pour un moment. 

En fait, une des femmes de notre réseau faisait du travail sexuel avec un client, et agissait comme aide-soignante auprès de lui, c’était deux métiers qu’elle exerçait avec la même personne. Elle nous rapportait trouver beaucoup plus exigeant le travail d’aide-soignante que le travail du sexe. 

 En 2017, nous avons réalisé une enquête et nous avons constaté que beaucoup d’autres emplois étaient décrits par les femmes comme de l’exploitation et comme étant dangereux.1 Le travail du sexe est l’un des emplois les plus dangereux, uniquement parce que les hommes violents savent qu’ils peuvent s’en tirer en étant violents envers nous. Ils savent que nous n’allons pas porter plainte aux autorités pour ne pas être poursuivies. C’est comme ça.

Donc, cette enquête était vraiment éclairante. Nous sommes allées à la Chambre des communes pour en faire le lancement. Il nous a été très utile de démontrer que beaucoup d’autres emplois sont décrits comme des emplois d’exploitation et dangereux. Le travail du sexe n’est pas unique en son genre. 

Dans le travail du sexe, il est possible de gagner un peu plus d'argent en un peu moins de temps. C'est très important, surtout si vous êtes une mère ou si vous exercez un autre travail, par exemple en travaillant dans une banque ou ailleurs, et que le travail du sexe sert à compléter votre faible salaire. Plusieurs se retrouvent dans cette situation. De plus, l’accès aux emplois dans ce pays est tout autre pour les personnes migrantes. Plusieurs d’entre elles n’ont pas le droit de chercher un emploi. Sans oublier tou·te·s ceux et celles vivant dans la pauvreté et affecté·e·s par les discriminations, ce qui est le cas des personnes trans et des femmes racisées constamment confrontées au racisme sur le marché du travail. C'est pourquoi autant de personnes sont poussées vers l'industrie du sexe.

CATS: Comment organise-t-on concrètement une grève du travail du sexe? Comment faire en sorte que tout le monde puisse y participer, même les plus précaires? La whorearchy (la hiérarchisation des différents types de travail du sexe, certains étant plus respectables comme le strip-tease ou la webcam que le travail du sexe incluant un service complet2, en particulier celles qui travaillent dans la rue) est l’un des facteurs qui influencent le degré de criminalisation dont une personne fera l’objet. Cela a-t-il été un problème lors de l’organisation de la grève et comment pouvez-vous y remédier? 

C.M.: Nous sommes actives depuis longtemps, nous avons un très grand réseau dans tout le pays, comme à l’international. Nous nous organisons avec des personnes qui travaillent de différentes manières, à l’intérieur et à l’extérieur, et tout le monde était invité à se joindre à la grève de l’année 2000. Les rencontres d’organisation réunissaient des personnes qui travaillaient non seulement à Soho, mais aussi à d’autres endroits.  Nous nous sommes assurées que tout le monde puisse faire des suggestions. Nous avons également veillé à assurer la possibilité de demeurer méconnaissable, et qu’il serait possible de participer sans devoir s’identifier comme travailleuse du sexe et compromettre sa sécurité. La sécurité des femmes ne serait pas compromise puisque tout le monde porterait des masques. 

Sans égard à leur façon de travailler, les strip-teaseuses comme les personnes travaillant en ligne ont pris part à la grève. Nous étions vraiment déterminées à ne pas être divisées selon nos façons de travailler. Nous sommes toutes affectées d’une certaine manière par les lois, peu importe comment nous travaillons, mais pour nous c’était très important de mettre à l’avant-plan la situation des personnes qui travaillent dans la rue, qui sont les plus confrontées aux lois, les plus stigmatisées et les plus vulnérables vis-à-vis de la police et d’autres violences. C’est donc ainsi qu’on nous connaît; on ne tolérera pas de reproches sur la façon dont les gens travaillent, ce n’est tout simplement pas à l’ordre du jour. Nous travaillons toutes pour l’argent parce que nous en avons besoin et nous choisissons de travailler de différentes manières, selon ce qui convient le mieux à notre vie. Je pense que c’est l’une des raisons pour lesquelles nous avons réussi à organiser la grève de 2000 et celles qui ont suivi. Parce qu’elles savaient que nous ne serions pas divisées les unes contre les autres.

CATS: Ici, à Montréal et dans le reste du Canada, la plupart des syndicats et des organisations féministes traditionnelles sont toujours en faveur du modèle nordique3. Comment était-ce d’organiser une grève du travail du sexe au sein d’un mouvement féministe plus large? Comment avez-vous fait pour développer une alliance avec la gauche et le mouvement féministe?

C.M.: Les féministes condamnant la prostitution ont toujours été là, mais à l’époque, en 2000, elles n’étaient pas vraiment intéressées à se dresser contre nous, et les syndicats non plus. Depuis, le modèle nordique est devenu un enjeu à traiter. Nous saisissons  toutes les occasions pour l’aborder, par exemple en allant à des conférences syndicales, en nous exprimant lors d’entrevues avec des féministes dans les médias. Il est évident que la criminalisation des client·e·s ne nous aidera pas, mais qu’elle poussera tout le monde dans la clandestinité et augmentera la stigmatisation. Tous les pays où le modèle nordique a été implanté ont connu une augmentation de la violence contre les travailleuses du sexe. Ces femmes qui se proclament féministes sont en fait le plus grand obstacle à la décriminalisation. Si elles allaient plutôt voir le gouvernement pour lui dire : «Eh bien, nous ne pensons pas que les femmes devraient se prostituer, mais nous pensons que les femmes devraient avoir suffisamment d’argent pour ne pas avoir à le faire», ce serait formidable! Mais ce n’est pas ce qu’elles font; elles adoptent un point de vue moral pour dénoncer la prostitution et en font leur carrière en s’y opposant comme politiciennes, journalistes ou académiciennes. Lors de la grève internationale des femmes en 2000, il y avait des milliers et des milliers de femmes qui marchaient dans les rues. Il y avait des groupes de féministes qui se tenaient sur le bord de la rue avec des pancartes bizarres, mais elles n’ont jamais été en mesure de contrer ce que les travailleuses du sexe affirmaient publiquement.

La sécurité des femmes est un sujet que le gouvernement ne devrait pas pouvoir argumenter. Nous avons ici un prestigieux comité gouvernemental qui a passé un an à faire une vaste recherche sur la prostitution et qui a recommandé en 2016 sa décriminalisation, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur. Aussi, que les dossiers criminels pour prostitution soient effacés afin que les travailleuses du sexe puissent trouver un autre emploi. Il a aussi été recommandé que la prostitution ne soit pas confondue avec la traite humaine. Mais ces recommandations n’ont pas été prises en compte; le gouvernement a déclaré qu’il fallait faire plus de recherches ce qui signifie juste plus d’argent entre les mains de certain·e·s universitaires. Mais même les universitaires qui ont fait plus de recherches n’ont pas été capables de présenter le genre de contre-rapport qu’ils et elles voulaient tant produire. 

Les lois doivent changer et elles changeront. Avant, une femme divorcée était considérée comme une traînée, mais plus maintenant, les choses ont changé, il y a eu un mouvement de femmes. La décriminalisation aura lieu parce que les travailleuses du sexe sont un élément clé du mouvement international de femmes. 

Affiche travailler c'est faire la pute
Rassemblement pour la décriminalisation du travail du sexe à Montréal le 3 mars 2022, photo par Youssef Baati

CATS: La critique des frontières et la façon dont elles sont presque toujours exclues du discours sur la traite des êtres humains semblent constituer une grande partie de votre campagne. Pouvez-vous nous en dire un peu plus à ce sujet ?

C.M.: Nous avons beaucoup de femmes migrantes dans notre réseau et beaucoup d’entre elles demandent l’asile, fuyant d’autres pays et essaient de survivre. Selon la législation du Royaume-Uni, les demandeur·se·s d’asile sont censé·e·s vivre avec 37 £ par semaine; c’est une somme dérisoire! Donc, pour survivre et peut-être pour envoyer de l’argent chez elles, le travail du sexe est l’une des options qui s’offrent à ces femmes. 

Nous savons également de notre expérience, non seulement à Soho, mais aussi dans d’autres villes du pays, que la police cible les femmes migrantes sous prétexte de sauver les femmes des trafiquants. Nous en avons fait une priorité de contrer ce discours. Par exemple, à Soho, les femmes disent : «écoutez, on ne nous force pas, nous travaillons ici parce que nous devons travailler et envoyer de l’argent à notre famille. Chaque centime que nous gagnons, nous l’envoyons à notre famille». La seule contrainte à laquelle nous sommes soumises est celle de ne pas avoir assez d’argent sans faire le travail du sexe.

Les meilleures recherches ont montré que moins de 6 % des travailleuses du sexe migrantes sont victimes de la traite. C’est pourquoi, lorsque nous nous exprimons publiquement, nous nous assurons de contredire la publicité que la police reçoit lorsqu’elle effectue des descentes. Il est clair que ces descentes n’ont rien à voir avec le sauvetage des femmes de la traite, mais plutôt avec le programme d’immigration du gouvernement, qui consiste à expulser le plus grand nombre possible de personnes migrantes. Les femmes qui sont arrêtées sont souvent envoyées dans les centres de détention pour personnes migrantes et souvent expulsées contre leur volonté. C’est terrible. 

CATS: Selon vous, quelles sont les prochaines étapes du mouvement des travailleuses du sexe au Royaume-Uni ? Quel est l’impact de la COVID sur la façon dont vous vous mobilisez ?

C.M.: Je suis sûr que c’est la même chose dans votre pays, mais la COVID n’a fait qu’exacerber tous les enjeux. Tout d’abord, tout le monde a essayé d’arrêter de travailler. Les gens étaient et sont toujours dans cet horrible dilemme : soit vous arrêtez de travailler pour ne pas rendre votre famille vulnérable au virus, soit vous n’avez pas d’argent pour les nourrir. Et vous ne pouvez pas payer votre propriétaire si vous travaillez à l’intérieur. Ou vous pouvez aussi décider de continuer à travailler et avoir un peu d’argent, mais vous devez alors être très très prudentes avec les clients et la police qui peut vous poursuivre.

Les personnes qui ont continué à travailler ont pris des précautions très strictes avec les clients. Pendant le confinement, plusieurs ont pratiquement arrêté parce qu’elles craignaient que leurs voisins, la police ou autres autorités ne les attrapent d’une manière ou d’une autre et d’avoir des ennuis avec la justice, puis d’avoir une autre situation à gérer. De manière horrible, la répression policière s’est poursuivie dans plusieurs zones, ce qui est scandaleux. 

Certaines organisations de travailleuses du sexe ont fait un excellent travail pour collecter des fonds pour celles qui ne pouvaient pas continuer à travailler, et nous avons aidé à distribuer cet argent aux personnes de notre réseau qui en avaient besoin. Mais nous avons décidé, pendant que ce travail de qualité se poursuivait, que nous nous concentrerions à faire pression sur le gouvernement pour qu’il reconnaisse le travail des travailleuses du sexe, qu’il accorde une amnistie aux arrestations et pour que les travailleuses du sexe puissent facilement avoir accès à tous les types de revenus d’urgence. Mais le gouvernement n’a pas mis de l’avant la moindre mesure pour permettre aux travailleuses du sexe d’obtenir cet argent. Nous nous sommes assurées, dans notre campagne publique, que ce point soit visible et cela a, en fait, réuni quelques membres du parlement. Nous avons demandé à tout le monde sur notre liste de diffusion d’écrire à leur député local et de faire pression sur ceux-ci pour qu’ils soulèvent ces questions au parlement, et certains l’ont fait. Le gouvernement nous est revenu en disant : «les gens peuvent avoir accès à une prestation appelée Crédit universel», qui est très difficile à obtenir, qui prend du temps à se rendre jusqu’à vous et qui ne suffit pas pour vivre. Aujourd’hui, les gens sont bien plus au courant que ces prestations sont très faibles, car de nombreuses personnes dans ce pays doivent y recourir d’une manière ou d’une autre pour survivre pendant cette période de COVID. 

La COVID a rendu clairs beaucoup d’enjeux, à commencer par la quantité de travail de soin que font les femmes, en s’assurant que les personnes dans les communautés aient suffisamment de nourriture, que tout le monde aille bien. Elle a également clarifié la brutalité du gouvernement. Par exemple, dans les résidences de soins 4, les personnes âgées n’étaient pas du tout protégées contre le virus. On envoyait les personnes dépistées positives des hôpitaux vers les résidences de soins, et bien sûr, des centaines et des milliers de personnes âgées sont mortes. Mais le gouvernement en est très heureux; il n’a pas eu à payer leurs pensions! Le gouvernement vient d’annoncer que des milliards de Livres sterling iront à l’armée, donc nous savons qu’il y a de l’argent. Il a dû organiser tout un système de permission pour que les gens reçoivent 80% de leurs salaires s’ils sont temporairement licenciés. Nous savons donc que l’argent est là et nous savons qu’ils nous ont menti quand ils nous ont dit qu’il n’y avait pas d’argent. Il est très clair qu’ils ne se sont pas organisés pour s’ assurer que les travailleur·euse·s des hôpitaux et des résidences de soins bénéficient de toute la protection dont iels avaient besoin. C’est la même chose avec les travailleuses du sexe, ils ne se soucient pas vraiment de savoir si nous vivons ou mourons. Je pense que les gens sont encore plus sceptiques qu’avant à l’égard du gouvernement. 

Quand on parle du travail du sexe, il est clair que la criminalisation sert à nous diviser : il y a les bonnes et les mauvaises filles. Les bonnes filles travaillent dans un supermarché et les mauvaises filles font du travail du sexe. On continue de nous criminaliser parce que sinon, nous serions dans une position où nous pensons que plus d’argent nous est dû de la part du gouvernement. Nous ne nous laisserons pas diviser ainsi, de la même manière que nous ne nous laissons pas diviser par la façon dont nous travaillons. En Nouvelle-Zélande, la décriminalisation n’a pas entraîné une augmentation énorme du nombre de personnes qui s’adonnent au travail du sexe, car cela dépend plutôt de la situation financière du pays. C’est seulement que vous n’êtes pas criminalisées pour avoir gagné de l’argent de cette façon. Les gouvernements doivent soutenir le mouvement international des travailleuses du sexe et si on appuie notre lutte sur notre sécurité et nos droits, nous allons gagner!

1.Le rapport «What’s A Nice Girl Doing In A Job Like This: a comparison between sex work and other jobs commonly done by women» peut être retrouvé en ligne.

2.Dans le jargon, un service complet est un service qui inclut une pénétration.

3. Essentiellement, la criminalisation des clients et des tiers partis.

4.Traduction libre de ‘’care home’’

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Criminalization Sex Work Sign

Lettre ouverte: «Nous ne voulons pas être sauvée, nous voulons des droits!»

« Nous ne voulons pas être sauvé.e.s! Nous voulons des droits! »

Les travailleuse.eur.s du sexe revendiquent la décriminalisation complète de leur travail

Criminalization Sex Work Sign

Les travailleuse.eur.s du sexe (TDS) ne peuvent plus être ignoré.e.s. Sur les territoires non-cédés connus sous le nom de Canada, comme ailleurs, iels continuent d’être affecté.e.s par les politiques qui les criminalisent sous couvert de sauver les victimes de la traite des personnes et de mettre fin à l’exploitation sexuelle. Loin d’atteindre leur but d’éradiquer l’industrie du sexe, ces politiques marginalisent et isolent les TDS des services sociaux et légaux et accentuent leur vulnérabilité aux violences. En réponse à cette répression, iels s’organisent partout dans le monde pour demander la décriminalisation de leur travail, et du même coup, un statut de travailleuse.eur avec l’accès à des droits du travail et les programmes sociaux qui l’accompagnent. Iels défendent  que ce n’est pas la nature de l’activité en soi (échanger des services sexuels pour de l’argent) qui expose les TDS à la violence, mais bien les lois répressives qui encadrent leur travail. 

L’adoption de la Loi sur la protection des collectivités et personnes victimes d’exploitation en 2014 a rendu le travail du sexe illégal pour la première fois au Canada. Cette loi interdit de promouvoir les services sexuels d’une autre personne, de communiquer dans certains lieux publics pour offrir ses services, de se procurer des services sexuels, de profiter matériellement du travail du sexe; et l’achat des services sexuels quelqu’en soit le contexte. Ce modèle législatif, revendiqué par plusieurs groupes féministes anti-prostitution, prétend éliminer la demande en criminalisant les personnes clientes et les tierces parties, pour abolir l’industrie du sexe. Dans les faits, depuis son adoption, cette loi a rendu la situation des TDS plus précaire qu’elle ne l’était déjà, et les a exposé.e.s à plus de violence. En les représentant comme des victimes, ces lois normalisent la violence à leur égard au lieu de la combattre.

En effet, ces législations créent des environnements de travail dangereux et propices à l’exploitation et maintiennent les conditions de travail en-deçà des normes. Ces conditions sont la source de soucis quotidiens, allant de difficultés à être payé.e.s à l’impossibilité de dénoncer la violence des personnes clientes, des employeurs et des forces de l’ordre par des mécanismes légaux. Pour celleux qui travaillent de façon indépendante, la criminalisation reste tout de même un enjeu, puisque les personnes clientes sont moins enclines à fournir des informations importantes pour la sécurité des TDS telles que leur vraie identité. Cela rend difficile pour les TDS de créer et maintenir des mécanismes de sécurité au travail et ces conditions ont mené au meurtre de plusieurs TDS. Pour celleux qui travaillent dans la rue, l’interdiction de communiquer pour la vente de services sexuels dans les lieux publics (près d’un parc, d’une école ou d’une garderie) fait en sorte qu’iels se retrouvent à travailler dans des lieux reclus, mal éclairés et loins de tout témoin, les mettant davantage à risque de violence. Les lois sur l’immigration, en plus des dispositions pénales relatives au travail du sexe, encouragent une surveillance accrue des TDS migrant.e.s, ce qui fait en sorte qu’iels peuvent faire face à la perte de leur statut, la détention et la déportation si leur métier est découvert, et ce, même si iels travaillent dans des secteurs légaux de l’industrie comme les salons de massages licenciés et les strip-clubs

La décriminalisation a été adoptée en Nouvelle-Zélande il y a vingt ans. Depuis, les TDS ont la possibilité de mettre en place des mesures de sécurité et ont accès à des recours lorsqu’iels vivent de la violence au travail. Le gouvernement actuel vient tout juste d’annoncer qu’il allait  réévaluer les impacts de cette loi, alors qu’il avait l’obligation de le faire cinq ans après son adoption. Du temps, on n’en a plus alors que les TDS continuent de souffrir des impacts de la criminalisation !

Il faut annuler la Loi sur la protection des collectivités et personnes victimes d’exploitation et décriminaliser le travail du sexe maintenant!

Protest Militantes
Pour signer la lettre ouverte, c'est ici!

Cette lettre a été endossée par 68 individus et 50 organisations, partout à travers les territoires autochtones non-cédés qu'on appelle Canada, appartenant au milieu syndical, universitaire, étudiant, culturel, de la réduction des méfaits et de prévention des ITSS, des groupes de femmes, de personnes migrantes, autochtones, trans, etc.

Organisations:

  1. Tables des organismes montréalais de lutte contre le sida (TOMS)
  2. Stella, l’amie de Maimie
  3. Sex Professionals of Canada (SPOC)
  4. Sex Workers of Winnipeg Action Coalition (SWWAC)
  5. Answer Society
  6. HIV Legal Network
  7. Peers Victoria Resources Society
  8. Projet LUNE
  9. Solidarité Sans Frontière 
  10. Après l’Asphalte
  11. Tout.e ou pantoute podcast
  12. Closet space Winnipeg
  13. Defund the police
  14. Plein Milieu
  15. Centre Associatif Polyvalent d’Aide hépatite C (CAPAHC)
  16. Chapitre Montréalais des Socialiste Démocratiques du Canada 
  17. Projet Intervention Prostitution Québec (PIPQ)
  18. Fondation Filles d’Action
  19. AlterHéros
  20. 2fxflematin
  21. Syndicat des travailleuses et travailleurs en intervention communautaire (STTIC-CSN)
  22. Aide aux trans du Québec (ATQ)
  23. No Borders Media
  24. Queer McGill
  25. Midnight Kitchen
  26. Collectif Un Salaire Pour Toustes les Stagiaires (SPTS)
  27. Collectif Opposé à la Brutalité Policière (COBP)
  28. REZO – Santé et mieux-être des hommes gais et bisexuels, cis et trans
  29. BRUE
  30. PIAMP
  31. Pivot Legal Society
  32. Réseau d’aide aux personnes seules et itinérantes de Montréal (RAPSIM)
  33. Sphère – Santé sexuelle globale
  34. Dopamine
  35. AIDS Community Care Montreal (ACCM)
  36. Defund Network 604
  37. Projet de Travailleurs de Soutien aux Autochtones (PTSA)/Indigenous Support Workers Project (ISWP)
  38. Indigenous Sex Work and Art Collective (ISWAC) 
  39. Game Workers Unite Montréal
  40. Rue Action prévention (RAP Jeunesse)
  41. Sex Worker Aotearoa Network
  42. Maggie’s Toronto Sex Workers Action Project
  43. PIECE Edmonton
  44. Moms stop the harm
  45. Collectif NU.E.S
  46. Centre for Gender & Sexual Health Equity
  47. AGIR: Action LGBTQ+ avec les immigrant.es et les réfugié.es
  48. Comité d’intervention infirmière anti-oppressive (UdeS)
  49.  Les 3 sex*
  50. Quebec Public Interest Research Group (QPIRG) Condordia
  51. Association des travailleuses et travailleurs de rue du Québec (ATTRueQ)
  52. Sex Workers Industrial Movement (SWIM)
  53. Collages féminicides Montréal
  54. IRIS Estrie
  55. HIV Community Link Society
  56. Syndicat Associatif des Travailleu.ses.rs Autonomes du Québec (S’ATTAQ)

Individus:

  1. Maria Nengeh Mensah – Professeure
  2. Dr Gary Kinsman
  3. Kamala Kempadoo – Professeure
  4. Dr Mary Sherman – Co-coordinatrice du Projet de Travailleur de Soutien aux Autochtones
  5. Mollie Bannerman – Directrice de Women & HIV/AIDS Initiative
  6. Louise Toupin – Alliée
  7. Marlihan Lopez – Coordinatrice de l’Institut Simone de Beauvoir et vice-présidente de la FFQ
  8. Ted Rutland – Professeur et auteur
  9. Kiki Lafond – Coordinatrice du programme travail du sexe à RÉZO
  10. Robert Paris – Directeur de Pact de Rue
  11. Audrey Monette – Criminologue
  12. Mary-Anne Poutanen
  13. Christine Wingate – Directrice de Moms Stop The Harm
  14. Petra Schulz – Co-fondatrice de Moms Stop The Harm
  15. Fadwa Bahman – Coordinatrice aux communications pour Queer McGill
  16. Dr. Jess Rowan Marcotte – Organisateur communautaire et artiste
  17. Émilie Roberge – Chargée de concertation communautaire sur les surdoses et étudiante au baccalauréat en travail social
  18. Laura Augustin –  Chercheuse
  19. Pam Plourde – Étudiante au doctorat en sexologie
  20. Alexandre Lamontagne – Étudiant  en travail social
  21. Chacha Enriquez- Professeur.e au collégial
  22. Marie LaRochelle – Consultante pour OBNL et podcasteuse
  23. Laurence Bouchard – Éducatrice spécialisée
  24. Seeley Quest – Militant.e
  25. Ana Vujosevic – Coordinatrice de la Women and HIV/AIDS Initiative (WHAI) à Moyo Health and Community Services
  26. Dr. Nathan Dawthorne – Anthropologue, chercheur sur le travail du sexe masculin, militant pour la santé mentale
  27. Jean-Philippe Bergeron – Travailleur de rue chez Dopamine
  28. Angela Carter – Travailleuse de rue
  29. Donny Basilisk – Travailleur du sexe
  30. Zakiyyah Boucaud – Étudiante et travailleuse du sexe
  31. Dawn-Marie – Aidante communautaire
  32. Megane Christensen – Travailleuse de rue
  33. Amélie Ouimet – Sexologue
  34. Anaïs Gerentes – Candidate à la maîtrise en travail social
  35. Tonye Aganaba – Musicienne et community worker
  36. Britany Thiessen – Dirigente syndicale
  37. Rosalie Vaillancourt – Hurmoriste
  38. Mallory Lowe – Artiste visuelle
  39. Léo Mary- Chargé.e des communications pour la TOMS
  40. Anne Archet- Écrivaine 
  41. Sandrine Blais – Intervenante
  42. Josée Leclerc – Intervenante
  43. Rev David Driedger
  44. Melina May – Travailleuse du sexe et militante au CATS
  45. Adore Goldman – Travailleuse du sexe et militante au CATS
  46. Samantha Knoxx – Travailleur.euse du sexe
  47. Pandora Black – Activiste et travailleuse du sexe
  48. Kristen Wiltshire – Activiste
  49.  Nadia Duguay – Alliée
  50. Jelena Vermilion
  51. Francis Sheridan Paré
  52. Maxime Holliday
  53. Sam Funari
  54. Magdalene Klassen
  55. Jesse Dekel
  56. Lana Amator
  57. Rida Hamdani
  58. Gaëlle Anctil-Richer
  59. Ellie Ade Kur
  60. Valérie Comeau
  61. Mason Windels
  62. Lysandre M.G.
  63. Éliane Bonin
  64. Moriah Scott
  65. Virginia Potkins
  66. Chanelle Deville
  67. Sophie Hallée
  68. Ivy Sinclair
  69. Catherine Desjardins-Béland
  70. Jonathan McPhedran Waitzer
  71. Roxane Barnabé
  72. Raphaëlle Auger
  73. Mallory Bateman
  74. Juliette Pottier-Plaziat
  75. Charlie Fraser
  76. Geneviève Smith-Courtois
  77. Heather Day

Croisade contre la porno

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Croisade contre la porno d'hier à aujourd'hui

Par adore goldman et céleste

Women holding a sign written "Support your local pornstar" on it : ...
Photo tirée du film The Naked Feminist. On y voit Marlene Willoughby en train de manifester devant Ms. Magazine.

Le 17 août dernier, une bombe est tombée sur les travailleuse.eur.s du sexe (TDS): OnlyFans bannit la pornographie! Pour plusieurs, c’est un revenu permettant de boucler les fins de mois qui vient de s’envoler. Le tout est encore plus choquant considérant que la plateforme a énormément profité du virage en ligne du travail du sexe durant la pandémie de la COVID-19, le nombre d’abonné.e.s étant passé de 7,9 millions à 85 millions en un an de pandémie.1 Quelques jours après l’annonce de cette décision, le site suspend finalement sa décision. Entre les branches, on entend que les compagnies de crédit étaient à l’origine de la censure des TDS sur OnlyFans. Effectivement, les changements de conditions de Mastercard en matière de sites pour adultes coïncidaient avec la date des changements de termes de services de la plateforme.2

C’est que derrière les portes closes, le capital se fait copain-copain avec les gardien.ne.s de la moralité. Celleux qui font croisade contre la pornographie seraient aussi animé.e.s par la lutte au trafic sexuel, au « revenge porn »3 et à l’exploitation des enfants. On ne peut pas être contre la vertu après tout. La porte-parole de la campagne Traffickhub, Laila Micklewait, se proclame même féministe! Aux côtés du National Center On Sexual Exploitation, ces groupes sont les chefs de file de cette sainte guerre à la porno et bénéficient d’une grande crédibilité: ils sont invités à témoigner au parlement, ou même dans le New York Times, sans qu’on ne questionne jamais leurs motifs tant ils sont vertueux. Pourtant, l’enfer est bel et bien pavé de bonnes intentions! Des bonnes intentions qui pourraient s’avérer particulièrement destructrices pour les conditions de travail des TDS!

Il est parfois difficile de comprendre pourquoi nous, les TDS, nous faisons chasser d’un site internet à l’autre, alors que nous constituons une importante source de revenu pour ces plateformes et pour les compagnies de crédit. Nous proposons dans cet article de faire la genèse, certes incomplète, des groupes anti-pornographie, de leurs luttes, de leurs victoires et de leurs défaites, afin de bien saisir les forces en présence. Parce qu’après tout, il faut comprendre ses ennemis pour pouvoir les combattre! 

80’s – 90’s: Coucher avec l’ennemi

La naissance du mouvement anti-pornographie

Le mouvement anti-pornographie est né chez nos voisins du sud à la fin des années 1970 et s’est cristallisé dans les années 1980. À cette époque, une certaine frange du mouvement féministe se bat plutôt ironiquement au côté de la droite chrétienne conservatrice dans le but de bannir le contenu sexuellement explicite. Partageant des buts similaires en apparence, ces deux mouvements luttent à travers des organisations distinctes, bien qu’ils collaborent à quelques occasions. Ils s’opposent toutefois sur d’autres enjeux pensons à l’avortement et combattent la pornographie pour des raisons différentes. Nancy Witthier et Kelsey Burke, toutes deux spécialistes des liens entre le mouvement anti-pornographie religieux et féministe, qualifient ceux-ci de « strange bedfellows » ou de « friennemies », à la fois amis et ennemis.4

Tout comme les féministes radicales, mais pour des raisons différentes, les groupes organisés autour de la droite religieuse américaine cherchent à éradiquer l’industrie du sexe. Ils voient la pornographie comme une menace à la famille traditionnelle. Le groupe Morality in the Media, toujours actif sous le nom de National Center on Sexual Exploitation (NCOSE), fait campagne non seulement contre la pornographie, mais également contre une variété de matériel visuel qu’il considère obscène, allant du roman érotique à Walt Disney5, alléguant une crise des valeurs. Même en 2018, NCOSE faisait campagne pour que le magazine Cosmopolitan soit retiré des tablettes du Walmart.6 Selon le site de l’organisation, le groupe s’est créé à la suite d’un incident où un individu non-identifié a placé du matériel pornographique à quelques mètres d’une cour d’école. Des parents, éplorés à l’idée que leurs enfants puissent être exposés à ce matériel, se sont confiés à leur prêtres locaux, ce qui a donné naissance à l’organisation.7 Une de leur première campagne était de poser un peu partout des étiquettes sur lesquelles était écrit « SAVEOURCHILDREN » et un numéro de téléphone local.8 Leur préoccupation est donc davantage l’exposition à la pornographie – selon une définition bien large – et la supposée déchéance morale qui s’ensuit que l’exploitation sexuelle en tant que telle.

Si les groupes conservateurs chrétiens font quelques tentatives de batailles juridiques à l’époque, les féministes radicales auront relativement plus de succès dans ce domaine. Pour elles, la pornographie est vue non seulement comme encourageant la violence, mais carrément comme une forme de violence en soi allant à l’encontre des droits des femmes. Plusieurs groupes féministes dédiés à son abolition seront formés vers la fin des années 1970 et seront actifs dans les années 1980 dans plusieurs villes américaines, tels que Women Against Pornography, Women Against Violence in Pornography and Media, Women Against Violence Against Women, Feminists Fighting Pornography. Andrea Dworkin et Catharine MacKinnon sont des figures de proue de ce mouvement. Elles signent ensemble la Anti-Pornography Ordinance, une proposition légale pour faire en sorte que la pornographie soit considérée comme une violation des droits des femmes. Cette proposition sera adoptée dans les villes de Minneapolis et d’Indianapolis, puis sera considérée par la Cour fédérale comme étant contraire au droit à la liberté d’expression.9

Au sein du mouvement féministe, la pornographie, de même que le travail du sexe et les relations sado-masochistes, sont des points de rupture entre les féministes radicales et celles qu’on appelle les féministes pro-sexe. On qualifie souvent cette confrontation de valeurs de feminist sex-war ou porn-war.  Parmi celles qui défendent le droit pour les femmes de regarder et de faire de la pornographie, on retrouve entre autres les autrices et activistes lesbiennes Gayle Rubin et Pat Califa.10

Ainsi, dans les années 1980-1990, les féministes radicales ont réussi là où la droite chrétienne a échoué: censurer la pornographie au niveau légal, bien que ces victoires soient de bien courte durée. Au Canada, la Cour suprême, dans le cas R. c. Butler, reprend l’analyse juridique de MacKinnon dans sa définition de l’obscénité.11 Cette dernière permet de faire entrer la pornographie dans cette catégorie juridique, parce qu’elle nuirait à l’égalité hommes-femmes et, ainsi, de la censurer. Ironiquement, bien qu’ayant eu peu d’impacts sur la pornographie hétérosexuelle, cette loi a mené à la saisi d’un nombre important de livres d’auteur.e.s gays et lesbiennes aux douanes canadiennes. La librairie Little Sisters à Vancouver, spécialisée en littérature gaie et lesbiennes, a poursuivi le gouvernement du Canada à la suite de la saisie de plusieurs livres sous prétexte d’obscénité, et la Cour suprême a reconnu en 2000 qu’il s’agissait d’une atteinte à la liberté d’expression.12

Les années 2000-2010: Les féministes de droites

Le “rebranding” des groupes de droites et leur influence politique

Au début des années 2000, le mouvement féministe anti-pornographie a perdu de l’ampleur. Ironiquement, selon Nancy Witthier et Kelsey Burke, c’est sûrement ce déclin qui a permis le renouveau des groupes de la droite chrétienne.13 Ces derniers effectuent un « rebranding ». Par exemple, le groupe Morality in the Media est devenu le National Center On Sexual Exploitation (NCOSE) en 2015. Le trafic sexuel est alors devenu le coeur des campagnes de ces groupes, aux côtés de la lutte contre les droits des personnes LGBTQ+ et contre le droit à l’avortement.14 Ainsi, le déclin du mouvement anti-pornographie permet aux groupes de la droite religieuse de s’approprier le discours et les stratégies du mouvement féministe des années 80.

Mené par Benjamin Nolot, le groupe Exodus Cry, qui commença en 2007 comme un groupe de prière chrétien affilié à la International House of Prayer Kansas City (IHOPKC),  est maintenant un acteur important dans la lutte à la pornographie.15 Ce groupe priait pour la fin du trafic sexuel et du trafic humain. Ces chrétiens dominionnistes sont reconnus pour tenir, entre autres, des propos homophobes et anti-avortement.16 Derrière ces voeux pieux, les vraies intentions d’Exodus Cry sont d’abolir totalement l’industrie du sexe commercial, incluant le travail du sexe à service complet et la pornographie, tel que textuellement inscrit dans leur mission déclarée à l’État à travers leur déclaration d’impôt17. Pour elleux, aider les victimes du trafic humain signifie sauver tou.te.s les TDS, prétendument exploité.e.s. Leurs méthodes pour arriver à leurs fins sont diverses et incluent : faire pression sur les gouvernements nord-américains pour pousser des législations alignées avec leurs idéologies, réhabiliter les TDS, mettre sur pied des campagnes médiatiques supposément anti-trafic humain, réaliser des films d’apparence progressiste qui sont réellement teintés de propagande religieuse et d’idéologies de la droite conservatrice, etc.18 Melissa Gira Grant, journaliste américaine et auteure de Playing the Whore, explique que les actions de ces groupes religieux, pas tout à fait transparents, nuisent à la vie des TDS qu’ils déclarent sauver :

Comme résultat de ces années à construire leur influence, « combattre le trafic », tel que définit par ces groupes, a aussi mené à des politiques comme définancer des programmes de lutte au VIH/SIDA qui travaillaient avec des TDS et à la place, supporter des programmes qui fait la promotion de l’abstinence à la place du condom. Les groupes catholiques utilisent le trafic pour bloquer les financements des programmes anti-trafic qui offrent des références pour la contraception et l’avortement.19

Pour arriver à leurs fins, ces groupes ont acquis une influence politique notoire au fil du temps et rallient à la fois les franges conservatrices et libérales de la politique américaine. Afin de construire leur crédibilité, Exodus Cry nie toute affiliation avec le IHOPKC. Toutefois, comme le rapporte Gira Grant, ces deux groupes continuaient de faire des événements en partenariat aussi récemment qu’en mars 2020.20

Collage par Maxime

2018: INTERNET, UN NOUVEAU TERRAIN DE LUTTES

SESTA-FOSTA, BACKPAGE ET SES CONSÉQUENCES

 

Il faut dire que la montée d’Internet a changé le visage de l’industrie du sexe, de la pornographie aux services d’escortes, laissant place à de nouvelles paniques morales. En 2018, le site Backpage, qui publiait de petites annonces et était réputé pour héberger des publicités de services sexuels, a été saisi par les autorités fédérales sous prétexte de faciliter le trafic sexuel et l’exploitation de mineur.e.s sur sa plateforme. Les fondateurs du site font maintenant face à des accusations d’avoir facilité la prostitution et de blanchiment d’argent, mais il n’est aucunement question de trafic sexuel. En septembre 2021, le juge a déclaré l’annulation de leur procès parce que les procureurs faisaient de trop nombreuses allusions à l’exploitation de mineur.e.s sur la plateforme, alors que les accusés ne faisaient pas face à ce genre de charges.21

Malgré tout, le procès de Backpage est une première: le Communications Decency Act, passé en 1996, prévoit que les plateformes qui publient principalement du contenu créé par des tierces parties ne sont pas responsables de ce que ces derniers publient.22 En d’autres mots, Backpage n’était pas considéré comme responsable du contenu publié par ses utilisateur.rice.s. Quelques jours après la saisie de Backpage en 2018, les lois Stop Enabling Sex Traffickers Act (SESTA) et Allow States and Victims to Fight Online Sex Trafficking Act (FOSTA) sont votées par le sénat américain afin de corriger ce vide juridique. Désormais, les plateformes qui hébergent en toute connaissance de cause du contenu facilitant la prostitution seront tenues responsables.23 Ces lois, censées s’attaquer au trafic sexuel, ratissent donc beaucoup plus large: elles viennent criminaliser tout site hébergeant du contenu associé à la prostitution. C’est donc sans surprise que plusieurs médias sociaux, comme Tumblr et Instagram, ont décidé de changer leurs standards pour ne plus accepter le contenu des TDS sur leur plateforme.24 25 

Depuis, SESTA-FOSTA a des effets dévastateurs sur les TDS. Un sondage réalisé par le collectif Hacking/Hustling suite à l’adoption de la loi montre que 72,45% des répondant.e.s attribuent la fermeture de nombreux sites d’annonces à une grande instabilité économique et 33,8% des répondant.e.s ont observé une augmentation de la violence des clients.26 C’est que la précarité économique rend les TDS beaucoup plus vulnérables à la violence et, ironiquement, au trafic sexuel. Comme le fait remarquer Caty Simon du groupe Whose Corner is it Anyway, un regroupement de TDS à faible revenu, qui vivent de l’instabilité résidentielle, travaillent dans la rue et/ou utilisent des opiacés et des stimulants: 

Je pense qu’un des mythes […] est cette idée qu’il y a une division binaire entre le trafic sexuel et le travail du sexe consensuel. C’est comme dire que, parce qu’il y a de l’exploitation dans le travail, tout travail est coercitif, […] ce qui est vrai sous le capitalisme! Mais il y a un  continuum entre choix et coercition dans chaque décision d’emploi. Le problème c’est qu’on crée un environnement où le trafic se multiplie chaque fois que la criminalisation s’intensifie. […] [Q]uand Backpage a été fermé, ce qui est arrivé est que […] celles qui faisaient du travail du sexe consensuel sont devenues plus à risque d’être trafiquées. Parce que si tu n’as pas ces outils pour être une travailleuse du sexe indépendante […] il te faut trouver tes clients.27

Ainsi, la fermeture de Backpage et SESTA-FOSTA ont agit comme des catalyseurs de violence pour les TDS. Pourtant, pour les groupes comme NCOSE et Exodus Cry, ces événements traçaient la voie à une nouvelle campagne pour abolir la pornographie…

2020-2021 : CAMPAGNES ET PROPAGANDE CONTRE « BIG PORN »
TRAFFICKINGHUB, DIRTY DOZEN ET MINDGEEK

Signeriez-vous une pétition aux apparences progressistes, modernes et inclusives, qui présente plusieurs histoires réelles de trafic sexuel, de trafic humain et d’exploitation de mineur.e.s et qui veut tenir Pornhub responsable de faciliter ces activités criminelles? Moi, je la signerais, mais c’est trop beau pour être vrai.

La campagne contre Pornhub,  appelée Traffickinghub, est sortie en février 2020.28 Sa porte-parole n’est nulle autre que Laila Mickelwait, qui était elle-même salariée du IHOPKC de 2011 à 2014.29 Les mots  « présenté par  Exodus Cry30 », qui étaient inscrits au bas du site Internet de Traffickinghub jusqu’à la mi-novembre 2021, viennent entacher cette belle image de défenseur de la justice sociale. Le fait que cette phrase ne soit plus affichée sur le site de Traffickinghub démontre, encore une fois, les efforts pointilleux mis en œuvre pour se détacher en apparence de ces groupes religieux. Il ne faut pas oublier qu’ils sont tout de même entrelacés.

Sous ses airs nobles et authentiques, Exodus Cry pousse pour bien plus que pour des représailles contre MindGeek, qui détient plusieurs sites de pornographie comme PornhubYouPorn et Redtube.31 En outre, ce genre de campagne n’est qu’une continuité de la guerre contre le travail du sexe commencée par les mêmes groupes de la droite religieuse américaine au début des années 80. Toujours est-il qu’ils ont rajouté une arme très efficace à leur arsenal déjà puissant : simuler leur laïcité et leurs préoccupations féministes pour rallier le plus de gens possible à leur lutte noble de sauver les victimes de trafic sexuel. Iels savent qu’en copiant les discours progressistes, iels peuvent rallier plus de gens à leur cause et poursuivre leur agenda caché. 

De son côté, NCOSE mène une campagne similaire, la Dirty Dozen – la sale douzaine – publiant chaque année douze sites accusés d’encourager et de profiter de l’exploitation sexuelle sur leur plateforme. 32 L’édition 2020 incluait des sites utilisés par les TDS pour publiciser leurs services en ligne ou en personne, comme TwitterOnlyFans, Massage Envy, Reddit et Seeking Arrangement, mais également des sites accusés de publier des représentations d’actes sexuels comme Netflix, ou encore de collaborer avec Mindgeek comme Wish et Visa

Leurs techniques de popularisation fonctionnent assez bien puisque la campagne Traffickinghub est devenue virale ; elle a récolté un peu plus de 2 millions de signatures et a fait beaucoup parler.33 En effet, l’article The Children of Pornhub de Nicholas Kristof, chroniqueur du New York Times, en a ébranlé plusieurs puisqu’il présentait des histoires détaillées de jeunes victimes de trafic et d’exploitation sexuelle.34 Cet article mentionnait la pétition de Traffickinghub, lui donnant davantage de traction. Ce n’est qu’un exemple parmi tant d’autres où la violence subie par les enfants, les femmes et les TDS est utilisée contre elleux. Ces supposé.e.s sauveur.se.s finissent par instaurer des conditions et des mesures qui désavantagent encore les victimes et/ou les travailleuse.eur.s Samantha Cole, dans son article à ce sujet, résume bien le phénomène: « L’arrivée de TraffickingHub a puisé dans plusieurs sujets dont les TDS parlent depuis un bon moment, mais qui vient seulement récemment d’atteindre les discussions sociétales. »35 

Effectivement, il est important de tenir responsable le géant de l’industrie pornographique pour ses fautes: les TDS déplorent depuis plusieurs années les problèmes de modération sur Pornhub, ce qui permet à du contenu volé et non consentant de s’y retrouver. Toutefois, ce n’est pas un problème qui appartient uniquement aux sites pour adultes: c’est le lot  de l’ensemble des sites qui permettent à des tierces parties d’importer du contenu. Selon les données du National Center for Missing and Exploited Children (NCMEC), Facebook serait le site internet sur lequel se retrouve 95% du contenu d’abus sexuel sur les enfants, avec 21,7 millions d’incidents rapportés.36 En comparaison, Mindgeek en rapportait 13 229, soit moins que TwitterGoogleSnapchat et TikTok et plus de 1000 fois moins que Facebook.37  

Assurément, les conséquences concrètes de ces campagnes retombent sur les travailleuse.eur.s de l’industrie pornographique et pas sur les grosses compagnies. Ce genre de campagnes virales ont poussé Visa et Mastercard à cesser de supporter les paiements sur Pornhub quelques jours après la sortie de l’article du New York Times.38 Cette mesure n’a eu aucune conséquence sur la compagnie, qui tire la grande majorité de ses revenus de la publicité. En revanche, les créatrice.eur.s vérifié.e.s en ont pâti, car tous les programmes permettant de monétiser du contenu sur la plateforme ont été abolis. C’est suite à ces événements également que Mastercard a décidé d’instaurer davantage de conditions aux sites pour adultes, à l’origine de  la débandade avec OnlyFans.  

Ces campagnes ont également poussé le gouvernement canadien à agir. Le Comité permanent sur l’accès à l’information, la protection de la vie privée et l’éthique de la Chambre des communes a lancé une commission d’enquête sur MindGeek à l’hiver 2021.39 Sandra Wesley, directrice générale de Stella, a dénoncé le fait que le comité ait refusé d’entendre les témoignages des TDS, rétorquant s’intéresser seulement aux vidéos non-consensuelles. Le  comité a toutefois laissé parler Laila Micklewait, dont les liens avec la droite religieuse sont bien connus. 

Les recommandations qui pourraient suivre cette commission parlementaire sont susceptibles d’avoir des impacts sur les TDS, qui pourraient se voir demander de plus en plus de renseignements par les sites qui hébergent leur contenu. On peut penser que ces mesures désavantageraient particulièrement celleux pour qui la création de contenu pour adultes est un revenu de survie. Après tout, la pornographie n’échappe pas à l’économie de plateforme, et  la majorité des productions de porno sont désormais constituées d’un seul individu ou d’un couple avec une caméra ou un téléphone intelligent. En les enfermant dans toujours plus de paperasses, iels ne pourront plus respecter les termes de services des sites toujours plus compliqués. En revanche, de telles politiques favoriseraient le retour des gros studios dans l’industrie qui auront l’argent pour se payer des avocats. 

Bien qu’à ce stade, ce ne sont que des spéculations, les conservateur.rice.s saisissent tout de même cette opportunité d’arriver à leur fin: la sénatrice Julie Miville Dechênes et le député conservateur Arnold Vierssen ont tous deux proposé les projets de loi  S-20340 et C-30241 à la Chambre des communes. Ces lois rendraient responsables légalement les fournisseurs d’Internet et les producteur.rice.s de pornographie si des personnes mineures peuvent avoir accès à du contenu explicite sexuellement ou même à la publicité de ce contenu. Il faut noter qu’encore une fois, les conservateur.rice.s se cachent derrière des préoccupations progressistes: l’objet du projet de loi S-203 est « de protéger les Canadiens, en particulier les jeunes et les femmes, contre les répercussions néfastes de l’exposition des jeunes à du matériel sexuellement explicite, y compris du matériel dégradant et du matériel qui présente de la violence sexuelle »42. Le préambule de ce projet affirme « que la consommation de matériel sexuellement explicite par les jeunes est associée à une série de graves préjudices, notamment le développement d’une dépendance à la pornographie, le renforcement de stéréotypes sexuels et le développement d’attitudes favorables au harcèlement et à la violence y compris le harcèlement sexuel et la violence sexuelle — en particulier à l’égard des femmes »43, alors que ces affirmations sont contestées par de nombreux chercheur.se.s. Si ces propositions ont été tuées dans l’œuf au déclenchement des dernières élections fédérales, rien n’empêche qu’elles soient ramenées sur la table. 

Ce genre de législation a des précédents: en France, la Loi Avia, puis la Loi sur les violences conjugales en 2020 sont toutes les deux venues rendre responsables les sites pornos de la vérification de l’âge des utilisateur.rice.s.44 Le simple fait de cocher qu’on est majeur ne suffit pas; il faut désormais importer des fichiers de pièces d’identité. La loi autorise le Conseil Supérieur Audiovisuel à bloquer en France les sites qui ne s’y conforment pas. Elles ont été vivement dénoncées par le Sydincat du Travail Sexuel (STRASS) qui plaide que cette loi pénalise énormément les TDS qui travaillent sur Internet et qui n’ont pas à leur disposition les ressources pour instaurer ce genre de mécanismes de vérifications. Encore une fois, ces législations sont votées au nom du droit des femmes! Ces propositions trahissent toutefois la vision de la sexualité de la droite: plutôt que d’investir dans l’éducation sexuelle des jeunes, on blâme l’industrie de la pornographie et on réprime du même coup les TDS!

 
Collage par Maxime

ET MAINTENANT?
DISCIPLINER LES CORPS ET LES SEXUALITÉS: VOEUX PIEUX DU CAPITAL

Loin d’arriver à l’utopie imaginée par les féministes radicales dans années 80, ces dernières ont plutôt encouragé la censure de la pornographie qui ne cesse de précariser les conditions de travail de milliers d’individus, surtout des femmes et personnes trans/queer. La campagne #AcceptanceMatters, lancée par des créatrice.eur.s de contenu pour adulte en réponse à l’annonce des changements prévus par Mastercard, rappelle, à juste titre, que les personnes LGBTQ+ sont surreprésentées dans l’industrie pornographique à cause des barrières à l’emploi traditionnel, et que ces changements ne feront qu’empirer leurs conditions de vie.45 En nous rendant plus précaires, c’est à davantage de violence que ces campagnes nous exposent et non l’inverse. Rappelons que ce virage répressif pris par les compagnies de crédit comme Mastercard est directement en lien avec le lobby des groupes aux appartenances religieuses. Il n’est donc pas étonnant que les attaques à la pornographie répriment donc celleux dont la sexualité est la plus taboue, celle qu’on cherche à faire disparaitre derrière les portes des chambres à coucher.

Il peut paraître insolite que les compagnies de crédit laissent les standards moraux de la nouvelle droite religieuse troubler leur profit. Après tout, elles ne sont pas elles-mêmes reconnues pour leur amour de la moralité et du bien commun quand il est question de faire de faire de l’argent. L’analyse des penseuse.r.s Silvia Federici et George Caffentzis à ce sujet est intéressante: 

La répression et l’autodiscipline institutionnalisées, conformes aux voeux de la droite radicale chrétienne, sont requises aujourd’hui aux deux bouts du spectre de la classe ouvrière: celles et ceux qui occupent des emplois temporaires sous-payés, destinés à chercher perpétuellement du travail, comme celles et ceux qui travaillent avec des instruments ultrasophistiqués. Ne nous méprenons pas. De Wall Street à l’armée, les utopies du capital reposent sur une micropolitique des corps infinitésimale, qui domestique notre esprit animal et redéfinit le sens de la « poursuite du bonheur ».46

Ainsi comprise, la moralité de la droite chrétienne radicale s’inscrit parfaitement dans l’idéologie capitaliste, qui cherche toujours à discipliner et à rationaliser les corps davantage, en particulier en ce qui a trait  au sexe. C’est pourquoi «[l]es dangers du désir sexuel sont emblématiques des obstacles que le capital rencontre dans sa tentative de créer des êtres totalement maîtres d’eux-mêmes […]»47. La répression de la pornographie est donc nécessaire pour créer des travailleuse.eur.s bien dociles et discipliné.e.s et s’assurer que la sexualité ne dépasse pas le cadre restraint qu’on lui assigne dans nos vies: entre quatres murs, ceux de la chambre à coucher, de préférence, entre deux personnes, à l’abri des regards. Pour réaliser cet idéal du capitalisme avancé, il est essentiel de faire disparaitre le sexe de tout espace public, que ce soit sur Internet ou dans nos rues. Compris ainsi, combattre la pornographie ne peut pas être un projet féministe ou de gauche! En revanche, il s’agit bel et bien d’un projet capitaliste, et les TDS sont des « corps déviants » dont le capital ne peut se permettre. Nous n’en sommes que les premières victimes, et notre lutte va de paire avec celleux qui, comme nous, le combatte.

1. Axel Tardieu. (2020). « Elles posent nues sur Internet pour payer leurs études », ICI Alberta 

2. Brian Fung. (2021). « Why did OnlyFans ban sexually explicit content? It says it’s the credit card companies ». CTV News

3. Contenu sexuellement explicite partagé sans le consentement de la personne concernée.

4. Nancy Witthier, Kelsey Burke. (2021). « Conservative Christians and anti-porn feminists want to shut down online pornography. That doesn’t make them allies ». Washington Post ↩ 

5. Sandra Wesley. (2021). « War on porn », dans Canadaland, min. 26 

6. Nouvelles intimes. (2021). « Pornhub, après: Ceux qui clament «aider» ne sont pas qui vous croyez », Nouvelles intimes

7. National Center on Sexual Exploitation. (s.d.) History 

8. IDEM

9. Nancy Witthier, Kelsey Burke. (2021). « Conservative Christians and anti-porn feminists want to shut down online pornography. That doesn’t make them allies ». Washington Post

10. Mariavitthoria Salucci. (2021). « The History of The Sex Wars », G-Club

11. Pat Califa. (1994). «II. Among Us, Against Us: Right-Wing Feminism», dans Public Sex. The Culture of Radical Sex, Cleis Press, p. 107

12. Cour Suprême du Canada. (2000). Little Sisters Book and Art Emporium c. Canada

13. Nancy Witthier, Kelsey Burke. (2021). « Conservative Christians and anti-porn feminists want to shut down online pornography. That doesn’t make them allies ». Washington Post

14. Mélissa Gira Grant. (2020). « Nick Kristof and the Holy War on Pornhub », The News Republic

15. Laurence Niosi. (2021). « Une croisade chrétienne pour fermer Pornhub ». Radio-Canada

16. Mélissa Gira Grant. (2020). « Nick Kristof and the Holy War on Pornhub », The News Republic

17. Tarpley Hitt. (2020). « Inside Exodus Cry: The Shady Evangelical Group With Trump Ties Waging War on Pornhub », Daily Beast

18. Mélissa Gira Grant. (2020). « Nick Kristof and the Holy War on Pornhub », The News Republic 

19. Traduction libre de: “As a result of their years spent building influence, “fighting trafficking” as defined by these groups has also led to policies to defund AIDS programs that worked with sex workers and instead support programs mandating abstinence over condoms. Catholic groups used fighting trafficking to block funding to anti-trafficking programs that offered referrals for birth control and abortion.” IDEM

20. IDEM

21. Jacques Billeaud. (2021). « Judge declares mistrial at trial of Backpage.com founders », ABC news

22. Kendra Albert, Emily Armbruster, Elizabeth Brundige, Elizabeth Denning, Kimberly Kim, Lorelei Lee, Lindsey Ruff, Korica Simon, and Yueyu Yang. (s.d.). FOSTA in a Legal Context

23. Hacking Hustling. (s.d.). What is “SESTA/FOSTA” 

24. Thomson Reuters Foundation. (2018). « Sex Workers Say Tumblr’s explicit Image Ban Makes Their Job More Dangerous », The World 

25. Brit Dawson. (2020). « Instagram’s Problem With Sex Workers Is Nothing », Dazed 

26. Danielle Blunt, Arielle Wolfe. (s.d.). Erased. The Impact of SESTA-FOSTA and the Removal of Backpage.

27. Traduction libre de : « I think one of the many myths […] is this idea that there is a straight binary between traficking and consensual sex work. It’s just like saying that because labor exploitation exists, all labor is somewhat coercitive, which it is […] under capitalism. There is a spectrum of choice and coercion in every single employment decision that everybody makes. But the problem is that you create an environment that rife trafficking whenever criminalization intensifies. […] [When] Backpage went down, what happened […] is that consensual sex worker became vulnerable of being trafficked. Cause if you don’t have those tools in order to be an independant sex workers […] you have people that had to find their parties. »
Cathy Simon. (2021). « Episode 62: Policing Pleasure: The intersection of Sex Work and Drug use with Tamika Spellman and Cathy Simon », Narcotica Podcast

28. Laurence Niosi. (2021). « Une croisade chrétienne pour fermer Pornhub », Radio-Canada

29. Mélissa Gira Grant. (2020). « Nick Kristof and the Holy War on Pornhub », The News Republic 

30. Traduction de « Powered by Exodus Cry ».

31. Laurence Niosi. (2021). « Une croisade chrétienne pour fermer Pornhub », Radio-Canada

32. NCOSE. (2020). Dirty Dozen.

33. Samantha Cole. (2020). «How a Petition to Shut Down Pornhub Got Two Million Signatures », Vice. 

34. Mélissa Gira Grant. (2020). « Nick Kristof and the Holy War on Pornhub », The News Republic.

35. Traduction libre de: “ TraffickingHub’s arrival tapped into something sex workers have been talking about for some time, but has only recently reached mainstream conversations.” Samantha Cole. (2020). « How a Petition to Shut Down Pornhub Got Two Million Signatures », Vice.  

36. Tarpley Hitt. (2021). « Facebook a Hotbed of ‘Child Sexual Abuse Material’ With 20.3 Million Reports, Far More Than Pornhub », Daily Beast

37. IDEM

38. Brian Fung. (2021). « Why did OnlyFans ban sexually explicit content? It says it’s the credit card companies », CTV News.

39. Radio-Canada. (2021). « Les travailleuses du sexe craignent les conclusions de l’enquête sur Pornhub », Radio-Canada. 

40. Julie Miville Dechênes. (2020). Bill S-203: An Act to restrict young persons’ online access to sexually explicit material

41. Arnold Viersen. (2021). Bill C-302: An Act to Amend the Criminal Code (pornographic material).

42. IDEM

43. IDEM

44. Syndicat du travail sexuel. (2020). PPL violence conjugale: la porno a bon dos

45. Acceptance Matters. (2021). Sex Work Banking #AcceptanceMatters 

46. George Caffentzis, Silvia Federici. (2020). «Revisiter les Mormons dans l’espace», dans Par-delà les frontières du corps, les éditions du remue-ménage, p. 112

47. IDEM, p. 114

On ne laisse personne derrière: la bataille pour décriminaliser le travail du sexe des migrant.e.s en Nouvelle-Zélande – Une entrevue avec Dame Catherine Healy du New-Zealand Prostitutes Collective

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On ne laisse personne derrière: la bataille pour décriminaliser le travail du sexe des migrant.e.s en Nouvelle-Zélande – Une entrevue avec Dame Catherine Healy du New-Zealand Prostitutes Collective

PAR JESSE DEKEL

Traduction par Melina May et Adore Goldman

En 2003, la réforme de la Loi sur la prostitution est passée, venant décriminaliser le travail du sexe pour les citoyen.ne.s néo-zélandais.e.s et pour les résident.e.s permanent.e.s. Par contre, la décriminalisation ne s’est pas étendue aux travailleuse.eur.s du sexe (TDS) migrant.e.s. En résulta deux décennies d’exploitation, de coercicion et de criminalisation pour les migrant.e.s qui choisissent de faire du travail du sexe en Nouvelle-Zélande, parce qu’iels ne peuvent pas accéder aux mêmes droits du travail que les autres TDS. Cette année, une pétition parlementaire a été lancée par la TDS et organisatrice Pandora Black dans le but d’abroger la Section 19 de réforme sur la Loi sur la prostitution de 2003 et d’applique aux TDS migrant.e.s qui ont un visa, les même droits du travail et les mêmes protections auxquels les citoyen.ne.s et résident.e.s permanent.e.s ont accès. Je me suis entretenue avec Dame Catherine Healy, fondatrice du New Zealand Prostitutes Collective (NZPC), à propos des lois actuelles et de comment elles ont été mises en place, ainsi que de l’organisation des TDS autour de cet enjeu en Aotearoa1. Catherine Healy est aussi une militante pour les droits des TDS, une chercheuse de terrain et une ancienne TDS. Voici ce qu’elle avait à dire.

Jesse: La réforme de la Loi sur la prostitution de 2003 a décriminalisé le travail du sexe pour les citoyen.ne.s et les résident.e.s permanent.e.s, mais pas pour les TDS migrant.e.s. Comment sont traité.e.s les migrant.e.s sous l’actuelle réforme de la Loi sur la prostitution?

Dame Catherine Healy: Je veux d’abord dire que nous étions absolument dévasté.e.s quand cette clause a été mise comme condition à la décriminalisation. Elle a été ajoutée à la dernière minute par l’ancienne ministre de l’immigration Lianne Dalziel qui faisait du lobby pour les militant.e.s anti-trafic. Elle a rendu son support conditionnel au fait que les migrant.e.s ne seraient pas capables d’entrer au pays avec l’intention de devenir TDS, et cela ne faisait pas de sens pour nous. Et conséquemment, tout ce que vous pouvez imaginer qui aurait pu arriver en terme de criminalisation du travail du sexe arriva et est toujours d’actualité. Les TDS migrantes sont parfois ciblées parce qu’il est de notoriété publique qu’elles travaillent en brisant les lois sur le travail du sexe en terme d’immigration et par le fait même, forcées de travailler dans la criminalité.

Aussi, les autorités les recherchent sous prétexte qu’elles veulent voir si des TDS migrantes sont victimes de trafic, et cela est vraiment terrifiant. Les agent.e.s d’immigration se rendent sur les lieux de travail plusieurs à la fois, et j’ai entendu une histoire où jusqu’à 20 agent.e.s entouraient un certain bordel pour voir s’il y avait des TDS trafiqué.e.s dedans. C’est extrêmement effrayant pour les gens dans cette situation qui ont décidé de devenir TDS et qui ont le droit de travailler dans n’importe quelle autre industrie dans ce pays, excepté le travail du sexe. Donc, c’est une grave préoccupation. Et bien sûr, si vous êtes déporté.e.s, on vous remet un « avis de responsabilité de déportation » qui documente le fait que vous étiez TDS dans ce pays en lien avec une infraction, ce qui est incroyablement stigmatisant pour les personnes qui ont été déportées dans leur pays d’origine où fréquemment, il n’y a pas de support pour le travail du sexe.

Alors, la loi est que si vous venez dans ce pays avec l’intention de devenir TDS et que vous demandez un visa de travail, vous ne pouvez pas être TDS. Cela fait beaucoup de dommage. Et nous avons vu des TDS qui ont été agressé.e.s et qui ont eu peur de dénoncer ces agressions à la police. Nous avons vu des employé.e.s d’hôpitaux nous contacter en disant: « Écoutez, nous avons quelqu’un ici qui a besoin de support » et nous découvrons que cette personne est une TDS migrante qui a été battue, volée ou pire. Et ce sont les conséquences directes de la loi qui continue de les criminaliser puisqu’elles sont directement exposées aux risques auxquels elles ne devraient pas être exposées à cause de la loi.

Jesse: Comment travailler comme un.e TDS migrant.e en Nouvelle-Zélande a changé depuis la réforme de la Loi sur la postitution?

Dame Catherine Healy: Avant la réforme de la Loi sur la prostitution de 2003, les TDS qui étaient arrêté.e.s n’étaient pas des TDS migrant.e.s, elles étaient des citoyen.ne.s néo-zélandais.e.s. Alors, nous avions cette expérience à travers nos différentes communautés d’être arrêté.e.s et emmené.e.s à la cour. La loi d’avant n’impactait pas autant les TDS migrant.e.s qu’elle le fait maintenant. Iels sont exposé.e.s à être dénoncé.e.s à l’immigration lors de recherches de supposées victimes de trafic.

Jesse: Oui, les lois anti-trafic sont imprégnées des réformes racistes, et c’est la même chose partout dans le monde. Je pensais à ça plutôt cette année quand, au Royaume-Uni, le parlement considérait passer une loi sur l’exploitation sexuelle, et toutes ces ONG libérales qui sont financées par des millionnaires et complices du complexe militaro-industriel et qui, en fait, participent à ces actes odieux contre le supposé « trafic sexuel » alors qu’ils sont eux-même impliqués dans ces atrocités. C’est très hypocrite et dégoûtant.

Dame Catherine Healy: Ce l’est. Je pense que c’est exactement cela. Vous avez ce mouvement de gens qui sont sérieux à propos des droits du travail, et iels sont attaqué.e.s dans ces réformes de ce point de vue. La terminologie « esclavage moderne » est devenue l’épine dorsale du discours anti-trafic. Il y a un groupe assez éclectique de gens qui ont des intérêts pour l’amélioration des conditions de travail qui ont été attirés dans ces discussions, mais nous devons être prudent.e.s de développer des lois dans lesquelles des termes ambiguës comme « exploitation » sont définis prudemment pour ne pas causer plus de tort.

C’est notre lot dans ce pays que les gens s’inquiètent des droits, de la sécurité, de la santé et du bien-être des TDS, qu’il n’y ait pas de lois qui vont contribuer davantage à faire du dommage. Nous devons obtenir des actions politiques pour abroger la loi qui cause du tort aux migrant.e.s dans ce pays. Nous avons attendu depuis 2003 pour une balance au parlement où nous pensions que nous pourrions obtenir assez de support pour voir l’abrogation de cette loi, mais nous sentons tout de même que le support politique sera très dur à construire, il s’agit donc d’une véritable lutte pour comprendre comment les choses pourraient s’améliorer de façon spectaculaire avec l’instauration de bons droits du travail et de bons droits en matière d’immigration pour les TDS migrant.e.s.

Jesse : Quel est le discours du gouvernement pour décriminaliser le travail du  sexe pour les citoyen.ne.s néo-zélandais.e.s et les résident.e.s permanent.e.s, mais toujours pas pour les TDS migrant.e.s ? Comment répondez-vous à cela ?

Dame Catherine Healy : À l’époque, en 2003, lorsque le vote a eu lieu, 120 politicien.ne.s ont exercé leur vote et un politicien s’est abstenu. Il s’est senti tellement en conflit qu’il n’a pas su voter pour ou contre et donc, la loi a été adoptée à une voix près, mais c’était un projet de loi très contesté. Il n’a pas été promu par le gouvernement de l’époque, car c’est un seul député qui l’a soumis en tant que projet de loi d’initiative parlementaire et qui a été soutenu par la première ministre Helen Clark. Certains membres de son propre gouvernement et de son parti se sont opposés au projet de loi, tandis que d’autres membres des partis d’opposition l’ont soutenu (le Parti Vert, par exemple, l’a entièrement appuyé) et nous pensons qu’ils soutiendraient également aujourd’hui l’abrogation totale de la législation sur les migrant.e.s. Le gouvernement a également pensé à intégrer un code moral dans la législation : il a déclaré que s’il soutenait la décriminalisation de la prostitution, il ne l’approuvait pas moralement. Il y avait donc une attitude selon laquelle la législation ne convenait pas tout à fait au gouvernement et je pense qu’une partie de la logique de la formulation particulière utilisée était liée au fait que le gouvernement ne voulait pas être un jour dans la position d’être accusé de contraindre les gens à travailler dans l’industrie du sexe. Par exemple, certaines personnes demandent pourquoi Travail et Revenu (qui est notre grande agence gouvernementale d’aide sociale et qui fait partie du Ministère du Développement Social) ne peut pas promouvoir le fait que les maisons closes ont des emplois pour les TDS ? Le gouvernement prétend qu’il ne l’autorise pas, car il pourrait être accusé de dire « Débarrassez-vous de votre allocation de demandeur d’emploi et allez travailler dans un bordel », ce qui le compromettrait d’un point de vue moral.

Je pense donc que le fait que les TDS sont placé.e.s au coeur de la législation prouve que les objectifs de la loi sont de protéger les droits humains des TDS, etc. et c’est une bonne chose. Mais nous avons eu beaucoup à faire dans la rédaction de la législation et nous n’avons pu tout contrôler car elle est entrée dans l’environnement politique et a été tirée dans tellement de directions différentes par les débats qui ont eu lieu dans ce contexte, y compris le débat sur lequel les politiciens ont dû voter au sein de la commission plénière du Parlement. Et c’est là que beaucoup de changements se sont produits. Nous ne pouvions pas contrôler le fait que la clause anti-migrant.e.s ait été introduite; nous pouvions dire que nous n’étions pas d’accord avec elle, mais ultimement nous ne pouvions pas la contrôler une fois qu’elle était dans ce contexte. Donc oui, je pense que tout en se battant pour la loi en ce qui a trait aux TDS, il y aura toujours quelque chose à l’horizon. C’est un long, long processus et nous pouvons faire des choix, mais il sera toujours difficile d’obtenir exactement ce que l’on veut. Certaines personnes vont tenir bon jusqu’à ce qu’elles obtiennent exactement ce qu’elles veulent, mais nous avons choisi de ne pas le faire. Nous avons choisi de faire avec ce que nous pouvions obtenir et d’embarquer le plus de personnes avec nous.

Je ne peux pas parler pour le gouvernement dans son ensemble, mais je sais qu’il y a encore des gens au sein de notre gouvernement qui croient vraiment qu’une partie de la législation anti-migrant.e.s a permis de réduire le potentiel de traite des personnes. Je ne comprends pas comment iels peuvent croire cela, sachant que les preuves ne le démontrent pas du tout, et que les preuves montrent en fait l’inverse. Elles montrent que la législation existante, qui est anti-migrant.e.s, crée un environnement où les migrant.e.s peuvent être exploité.e.s, sont effectivement ciblé.e.s et sont les victimes de crimes horribles en raison de cette vulnérabilité. Parce qu’iels ne sont pas en mesure de travailler ici avec le soutien légal dont bénéficient tou.te.s les autres TDS. C’est vraiment difficile. Les gens se creusent la tête et se forgent des opinions et je pense que parfois, ils ne voient pas le portrait global des problèmes qui touchent les TDS. Il y a cette impression que les migrant.e.s sont à part d’une certaine manière, qu’iels ne sont particulièrement pas capables de faire des choix. Je pense qu’il y a un sous-entendu raciste en ce qui concerne notre plus grande population de migrant.e.s venant des pays d’Asie du Sud-Est, où la perception semble être qu’iels sont victimes de gangs ou qu’iels sont trafiqué.e.s contre leur gré autour du monde. L’idée qu’il s’agit en fait de personnes qui décident elles-mêmes de venir s’installer ici, et qui prennent également certaines décisions en fonction de leur situation, selon la façon dont elles naviguent dans différents systèmes et dont elles se déplacent dans le monde, est un concept étranger à bon nombre de lobbyistes qui sont déterminés à concevoir ces migrant.e.s comme des victimes de la traite et des personnes vulnérables.

Jesse : Le NZPC existe depuis les années 1980. Comment les organisations de TDS ont-elles abordé les questions relatives aux TDS migrant.e.s ? Comment créez-vous des alliances avec le mouvement plus large pour les droits des personnes migrantes ?

Dame Catherine Healy : Pour revenir sur notre histoire, je pense que nous avons commencé en 1987, mais en 1988, nous avons eu une entente de financement avec le gouvernement et, par coïncidence, c’est à ce moment-là que beaucoup de TDS en provenance des pays d’Asie du Sud-Est sont venu.e.s travailler en Nouvelle-Zélande. Les billets d’avion étaient devenus moins chers, et il y avait beaucoup de façons de migrer. Auckland, par exemple, est devenue une grande ville où je pense qu’un cinquième de la population est composé de personnes qui s’identifient comme venant de ce groupe de pays d’Asie du Sud-Est, et qui y construisent inévitablement des alliances, à l’instar de ce qui se passe dans des sociétés plus larges. Il n’est donc pas acceptable de penser qu’il n’existe qu’une seule et unique réponse, il faut construire des alliances et travailler ensemble.

Pour nous, à l’époque, nous mettions en place des cliniques au sein de nos bases communautaires et nous travaillions en étroite collaboration avec l’équipe de santé sexuelle qui a établi un service de proximité avec nous afin que nous puissions fournir des services de proximité culturellement appropriés et dirigés par des personnes ayant une expérience du travail du sexe en Thaïlande. Pareillement, des cliniques ont été mises en place spécifiquement pour les TDS de Thaïlande et ce fut également le cas plus tard pour les TDS venant de Chine et de différents pays de cette région.

Et oui, je pense qu’il faut construire des alliances. Nous avons un projet d’information sur l’éducation des migrant.e.s avec une travailleuse qui est impliquée dans ce projet  qui est issue de ces communautés et qui peut atteindre ces populations et leur fournir du soutien. Je pense qu’il y a certainement d’autres problèmes qui affectent les migrant.e.s, par exemple, le travail sous contrat en tant qu’entrepreneur indépendant si vous êtes un.e étudiant.e et que vous venez étudier dans ce pays. Si vous êtes un.e étudiant.e international.e, il n’est donc pas possible d’être un.e entrepreneur.e indépendant.e, tel que sont considéré.e.s les TDS, et il y a donc une pression [mise sur le gouvernement] pour permettre aux personnes d’être des entrepreneur.e.s indépendant.e.s. En tant qu’étudiant.e, vous pouvez travailler 20 heures par semaine si vous êtes un.e migrant.e ou un étudiant.e international.e, mais certaines personnes diraient « Ok, c’est très difficile de travailler en tant qu’employé » et préfèrent être des entrepreneur.e.s indépendant.e.s, donc je pense qu’il est important de soutenir les mouvements qui touchent d’autres populations.

Nous avons travaillé sur différents enjeux. Par exemple, le processus que nous avons suivi avec d’autres organisations autour du rapport non gouvernemental sur la CEDAW2, nous avons travaillé avec Shakti qui représente les personnes migrantes dans un contexte plus large. Lorsque nous avons fait la présentation à l’ONU, Shakti a transmis notre message sur les TDS et nous a soutenus sur ce point. Il y a donc toutes sortes de façons de se connecter à d’autres organisations, de rechercher des thèmes et des préoccupations communes et de se soutenir mutuellement. Il y a de grandes organisations comme le Conseil national des femmes de Nouvelle-Zélande, par exemple, qui fournit un large soutien. Il y a également des regroupements et de nombreuses façons de se soutenir entre organisations qui partagent les mêmes idées, qui sont en mesure de nous soutenir, ou à qui nous pouvons apporter du soutien.

Jesse : Comment ces questions ont-elles évolué depuis la réforme de Loi de la prostitution de 2003 ?

Dame Catherine Healy : Je pense que nous sommes devenus plus conscient.e.s des vulnérabilités dans ces contextes, et que désormais les personnes sont plus intolérantes et plus impatientes que les communautés migrantes aient de meilleurs droits et de meilleures conditions. Paradoxalement, je pense qu’une partie du discours contre la traite des personnes a vraiment mis en lumière plusieurs des conditions de travail épouvantables qui se produisent dans ces contextes. Et c’est une bonne chose.

Jesse : Au Canada, les TDS poursuivent actuellement le gouvernement pour abroger la Loi sur la protection des communautés et des personnes exploitées, la loi qui a criminalisé le travail du sexe au Canada, adoptée en 2015. Toutefois, si cette contestation judiciaire est gagnée, les TDS migrant.e.s ne seront toujours pas en mesure de travailler légalement au Canada. Avant la réforme de la Loi sur la prostitution de 2003, la question du travail du sexe et de la migration était-elle abordée ? Avec le recul, y a-t-il des choses que vous auriez souhaité faire différemment ?

Dame Catherine Healy : Je pense, oui. Pour nous, le processus parlementaire et le fait de voir un projet de loi entrer au parlement et en ressortir avec trois débats intenses puis, être voté en tant que loi avec beaucoup de soutien était un nouvel environnement. Il est donc difficile, rétrospectivement, de dire si nous aurions dû agir différemment. Nous nous sommes fait entendre à l’époque, mais nous étions aussi très reconnaissant.e.s d’obtenir un quelconque changement et, comme je l’ai dit, ce n’était pas la communauté migrante qui était alors touchée aussi durement que la population maorie et les TDS qui travaillent dans la rue en particulier. Alors oui, peut-être aurions-nous dû dire: « Non, nous ne pouvons pas aller de l’avant », mais je pense que nous aurions été perdantes dans les deux cas. C’était une décision très difficile que nous n’avions pas l’impression de pouvoir prendre, car nous avions le sentiment que cela échappait à notre contrôle, c’était dans la sphère parlementaire.

Je pense qu’en ce qui concerne les questions liées aux TDS migrant.e.s, une partie du discours qui circulait à l’époque, et qui circule encore, concernait la traite des personnes et les « esclaves sexuelles », et cette façon offensante de décrire une population de TDS qui migrent pour diverses raisons pour travailler dans d’autres pays. Heureusement, je pense, du moins dans ce pays, qu’il est assez rare d’entendre des TDS décrit.e.s de cette manière car il y a une sensibilité dans certains milieux de lutte contre la traite à ne pas le faire et à être un peu plus respectueux.

Oui, c’est en cours. Nous avons fait une recommandation au Comité CEDAW qui l’a reprise et l’a renvoyée à notre gouvernement et nous nous en servons comme un levier pour obtenir des mesures concrètes. Nous avons obtenu des appuis pour que cette loi soit modifiée en fonction de cette recommandation. Et nous avons été très encouragé.e.s de voir le nombre d’organisations différentes qui, en quelques semaines, ont signé en soutien à notre appel. Nous espérons qu’un membre du Parlement qui nous a approché et qui a discuté de la possibilité de parrainer un projet de loi sera suffisamment furieux et passionné pour le faire car il s’agit d’une injustice flagrante qui peine à se résorber, non seulement du côté des lois qui régissent le travail du sexe, mais également des lois de notre pays dans son ensemble. Je veux dire que ce n’est pas une partie de la loi qui devrait être tolérée. Elle est hostile et raciste et devrait vraiment être abrogée complètement.

Je ne suis pas certaine, nous nous sommes battues avec acharnement tout au long du processus et il y avait tellement d’enjeux à défendre que, dans ce contexte, les choses ont évolué assez rapidement en fin de compte et je ne sais pas ce que nous aurions pu faire différemment. Certain.e.s disent que nous aurions dû retirer notre soutien, mais je ne pense pas que nous y ayons pensé. Nous voulions nous battre pour obtenir ce que nous pouvions obtenir, donc si nous étions de retour à cette époque, avec les connaissances que nous avons aujourd’hui, nous aurions peut-être eu beaucoup de preuves (ce qui est le cas aujourd’hui, nous avons beaucoup de recherches qui démontrent explicitement le préjudice causé aux communautés des TDS migrant.e.s lorsqu’exposé.e.s à la criminalisation) mais nous n’avions pas cela. Nous savions simplement que le travail du sexe devrait être décriminalisé, que les droits des TDS dans leur ensemble devraient être respectés, et que les personnes devraient avoir le droit de faire entendre leur voix s’iels sont dans une position où iels sont lésé.e.s. Et oui, c’est une bataille permanente; il y a la stigmatisation, la discrimination. Nous le savions, nous savions que nous voulions aborder cela aussi. Mais nous ne pouvions pas dans le contexte du projet de loi d’initiative parlementaire à l’époque parce que cela aurait impliqué un autre projet  de loi dans la Loi sur les droits de la personne et nous ne savions pas vraiment comment le faire. Il y a donc beaucoup de choses que nous savons maintenant que nous aurions pu faire, mais que nous ne connaissions pas à l’époque.

Jesse : Y a-t-il quelque chose que vous aimeriez ajouter ou dire ?

Dame Catherine Healy : Je pense que l’amélioration de la représentation des TDS migrant.e.s au niveau international est vraiment importante. Les TDS voyagent et travaillent partout, tout comme les autres professions, et c’est donc formidable de travailler sur ce droit fondamental qu’est la liberté de voyager.

1. Aotearoa – Le nom Te Reo Māori de la Nouvelle-Zélande, traduit par « pays du long nuage blanc ».

2. Le rapport de la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes (Convention on the Elimination of All Forms of Discrimination Against Women en anglais) peut-être trouvé ici: http://www.nswp.org/resource/member-publications/new-zealand-cedaw-shadow-report