Bad Girls Gone Good: rejeter la «bonne» pute performée par les danseuse.rs de pole dance et les artistes de cirque

Bad Girls Gone Good: rejeter la «bonne» pute performée par les danseuse.rs de pole dance et les artistes de cirque

Par Zero et Kit Keli

Traduit par Melina May

Les pleasers et les mini-robes moulantes, autrefois cantonnés exclusivement aux scènes des strip clubs et aux coins de rue cachés, appartiennent désormais au passé. L’esthétique et les représentations des TDS dans la culture populaire civile1 s’imposent de plus en plus dans les industries de la mode, du cinéma et de la performance. De plus, dans le cas des danseuse.rs de pole dance civiles, c’est une industrie pratiquement inexistante il y a vingt ans qui est devenue aujourd’hui un élément central des cours de mise en forme féminins contemporains. D’autres performeuse.rs, notamment dans le cirque, semblent également s’intéresser à des performances sensuelles et peu vêtues.

Que signifie cette «représentation» pour les TDS, qui, malgré une visibilité accrue, restent privées des droits fondamentaux du travail et des droits humains? Dans le contexte de la putophobie2, ces tentatives de représentation restent de nature appropriative. En d’autres termes, les populations civiles contemporaines peuvent utiliser l’esthétique des TDS comme marqueurs sociaux tout en contournant la stigmatisation légale et sociale, la marginalisation et la violence qui accompagnent l’association au travail sexuel. Les talons aiguilles transparents et les bodysuits en dentelle — accessoires qui, historiquement, attiraient les railleries et les regards désapprobateurs en public — sont désormais des marqueurs de filles «cool», ou plus précisément, des «bonnes» putes.

Le concept de «bonnes» putes versus «mauvaises» putes découle du même complexe de la madone et de la putain3 qui affecte les femmes. De la même manière que ce complexe crée des hiérarchies féminines basées sur différents niveaux de pureté, l’idée de «bonnes» putes versus «mauvaises» putes crée ce qu’on appelle la hiérarchie des putes, classant certaines TDS comme pures et d’autres comme impures. Ces hiérarchies, qu’elles touchent les femmes ou les putes, fonctionnent à partir de points de vue subjectifs et diffèrent selon les groupes sociaux et les classes. Par exemple, dans certaines religions, une femme qui a des relations sexuelles avant le mariage sera probablement considérée comme impure, tandis que, dans la hierarchie des putes, une prostituée qui a des rapports sexuels non protégés pour de l’argent sera probablement considérée comme impure dans certains cercles de TDS.

La femme civile a trouvé un moyen de s’approprier les aspects socialement acceptables du travail du sexe — le sex-appeal, l’indépendance et la féminité, pour n’en nommer que quelques-uns — à travers les représentations vestimentaires et chorégraphiques des TDS. En jouant le rôle de la pute, la femme civile offre à la société bien-pensante la nouvelle position de «bonne» pute, c’est-à-dire une femme qui ne négociera jamais sa sexualité à des fins lucratives, mais qui exploitera l’esthétique de la pute pour son propre gain social. De cette manière, la pute en cosplay offre un moyen de rédemption pour les «mauvaises» putes (les TDS); un exemple de ce qu’elles pourraient être si elles arrêtaient de se prostituer et commençaient à utiliser leur capital sexuel de manière socialement acceptable, par exemple en devenant une épouse dévouée, qui ne couche comme une pute qu’avec son mari. Les «bonnes» putes sont récompensées aux niveaux institutionnel et social pour leur travail consistant à assimiler les «mauvaises» putes dans la société bien-pensante, en étant autorisées à rester honnêtes et ouvertes sur leurs comportements sans crainte de répercussions.

Oppression systémique des TDS

Tout d’abord, il est essentiel de préciser que les TDS font face à diverses formes d’oppression, quel que soit leur positionnement sous le terme générique de «travail du sexe». Les strippers, qui occupent souvent une position plus privilégiée au sein de l’industrie, subissent néanmoins une marginalisation institutionnalisée. Les travailleuse.rs de rue, en revanche, sont les premier.es touché.es par cette oppression.

L’adoption du projet de loi C-36 en 2014 et ses réformes subséquentes, comme l’article 213 intitulé «Interférence à la circulation» du Code criminel du Canada4, souligne que le gouvernement canadien cible intentionnellement les travailleuse.rs de rue en les obligeant à déplacer leur travail vers des zones plus cachées, comme des zones industrielles, donc plus dangereuses. Les déplacements des femmes travaillant dans la rue sont surveillés et criminalisés par de nombreux moyens, cette réforme n’étant qu’un exemple. De plus, l’adoption du modèle nordique — qui criminalise les clients — rend les mesures de sécurité telles que la vérification et le filtrage des clients de plus en plus difficiles pour les TDS offrant des services complets, les clients souhaitant souvent conserver l’anonymat face à ces activités criminelles.

Bien qu’iels ne soient souvent pas vulnérables aux mêmes types d’oppression, il n’est pas rare que les danseuse.rs érotiques fassent elles et eux aussi face à des formes de marginalisation systématique. Les autrices Céleste Ivy et Melina May exposent les façons dont les gouvernements locaux utilisent le zonage, l’urbanisme et les régulations sur les licences commerciales comme prétexte pour «assainir» la ville de ses communautés de TDS dans ce qu’on appelle Montréal (tiohtià:ke).5 Par exemple, l’achat de nouveaux permis de strip club est interdit dans la ville, garantissant le déclin progressif des clubs au fil du temps. Ces régulations permettent aux villes d’éradiquer de manière efficace et discrète, non seulement les strip clubs, mais les quartiers red light dans leur ensemble, et par conséquent les TDS elleux-mêmes.

Les manières dont le gouvernement canadien actuel utilise l’oppression systémique — de manière explicite et implicite — pour marginaliser une multitude de TDS différent.es sont indéniablement claires. Ces attaques contre les communautés de TDS ne font que se renforcer à travers les populations civiles, comme les artistes de cirque et les danseuse.rs de pole, qui souhaitent se déguiser et jouer le rôle de TDS, sans jamais faire face aux réalités vécues par les TDS.6

Le cirque et le pole dance dans l'histoire

Les origines du pole dance et même du cirque dans l’univers du travail du sexe sont non-négotiables. Bien que le pole dance ait diverses origines dans les cultures celtiques, indiennes et chinoises, cette forme de danse — dans le contexte de la danse érotique — provient de l’usage créatif de la structure centrale des tentes dans les performances de cirque par des danseuses du ventre.7 Cette danse est devenue connue sous le nom de «hoochie-coochie» et était souvent interprétée par des danseuses du ventre, notamment Little Egypt.

Le nom Little Egypt incarne une multitude de femmes qui l’ont utilisé comme nom de scène, mais deux femmes en particulier sont responsables de l’héritage associé à ce nom et à cette danse: Ashea Waba et Fahreda Mahzar.8 Waba et Mahzar, bien qu’elles n’aient pas été les premières de leur genre, ont été tout aussi influentes sur l’industrie du travail du sexe, puisque leurs performances de strip-tease ont été fondatrices pour la pratique qui évoluerait éventuellement vers le strip-tease professionnel.

Waba, notamment, a été impliquée dans un incident hautement controversé connu sous le nom de «Seeley’s Dinner» en 1896, qui est devenu le centre de l’attention médiatique et a donné lieu à un procès à l’époque, et elle a été arrêtée à plusieurs reprises pour avoir performé des danses jugées «offensives».9 Bien que Waba ait été une femme très prospère et fortunée au moment de sa mort, elle a fait face tout au long de sa vie à des formes d’oppression telles que le sensationnalisme médiatique, le ridicule et la persécution pénale en raison de ses performances. Waba et son strip-tease tabou étaient emblématiques de la violence et de la marginalisation auxquelles les strippers sont confronté.es à l’époque contemporaine.

De plus, durant l’ère du vaudeville, et plus particulièrement dans le contexte des performances de cirque, les mondes du travail du sexe et du cirque étaient beaucoup moins divisés. Une section du terrain de cirque était couramment réservée aux performances de burlesque et de strip-tease (d’où la culture des strip clubs tire en partie ses origines), tandis qu’un autre espace était destiné aux femmes afin de trouver des hommes pour le travail du sexe avec services complets.10 À cette époque, la séparation et la stigmatisation entre les TDS et les artistes étaient beaucoup moins marquées.

En considérant les origines du pole dance dans le strip-tease et les numéros de cirque, il devient clair que le travail du sexe est intrinsèquement lié à la pole dance autant dans ses racines que dans son histoire. Puisque le pole dance moderne axé sur le conditionnement physique provient du pole dance pratiquée dans les strip clubs, il est donc lui aussi indissociablement lié au travail du sexe et ne peut ni ne doit en être séparé de manière significative.

La pute dans les médias populaires

En 2024, le film Anora de Sean Baker a captivé un large public tout en incarnant ce que certain.es considèrent comme un récit honnête de stripper. Le film a remporté l’Oscar du meilleur film, parmi de nombreux autres prix, en faisant l’un des premiers de son genre: soit, un film prestigieux et primé dont la protagoniste est à la fois une TDS offrant des services complets et une stripper. En considérant d’autres représentations récentes de stripteaseuses et de TDS dans les médias populaires, on constate qu’Anora ne fait pas figure d’exception.

Le film de Baker s’inscrit avec une multitude d’autres références culturelles populaires au travail du sexe. Pour n’en nommer que quelques-unes, la récente campagne publicitaire de pole dance de Garage, les marques de mode populaires qui vendent des vêtements traditionnellement associés aux TDS/stripteaseuses, ainsi que des célébrités qui portent elles-mêmes ces tenues. La liste de tous ces exemples pourrait à elle seule remplir un livre, mais certains noms de marques bien connues qui viennent à l’esprit sont Poster Girl, Shein et le détaillant SSENSE. Du côté des célébrités, il est courant que des vedettes de premier plan comme Kylie Jenner, Doja Cat et Lady Gaga arborent des robes moulantes et des plateformes Pleasers ou Hella Heels sur les tapis rouges, lors de séances photo et de concerts.

Pour la plupart des TDS, énumérer ces exemples ici peut sembler redondant, puisque l’image de célébrités dans les boîtes de nuit et sur les tapis rouges portant leurs Pleasers avec des bodysuits en résille est gravée dans notre conscience collective. Mieux encore, les prix exorbitants de ces tout petits bodysuits considérés comme high-fashion — qui ressemblent à ce que nous porterions au travail — ont déjà été raillés et tournés en dérision dans des centaines de vestiaires de strip clubs. Cependant, la «représentation» des TDS et de leurs tenues dans les médias populaires constitue un tournant important à noter, car malgré cette visibilité croissante, les TDS continuent d’avoir peu ou pas de droits en tant que travailleuse.rs ou en tant qu’humain.es.

Cette appropriation dans les médias populaires a un effet à la fois sur les civils et sur les TDS. Alors que nous observons un afflux de «visibilité» dans les médias populaires, nous le constatons également dans la culture populaire, principalement dans les domaines de la danse et de la performance. Non seulement la tenue et l’histoire des TDS ont été volées et réappropriées, mais la danse l’a également été. Deux exemples notables viennent à l’esprit: les artistes de cirque et les danseuse.rs de pole dance, qui semblent s’intéresser de plus en plus aux performances sensuelles. Cette appropriation apparaît comme insipide, tant sur le plan physique qu’idéologique, face à la persistance de l’oppression systémique des TDS et de leurs réalités quotidiennes.

Danseuse.rs de pole dance

Au cours des vingt dernières années, le pole dance — une danse historiquement taboue et évocatrice — est devenu mainstream. Cette tendance est confirmée par le grand nombre de femmes civiles devenues personnalités en ligne et influenceuses grâce à leur compte de pole dance fitness, ainsi que par l’augmentation constante et fulgurante du nombre de cours de pole dance en présentiel. Kerry Allen souligne cet afflux soudain dans son texte Poles Apart, où elle note que «Le site web de Miss Pole Dance UK indique qu’entre 2005 et 2007, le nombre d’écoles de danse offrant des cours de pole dance axés sur le conditionnement physique a augmenté de 4 200 %».11

Par exemple, l’artiste érotique indépendante autoproclamée Anna-Liisa compte plus de 160 000 abonné.es sur TikTok et a réussi à créer une marque de style de vie autour du pole dance sensuel. Dans son contenu, Anna-Liisa apparaît le plus souvent en micro-bikini, collants et Pleasers.

Parcourir l’Instagram, le TikTok, le Patreon, le site web personnel d’Anna-Liisa ainsi que d’autres plateformes liées au collectif de danse sensuelle qu’elle a fondé révèle peu, voir aucune  mention du travail du sexe.12 Les seules références relativement accessibles au travail du sexe se trouvent dans des stories à la une sur son Instagram, concernant des billets à prix réduit pour les TDS et la condamnation de la putophobie lors de ses événements. Malgré ces mentions passives des TDS, Anna-Liisa n’a pas engagé de discussion sur les racines du pole dance liées au travail du sexe ni sur la stigmatisation persistante qui touche les TDS et les strippers contemporaines.

Le site web d’Anna-Liisa affirme que «sa mission est de revendiquer un espace pour une sensualité féminine authentique dans le monde de la performance et du théâtre en comblant le fossé entre le pole dance technique et la véritable sexualité féminine»13. Son Instagram aide à définir le cœur de sa pratique de pole dance comme le fait «d’explorer comment bouger de manières qui procurent du plaisir et qui, simultanément, racontent une histoire esthétique pour soi-même ou pour la personne qui regarde»14.

Malgré une mission prétendue d’intégrer le féminisme à son travail, Anna-Liisa demeure largement silencieuse sur les enjeux concernant les travailleuse.rs sur lesquel.les elle a bâti sa marque de pole dance. De plus, le fait de qualifier son pole dance comme «technique» implique que celui pratiqué par les stripteaseuses manquerait de sophistication contrairement à son pole dance de loisir. Définir le strip-tease, le pole dance et la danse en talons comme une «histoire esthétique», tout en refusant de défendre ou même de reconnaître les luttes des TDS, souligne l’appropriation ignorante par Anna-Liisa des personnes de la classe ouvrière et de leur danse, historiquement marginalisées jusqu’à nos jours.

Bien qu’Anna-Liisa ne soit qu’un exemple des tendances appropriatives chez les danseuse.rs de pole, elle est emblématique d’un phénomène beaucoup plus large de putophobie et d’une mauvaise compréhension du féminisme au sein de la communauté de pole dance. Allen a constaté dans ses recherches que les danseuse.rs de pole dance au Royaume-Uni «présentaient des compréhensions confuses et ambiguës du concept de féminisme»15. De plus, les danseurse.rs de pole dance qu’Allen a interviewé.es et étudié.es prenaient généralement leurs distances par rapport aux racines liées au travail du sexe du pole dance.

Les femmes de cette étude positionnent le pole dance comme quelque chose de respectable, souvent en le décrivant en comparaison avec d’autres activités perçues comme «pires» que le pole dance fitness ou comme moins respectables, suggérant par exemple: «ce n’est pas comme si j’enlevais mes vêtements» (Amy). Une grande partie de la publicité entourant ces cours, tout comme la manière dont les femmes que j’ai interviewées décrivent le pole dance, consiste à souligner ce que le pole dance n’est pas. Il est décrit comme quelque chose de différent d’un cours d’aérobic «ordinaire», mais aussi différent de ce qui est décrit comme un pole dance «miteux» pratiqué dans les clubs de danse contact. Le pole dance fitness est plutôt positionné par mes répondant.es comme quelque chose de distinct de ces deux sphères et qui conserve une supériorité ou une distinction à la fois par rapport à «l’ordinaire» et au «trash»16.

Nous voyons ici qu’il existe une tendance contemporaine de femmes civiles à s’approprier les signifiants du travail du sexe à des fins de gain social, leur permettant d’apparaître sexy dans des contextes sociaux sans être légalement ou socialement persécutées comme des putes.

Ces idéaux putophobes ont culminé dans les années 2010 avec la popularité du mot-clic #NotAStripper parmi les danseuse.rs de pole dance, qui prenaient délibérément leurs distances avec le travail du sexe en raison de la stigmatisation associée à ce travail, tout en s’appropriant la danse même des TDS. Une recherche du mot-clic #NotAStripper révèle une publication de l’utilisatrice X Danielle Orellana qui affirme: «Non, je ne suis pas une stripper. N’importe qui peut enlever ses vêtements. Mais le pole dance demande de la discipline, de la détermination, de la force du corps et de l’esprit, et du TRAVAIL ACHARNÉ.»17

La putophobie se manifeste clairement dans de nombreux aspects de la communauté du pole dance, mais elle est particulièrement évidente dans le refus de reconnaître les racines liées au travail du sexe du pole dance ou d’autres danses «sensuelles», l’ignorance des luttes des TDS et la volonté catégorique des danseuse.rs de pole de se distancer des TDS. L’effacement délibéré des TDS et leur condamnation par les danseus.rs de pole sont incohérents avec leurs objectifs communs de féminisme, puisqu’iels excluent de leur «féminisme» une population majoritairement composée de femmes de classes populaires. Les idéaux putophobes perpétués par les femmes civiles pratiquant le pole dance illustrent ce désir de maintenir leur statut au sein des hiérarchies féminines.

Artistes de cirque

À mesure que le pole dance fitness moderne gagne en popularité, cette forme de danse a retrouvé sa place dans l’industrie du cirque. D’après des expériences d’observation, un nombre croissant d’artistes de cirque sont devenu.es des danseuse.rs de pole. Par ailleurs, le financement des arts diminue et, alors que les compagnies de cirque font face à des coupes budgétaires, la pression pour réussir augmente alors que leurs chances de succès diminuent. De nombreuses compagnies s’orientent vers des spectacles sexy, les producteur.rices et metteur.es en scène pensant souvent que c’est ce que le public désire et que c’est plus facile à vendre au grand public. Le sexe vend.

Malgré l’augmentation des performances sexy au sein des communautés et compagnies de cirque, une grande stigmatisation persiste envers les TDS, et plus particulièrement les stripteaseuses. De nombreux artistes de cirque viennent du milieu du pole dance et une fois dans le cirque, jouent souvent le rôle de stripper et de TDS, sans avoir de lien avec le travail du sexe ni avec les racines liées au travail du sexe du pole dance. Par exemple, le Bernard Cabaret Gourmand — un bar proposant des performances de cirque aérien — a récemment ouvert à tiohtià:ke (Montréal), où des filles sont souvent engagées pour porter des chaussures Pleasers et de la lingerie; une autre appropriation indiscutable des tenues des TDS, particulièrement dans un contexte où aucun travail sexuel n’est effectué. 

Certain.es directeur.rices et personnes en position de pouvoir dans l’industrie du cirque ont la réputation de contraindre les artistes à adopter des rôles, des personnages et des tenues sensuelles ou sexuelles, sans recevoir de rémunération adéquate en retour. Les artistes de cirque sont souvent poussé.es à montrer davantage de peau et à se mouvoir de manière plus sexuelle qu’iels ne le souhaitent, alors que, pour les strippers, l’échange dans la performance repose sur une dynamique similaire, mais généralement dans les limites de chaque danseuse.r, iel consentant volontairement à faire son travail, sachant qu’iel recevra une rémunération substantielle en retour. Refuser de payer équitablement les artistes de cirque pour des performances sexuelles constitue non seulement une pratique abusive dans l’industrie, mais peut également être le produit des tendances putophobes de l’industrie du cirque.

Des compagnies telles que Les 7 Doigts et le Cirque du Soleil ont engagé des femmes pour jouer le rôle de la pute, malgré un décalage évident avec les nombreuses réalités diverses des TDS. Souvent, les artistes réalisent un travail beau, technique et énergique, mais la ligne reste mince, car iels représentent des TDS qui ne sont pas en mesure de se représenter elleux-mêmes. De plus, les artistes incarnent souvent un rôle ou un personnage qui déforme la représentation des TDS ou qui n’est présentée dans le spectacle seulement avec une intention fétichisée ou déséquilibrée.

Parallèlement à cela, il existe une culture de la honte envers les personnes dans le cirque qui se produisent dans des tenues plus sensuelles et sexuelles et qui effectuent davantage de grands écarts, ces mouvements étant souvent associés à la sexualité et perçus comme plus faciles que des mouvements de force. Il existe une ligne fine entre performer de manière mignonne et paraître trop sexuelle du point de vue civil, ce que l’on observe également au sein de la communauté du pole dance.

De nombreux.ses artistes de cirque stigmatisent également les TDS, et plus particulièrement les stripteaseuses. Au sein de ces communautés de cirque et de pole fitness, il est fréquent que des commentaires putophobes soient adressés à celleux qui choisissent et pratiquent des services sexuels.

Nous constatons ici que, depuis l’ère du vaudeville, les relations entre le cirque, le pole fitness et les TDS ont évolué vers des industries séparées. Les communautés de cirque et de pole reflètent l’une l’autre dans leur vision globalement négative des TDS, alors qu’elles étaient autrefois liées et cohésives.

Es-tu une bonne pute ou une mauvaise pute?

Refuser de reconnaître l’expérience vécue des TDS, des vies qui sont souvent précaires et fortement stigmatisées — notamment dans le cas des travailleuse.rs plus marginalisé.es, comme les personnes racisé.es ou trans — révèle que les représentations récentes, à travers les tenues, la danse et les récits des TDS, en particulier chez les danseuse.rs de pole et les artistes de cirque, ne sont que des formes d’appropriation.

En rabaissant et en ignorant la TDS opprimée — tout en s’appropriant sa danse et sa tenue — la femme civile acquiert un capital social et un statut plus élevé au sein des hiérarchies sociales féminines. Les danseuse.rs de pole elleux-mêmes, comme mentionné plus haut, naviguent activement entre une identité féminine associée au «trash» et une identité féminine associée à «l’ordinaire», afin d’être perçu.es «juste comme il faut» dans les contextes sociaux.18 Kerry écrit:

Les femmes [pratiquant le pole dance] ressentaient une pression à se positionner et à se maintenir en équilibre, à gérer les impressions qu’elles projetaient et à travailler activement leur identité afin de se situer du côté «respectable» de ce continuum, quelque part au milieu, celui-ci étant considéré comme l’identité féminine la plus appropriée et conforme aux attentes culturelles de la féminité.19

De cette manière, les femmes civiles occupent la position de «bonnes» putes, c’est-à-dire qu’elles s’engagent dans des manifestations de sexualité et de féminité socialement acceptables, tandis que les femmes travaillant dans l’industrie du sexe occupent la position de «mauvaises» putes, laquelle est associée à la stigmatisation liée à la «vente» de son corps et à une déviance sociale perçue. Le concept de «bonnes» putes versus «mauvaises» putes est mis en lumière — intentionnellement ou non — par les recherches d’Allen, dans lesquelles elle et ses personnes interviewées positionnent le pole dance récréatif comme différent ou non «ordinaire», tout en étant dépourvue du «trash» associé au pole dance pratiquée par les strippers.20 En ce sens, les danseuse.rs civil.es de pole dance fitness se sont réapproprié la danse et la tenue des «mauvaises» putes et les ont transformées en pratiques sociales généralement acceptées sous le couvert du féminisme, de la communauté et du conditionnement physique.

La femme civile est récompensée aux niveaux institutionnel et social pour s’être réapproprié les comportements «mauvais» des TDS en comportements nouvellement adaptés et «bons», socialement acceptables. Cette récompense est évidente dans le fait que ces femmes sont souvent célébrées pour leurs efforts d’empowerment21 et dans leur capacité à continuer de bénéficier d’avantages institutionnels sans craindre aucune forme d’oppression systémique ou sociale. Les recherches d’Allen sur la danseuse et performeuse Kate démontrent ce privilège, puisqu’elle peut être honnête avec son fils à propos de ce qu’elle fait et performer lors de grands événements publics:

Kate fait des performances de pole dance lors d’événements tels que des bals et des dîners dansants, où elle est engagée pour présenter une routine de pole sur scène. Kate a un jeune fils et, lors de son entretien, elle a décrit comment elle lui avait expliqué son occupation de professeure de pole dance fitness et de performeuse lors d’événements comme quelque chose de respectable, en comparaison avec le fait de travailler dans un club de danse contact… Kate a décrit qu’elle performe lors d’événements «vraiment tout à fait respectables» et que «parfois, j’ai droit à un petit “wooooo” quand j’arrive sur scène, parce qu’iels pensent que je vais faire autre chose, puis je fais une performance dansée et c’est bien accueilli». En opposant cela au pole dance pratiqué dans les clubs de danse contact, Kate cherche à démontrer sa propre respectabilité, mais ce faisant, elle souligne sa perception du caractère non respectable des stripteaseuses et de leurs clients masculins.22

Il est évident que les danseuse.rs de pole ou les artistes de cirque qui s’engagent dans des performances plus sensuelles ne font pas face aux mêmes risques que les TDS lorsqu’il s’agit, par exemple, de déclarer leurs revenus, de traverser des frontières ou de chercher une clientèle. Cela est clairement illustré par le cas de Kate, qui pratique le pole dance lors d’événements «respectables» et est, de ce fait, perçue comme morale et respectable. Il est indéniable que ces performeuse.rs incarnent de manière occasionnelle la figure de la pute à partir d’une position de privilège extrême, tout en minimisant les réalités vécues par les TDS contemporaines. En ce sens, les danseuse.rs de pole fitness récréatif, tout comme les artistes de cirque aux performances sensuelles, ont renforcé la notion de «bonnes» putes en opposition aux «mauvaises» putes, contribuant ainsi à l’expansion d’un climat social de putophobie et à la consolidation de la hiérarchie des putes.

Conclusion

Une visibilité et une représentation accrues — du moins en apparence — des TDS et de leurs esthétiques dans la culture populaire ne sont nullement synonymes d’une diminution de la putophobie aux niveaux juridique ou social; elles prennent au contraire bien souvent la forme d’une appropriation. Comme nous le savons trop bien, les TDS modernes demeurent marginalisé.es sur le plan institutionnel, des lois fédérales jusqu’aux règlements de zonage municipaux. Sur le plan social, la.e TDS reste une figure indésirable, alors même que sa manière de s’habiller et de danser est devenue un marqueur contemporain de la femme civile «cool» et «unique». Cette tendance est notamment perpétuée par les artistes de cirque et les danseuse.rs de pole fitness modernes, qui s’appuient sur les styles des TDS pour leurs performances tout en se distanciant habituellement de toute association avec le travail du sexe et avec les TDS elleux-mêmes.

Lorsque la femme civile s’approprie le style et les mouvements de la.e TDS, elle le fait dans une logique de gain à la fois social et institutionnel. Socialement, elle est récompensée pour sa capacité à naviguer avec succès entre l’ordinaire et le tabou; institutionnellement, la pute en cosplay ne fait face à aucune répercussion juridique, économique ou morale pour ses actes. La femme civile est célébrée pour sa capacité à assimiler la.e TDS à la société respectable — la transformant ainsi en pute libre. Elle adopte les aspects acceptables du travail du sexe qui génèrent du capital social, tels que l’indépendance, le côté sexy et le charme, en rompant tout lien avec le travail sexuel ou ses bénéfices. Elle a découvert une façon d’apprivoiser la pute et elle en est récompensée.

Bien que la performeuse civile qui s’inspire des TDS demeurera à jamais opaque aux yeux de certain.es TDS, il existe des manières pour ces performeuses d’imiter de manière plus réfléchie. Notamment, elles peuvent défendre les droits des TDS et leur reconnaissance en tant que travailleuse.rs et êtres humains, tout en précisant à leurs élèves et à leur public que celles et ceux qui ont un problème avec le travail du sexe ne sont pas les bienvenu.es dans ces espaces. Les enseignant.es et les studios, en particulier, pourraient faire des efforts concertés pour offrir des cours à prix réduit ou — mieux encore — gratuits à leurs élèves travaillant dans l’industrie du sexe. Cependant, nous connaissons toustes la nature souvent performative de «l’activisme» lorsque des civil.es déconnecté.es tentent d’y prendre part. Pour illustrer cela, nous présentons la section de reconnaissance territoriale sur le site web de McDonald’s Canada.23

Alternativement, ou en complément, les TDS devraient militer pour des systèmes qui ne permettent pas aux hiérarchies — comme la hiérarchie des putes — de perdurer. En attendant, les TDS et leurs allié.es doivent se mobiliser activement pour la lutte en faveur des droits des TDS en tant qu’êtres humains et travailleuse.rs. Les TDS doivent continuer à perturber les conceptions dominantes et arbitraires de la «bonne» femme et de la «bonne» pute, ces mêmes conceptions qui stigmatisent et oppriment nos camarades racisé.es, queer et les autres personnes marginalisées. Nous devons rester de plus en plus vigilant.es aux tentatives de représentation dans les médias et dans la culture populaire, de peur qu’elles renforcent le concept de «bonne» pute et perpétuent la putophobie envers nos camarades les plus marginalisé.es. Simplement dit, nous devons rejeter le fait d’être forcé.es dans un moule patriarcal et capitaliste et refuser d’être assimilé.es de manière ordonnée dans le système même qui nous opprime. Nous voulons continuer à nous prostituer selon nos propres conditions!

1. Population ne pratiquant pas le travail du sexe. ↩

2. La haine, le dégoût ou la peur des TDS parmi les populations civiles ou intériorisés au sein des populations travaillant dans l’industrie du sexe. ↩

3. Le complexe de la madone et de la putain est un phénomène psychanalytique dans lequel les hommes perçoivent les femmes soit comme des Madones angéliques, soit comme des putains dégénérées. ↩

4. «Est coupable d’une infraction punissable sur déclaration de culpabilité par procédure sommaire quiconque, dans un endroit soit public soit situé à la vue du public et dans le but d’offrir, de rendre ou d’obtenir des services sexuels moyennant rétribution.» ↩

5. Celeste Ivy and Melina May. (2024). Le pouvoir des villes: pour une lutte locale, récupéré de https://tinyurl.com/pouvoir-ville↩

6. Il ne s’agit pas de dire que toutes les expériences des TDS sont intrinsèquement mauvaises ou violentes, mais plutôt que la stigmatisation sociale accrue et la persécution légale, entre autres formes de marginalisation, créent un environnement de travail et de vie difficile. ↩

7. Nikki Cagle. (2013). Evolution of the “Hoochie Coochie” Show from 1893 to the Modern Sex Industry (mémoire non-publié, Morehead State University). ↩

8. Katherine Vecchio. (2019). Little Egypt: A Critical Biography (mémoire non-publiés, City University of New York). ↩

9. Ibid. ↩

10. A. W. Stencell. (1999). Girl Show: Into the Canvas World of Bump and Grind, Toronto: ECW Press. and Rachel Shteir. (2004). Striptease: The Untold History of the Girlie Show, New York: Oxford University Press.↩

11. Traduction libre de «The Miss Pole Dance UK website states that between 2005 and 2007 the number of dance schools offering pole dancing fitness classes grew by 4200%.» Kerry Louise Allen. (2011). Poles Apart? Women Negotiating Femininity and Feminism in the Fitness Pole Dancing Class, p. 10, récupéré de https://tinyurl.com/poles-apart ↩

12. Au moment de la rédaction de cet article, les informations concernant la danseuse mentionnée ont été recueillies à partir de ses comptes de réseaux sociaux et de ses sites web, dont certains ont depuis été supprimés et ne sont plus aussi facilement accessibles. ↩

13.Traduction libre de «her mission is to claim space for authentic femme sensuality within the performance and theatre world by bridging the gap between technical pole dance and true female sexuality.»
Anna-Liisa. (n.d.). About – anna-liisa. Anna-Liisa. Récupéré le 28 novembre 2024 de https://annaliisa.net/about ↩

14. Traduction libre de «exploring how to move in ways that feel good and that simultaneously transpire an aesthetic story for yourself or somebody watching.»
Anna-Liisa. [@annaliisa____]. (n.d.). Posts [Instagram profile]. Instagram. Récupéré le 28 novembre 2024 de https://www.instagram.com/annaliisa____/?hl=en ↩

15. Traduction libre de «displayed confused and ambiguous understandings of the concept of feminism.» Kerry Louise Allen. (2011). Poles Apart? Women Negotiating Femininity and Feminism in the Fitness Pole Dancing Class, p. 19, récupéré de https://tinyurl.com/poles-apart ↩

16. Traduction libre de «The women in this study positioned pole dancing as something respectable often by describing it in comparison to other activities which were seen as ‘worse’ than fitness pole dancing, or less respectful, suggesting, for example, ‘it’s not like I’m taking my clothes off (Amy). Much of both the advertising of these classes an also the ways in which the women I interviewed describe pole dancing is by stressing what pole dancing is not. It is described as something unlike the ‘ordinary’ aerobics class, yet also unlike what is described as the ‘sleazy’ pole dancing which occurs in lap dancing clubs. Fitness pole dancing is instead positioned by my respondents as something which is separate from both of these spheres and which retains a superiority or distinction from both the ‘ordinary’ and the ‘sleaze’.» Ibid. ↩

17. Traduction libre de «No, I’m not a stripper. Anyone can take their clothes off. But pole dance takes discipline, determination, strength of body and mind, and HARD WORK.» ↩

18. Ibid.↩

19. Traduction libre de «[Pole dancing] women felt a pressure to position and balance themselves, manage impressions of themselves, and work hard at their identity in order to position themselves on the ‘respectable’ part of this continuum, somewhere in the middle, this being regarded as the most appropriately feminine identity and in line with cultural expectations of femininity.» Ibid. ↩

20. Ibid. ↩

21. Voir Cami Arboles, diplômée de Harvard devenue personnalité sur Internet après avoir publié une vidéo d’elle en toge et chapeau de remise des diplômes tout en pratiquant la pole dance. Arboles représente l’un.e des nombreuses.x danseuse.rs qui ont créé des marques Internet reconnues grâce à la pole dance. ↩

22. Traduction libre de «Kate performs pole dancing at events including balls and dinner-dances, where she is hired to perform a pole routine on the stage. Kate has a young son, and she described in her interview how she had explained to him her occupation as a fitness pole dance instructor and as a performer at events by presenting it as something respectable, in comparison to working in a lap dancing club…Kate described that she performs pole dancing at ‘really quite respectable events’ and ‘occasionally I get the odd like ‘woooooo’ as I come on stage, because they think I’m gonna do something else, and then I do like a dancey performance and it goes down well’. By contrasting this to the pole dancing which takes place in lap dancing clubs, Kate aims to demonstrate her own respectability, but by doing this emphasises her perception of the disrespectability of both strippers and their male customersKerry Louise Allen. (2011). Poles Apart? Women Negotiating Femininity and Feminism in the Fitness Pole Dancing Class, p. 169-170, récupéré de https://tinyurl.com/poles-apart ↩

23. Il ne s’agit pas de dire que toutes les reconnaissances territoriales sont faites de mauvaise foi ou qu’elles ne sont pas importantes, mais plutôt de souligner l’ironie de la participation de McDonald’s à celles-ci et leur caractère parfois performatif (merci aux gens du Drug User Liberation Front).

Pourquoi fait-on la grève? Questions et réponses

Pourquoi fait-on la grève? Questions et réponses

Depuis le lancement de la campagne de grève, nous avons reçu plusieurs questions et critiques, particulièrement autour de la revendication pour un statut de travailleuse.r. Puisque nous considérons qu’il est important de répondre à ces préoccupations légitimes , nous allons exposé notre vision de cet enjeu.

Travailleuse.rs autonomes vs employé.es

Le CATS part du principe que, puisque les danseuse.rs sont déjà soumis.es à des règles d’employeur — et souvent à des abus — iels devraient avoir accès aux avantages dont bénéficient les employé.es, ce qui leur permettrait de se défendre contre les abus de la direction. Plus précisément, les avantages des milieux syndiqués : congés de maladie, congés parentaux, indemnisation pour les blessures liées au travail, salaire viable, et bien d’autres droits de base.

En ce moment, les TDS qui travaillent sous une forme de gestion — comme les danseuse.rs ou les travailleuse.rs en salon — sont dans une situation extrêmement précaire. Sans véritables droits du travail, iels doivent accepter tout ce que la direction leur impose, sous peine de perdre leur emploi.

On est d’avis que la direction utilise les frais de bar et notre statut flou de «travailleuse.rs autonomes» comme une forme de vol de salaire. Que ce soit en payant pour travailler ou en se faisant prélever une partie de nos gains, on effectue du travail non rémunéré pour la direction. Ce travail inclut, entre autres, le ménage, l’animation auprès des client.es et les performances sur scène. Tout ça, ce sont des tâches qu’on accomplit à nos propres frais.

Au final, il y a de nombreuses soirées — et ça arrive de plus en plus souvent — où, dans un club de danseuses par exemple, des danseuses font un quart de travail de 8 heures, parlent à plusieurs client.es, font plusieurs stages, repartent sans avoir fait d’argent, et doivent quand même payer des frais de bar entre 25 $ et 100 $ pour avoir travaillé. Les frais de bar et notre statut de «travailleuse.rs autonomes», c’est de l’exploitation, point final.

Si nous sommes reconnues comme travailleuse.rs, nous allons perdre la flexibilité d’horaire et les accommodements. Les employeurs vont davantage pouvoir discriminer.

Le fait d’être reconnu.es comme travailleuse.rs ne signifie pas que nous perdrons notre liberté, au contraire! En ce moment, nos horaires et notre rythme de travail sont guidés par l’impératif de faire un revenu suffisant pour payer les factures. En effet, il est impossible de caller malade si on n’a pas fait assez d’argent et que le 1er du mois arrive. Il est impossible de prendre des pauses quand on n’a pas fait une cent de la soirée et qu’on est dans le négatif. Une recherche du site web bedbible a montré que le revenu horaire d’une danseuse est de seulement 20$ US, soit environ 27$ canadien. Selon l’IRIS, il faut gagner 28$ en travaillant à temps plein pour vivre décemment à Montréal. La possibilité de travailler quand on veut est donc très relative. 

De plus, rien n’oblige les patrons à garantir la flexibilité d’horaire: de plus en plus de milieux de travail imposent des quarts durant les jours de semaine, des pénalités pour rentrer plus tard et l’obligation de rester jusqu’à 3 heures du matin. Un bar à Montréal impose même de se booker plusieurs mois à l’avance.

La vraie liberté, c’est l’accès aux congés payés. Pour ça, il ne faut pas se comparer aux pires emplois, mais bien aux milieux de travail syndiqués. La syndicalisation permet de négocier plusieurs avantages sociaux: des congés de maladie, des congés mobiles, des congés parentaux, etc. Il est possible aussi d’avoir des pauses payées. Les salarié.es n’ont pas moins de contrôle sur le rythme de travail; au contraire, le vol de temps est monnaie courante. De plus, si la flexibilité des horaires est une priorité pour nous, il faut en faire une revendication syndicale pour s’assurer qu’elle demeure sous nos conditions.

De plus, en se syndiquant, on vient formaliser la gestion des horaires, ce qui mène en réalité à moins de discrimination. Il y a deux façons légitimes de faire les horaires: l’ancienneté ou premier arrivé, premier servi. En ayant une pratique transparente fixée dans une convention collective, on s’assure d’éliminer les pratiques racistes de gestion des horaires dans nos clubs, comme l’ont fait les danseuses syndiquées du Lusty Lady à San Francisco  lors de la négociation de leur première convention collective. Il est également possible de revendiquer des accommodements pour les personnes en situation de handicap ou pour les parents. Bien sûr, un syndicat combatif et mobilisé a plus de chances d’obtenir de meilleures conditions de travail. 

Si nous sommes reconnu.es comme travailleuse.rs, nous ferons face à des déductions sur nos revenus et nous serons dans l’obligation de payer des impôts.

La criminalisation et l’informalité ne nous dispensent pas de payer nos impôts. En fait, malgré tout, nous devrions en pratique déclarer tout l’argent que nous gagnons. Dans les faits, plusieurs TDS déclarent déjà leurs revenus, en totalité ou en partie, et ce, malgré l’illégitimité ou la stigmatisation de leurs activités. Le gouvernement audite régulièrement les personnes qui font des dépôts en argent comptant, ce qui peut entraîner des pénalités.

Si le fait de déclarer ses revenus peut signifier une réduction de nos revenus nets, cela nous permet aussi de bénéficier de protections essentielles, notamment les cotisations au Régime de pensions du Canada (RPC), au Régime de rentes du Québec (RRQ) et à l’assurance-emploi auxquelles plusieurs travailleuse.rs souhaiteraient avoir accès.

La déclaration des revenus permettrait également d’obtenir une légitimité dans plusieurs aspects de la vie quotidienne. En effet, il devient plus facile de louer un logement puisque souvent les locateurs exigent des preuves de revenus. Il serait aussi plus simple d’accéder à certains services financiers ou encore de planifier et construire une épargne sur le long terme. 

En ce sens, la reconnaissance comme travailleuse.rs ne représente pas uniquement une contrainte fiscale: elle peut aussi être envisagée comme un levier pour accéder à des droits et des protections sociales ainsi qu’à une plus grande stabilité sur le long terme. Bien sûr, nous ne pouvons pas encourager l’évasion fiscale, mais il y a fort à parier que nos patrons souhaitent garder l’argent comptant dans leurs établissements. 😉

Si nous obtenons un statut de travailleuses, les collègues migrantes seront davantage précarisées, car elles ne pourront plus travailler dans cette industrie informelle. 

Les travailleuses migrantes sont présentes dans toutes les industries, pas seulement dans les secteurs de travail criminalisés. Par contre, il est vrai qu’elles font face à un risque de déportation, qu’on s’organise ou non. À l’heure actuelle, les lois sur l’immigration – en plus des dispositions pénales relatives au travail du sexe – encouragent une répression accrue sur les TDS migrant.e.s. La surveillance policière est courante dans nos milieux de travail et elle sert principalement des objectifs de déportations. Les TDS migrantes peuvent faire face à la perte de leur statut, la détention et la déportation si leur métier est découvert. En plus, les boss utilisent la précarité de leur statut pour les menacer, les manipuler et les assujettir.

La solution n’est pas moins de droits, mais bien plus de droits! D’ailleurs, les groupes de travailleur.ses migrant.es revendiquent eux-mêmes l’accès aux normes du travail peu importe le statut d’immigration. 

Créer des syndicats sur nos milieux de travail est aussi une stratégie pour faire avancer la décriminalisation. Si le travail du sexe était décriminalisé, les lois l’entourant passeraient de la sphère des lois criminelles à la sphère des lois du travail. Ainsi, les TDS avec un visa d’étude ou un permis de travail temporaire pourraient travailler dans l’industrie comme dans les autres secteurs d’emplois. 

Nous savons que la décriminalisation du travail du sexe ne libéra pas instantanemment nos collègues migrantes. Et c’est pourquoi nous devons être solidaires avec elleux et aligner nos demandes avec celles que formulent les groupes de migrant.es, notamment un statut pour tous et toutes et pour l’accès aux droits du travail. En s’organisant en syndicat, on peut pousser des revendications comme la fin de la présence policière dans nos milieux de travail et organiser des campagnes contre les déportations de nos collègues.

Si on passe à un statut d’employé.e, on risque de perdre notre droit de refuser des client·es, ce qui représente un enjeu de sécurité majeur.

Malheureusement, dans certains milieux de travail, c’est déjà la réalité. Souvent, dans les salons de massage, une fois qu’un client choisit une travailleuse, celle-ci ne peut plus refuser le service, soit par l’absence de la direction, le manque de protection de sa part, ou parce qu’elle menace d’imposer une pénalité si elle refuse. La même chose se produit dans les clubs de danseuses. Voici une situation bien connue : le boss te propose de danser pour un de ses amis. Dans ce cas-là, il est généralement dans ton intérêt d’accepter si tu veux garder ta job ou rester en bons termes avec la direction. Ce rapport de pouvoir, déjà présent, crée un contexte où l’ami du boss peut se permettre de repousser tes limites ou même refuser de te payer ce qui t’est dû, sachant que le dénoncer au boss risque de te mettre dans une position précaire.

Si on regarde comment le travail du sexe est encadré ailleurs, on peut voir le potentiel qu’un statut d’employé.e peut offrir. En Belgique, où le travail du sexe a été décriminalisé en 2022, un nouveau cadre légal adopté en 2024 permet aux TDS d’avoir des contrats d’emploi avec des droits et des protections concrètes. Ça inclut : 1) le droit de refuser des client.es sans pénalité financière; 2) une indemnité de 6 mois en cas de congédiement pour avoir refusé un client; 3) le droit de mettre fin à son contrat en tout temps; et 4) l’application d’une loi du travail qui favorise la prévention des risques psychosociaux au travail. 

Au Québec, le droit du travail a récemment évolué dans une direction similaire : depuis octobre 2025, le projet de loi 27 impose de nouvelles obligations aux employeurs pour protéger la santé psychologique des employé.es avec la même rigueur que leur santé physique. Les employeurs doivent désormais identifier et prévenir les «risques psychosociaux» en milieu de travail. Ces risques incluent : «la surcharge de travail ou le déséquilibre entre les efforts et la reconnaissance; le manque d’autonomie ou de soutien de la part des gestionnaires ou des collègues; le manque de reconnaissance ou l’injustice organisationnelle; le harcèlement psychologique ou la violence au travail.»

Si on met ça en perspective avec le cadre mis en place en Belgique, on a de bonnes raisons de croire qu’un statut d’employé.e pourrait en fait nous offrir plus de protections et de droits que ce qu’on a actuellement. Ces conditions nous permettraient non seulement de refuser des client.es, mais aussi de le faire sans risquer de perdre notre emploi.

Si on revendique plus de droits, on va entrer dans un bras de fer constant avec les gérants. 

C’est justement ça le but! En ce moment, la direction fait ce qu’elle veut, quand elle veut, et nous, on se plie pour garder notre job. Ça, c’est pas de la liberté — c’est de l’exploitation. Et c’est ce déséquilibre de pouvoir actuel qui rend ça possible. La réalité, c’est que nous avons du pouvoir collectivement, on ne l’a simplement pas encore saisi. C’est pour ça qu’on doit s’organiser. Comme travailleuses du sexe, on peut perdre notre job pour des raisons complètement absurdes. Alors, c’est soit aucune protection, soit se battre pour en obtenir en s’organisant avec ses collègues. Oui, c’est une lutte constante, et oui, ça peut faire peur, mais on croit qu’on a plus à gagner qu’à perdre!

Note sur le fait que le CATS «impose» une grève et des revendications

Nous ne nous éterniserons pas là-dessus, mais certaines critiques disent que nous «imposons» nos revendications dans des milieux de travail autres que les nôtres. Nous tenons à rappeler que nous ne sommes ni la police ni la direction. Nous n’avons d’autorité sur personne. Nous sommes vos collègues et vos voisin.es. Nous sommes des travailleuse.rs du sexe qui s’organisent dans leurs propres milieux de travail.

Vous n’êtes pas obligé.es de faire quoi que ce soit avec nous — de toute façon, nous n’avons aucun moyen d’imposer quoi que ce soit. Par contre, nous encourageons fortement celles et ceux qui sont prêt.es à lutter contre les abus au travail à se joindre à nous, parce que c’est ensemble qu’on sera plus fort.es.

Certain.es ne sont peut-être pas prêt.es à passer à l’action, et c’est tout à fait compréhensible. Comme TDS, nous nous trouvons à l’intersection de plusieurs formes d’oppression, et nos conditions de vie sont souvent précaires, ce qui rend l’engagement politique difficile. Cela dit, le CATS sera là pour celles et ceux qui voudront s’organiser, faire face à leurs oppresseurs et passer à l’action.

En solidarité!

L’illigitimité des préférences sexuelles comme critère d’embauche

L’illégitimité des préférences sexuelles comme critère d’embauche

Par Cherry Blue
Visuel par Texas

Presque tou.tes sont d’avis, mis à part certain.es «happy hookers», qu’il existe à certains égards de la discrimination dans l’industrie du travail du sexe. Il en existe plusieurs formes, se subdivisant en deux grandes catégories : celle qui se produit envers les TDS dans la société en général, et celle qui se produit de la part des patrons dans l’industrie. Il y aurait beaucoup à dire sur les risques et la stigmatisation que vivent les TDS dans une structure où ce travail n’est pas reconnu. Entre autres, nous pouvons penser au risque d’être congédié.es d’un autre emploi, à la possibilité de perdre la garde de ses enfants, à l’absence de recours si un client refuse de payer, et surtout, au fait qu’il n’existe aucun droit ni de protection légale quant au travail.1 Aussi, le stigma relève d’une longue histoire de vulnérabilité structurelle, discriminant les TDS en les dégradant – que ce soit en les cantonnant à un imaginaire de coupables ou de victimes. 

Je veux cependant me pencher plus spécifiquement sur la question des abus patronaux. La redondance de ces abus demeure liée à la stigmatisation générale du travail du sexe. En raison de cette vulnérabilité, les TDS sont également discriminé.es entre iels lors de l’«embauche2 dans les établissements qui leur permettent de travailler, comme dans les strip clubs, les salons de massage ou les agences d’escorte. Celleux-ci subissent des critères discriminatoires lors de l’embauche, des refus systématiques ou encore des renvois, basés sur des critères lookistes, racistes, grossophobes, âgistes et transphobes.

Selon Deborah Hellman, la discrimination est mauvaise lorsqu’elle est dégradante envers celleux qui la subissent, en exprimant un manque de respect pour le statut moral d’autrui, considéré comme étant moindre. Aussi, la personne qui discrimine doit occuper une position qui lui alloue un certain pouvoir par rapport à celleux qu’elle dégrade. La discrimination relève ainsi pour Hellman de conditions structurelles, intrinsèquement liées aux systèmes d’oppression, engendrant une série de significations sociales. Le sens de ces systèmes est souvent esquissé à l’avantage de celleux qui en bénéficient : les hiérarchies sont présentées comme «rationnelles» par les oppresseurs, afin de leur donner une apparence légitime.

 

 Les abus patronaux à l’embauche: le cas Nicholson

Le cas de Chanel Nicholson est paradigmatique de ce qui se produit dans l’industrie. En 2021, celle-ci a poursuivi les propriétaires d’un strip club à Houston en raison de discrimination raciale à l’embauche: «les clubs ont établi un système de “quotas” qui limite le nombre de femmes noires qui peuvent travailler. Une fois le quota rempli, les nouvelles femmes noires se voient refuser la possibilité de performer uniquement à cause de leur ethnie»3. La danseuse a affirmé qu’il s’agissait d’un problème systémique qui survient souvent dans le milieu. L’absence de régulation dans un contexte de criminalisation permet la normalisation de situations comme celle qui fut dénoncée par Nicholson.

Le cas Nicholson remplit les deux critères de Hellman: les TDS noires sont considérées comme ayant un statut moral moindre, et cette dégradation est liée au statut de pouvoir des patrons, dans une société où les droits de ces travailleuse.rs ne sont pas reconnus. Les patrons peuvent décider qu’ils ont certains «quotas» à remplir, défavorisant de nombreuses communautés sur des bases dégradantes, et ce, sans aucune possibilité de régulation. D’ailleurs, la justice n’a pas puni les patrons à l’issue de la poursuite de Nicholson. L’accès à ces établissements est limité pour les femmes non-blanches, qui sont réduites à un «exotisme» qui doit demeurer quasi-inapparent. Cette discrimination directe moralement répréhensible brime ainsi les droits des personnes souhaitant travailler dans ces lieux. Il s’agit malheureusement d’une pratique commune même si elle n’est pas toujours explicite. Dans la même logique, plusieurs patrons ne veulent embaucher qu’une ou deux personnes moins minces par établissement ou ne veulent pas ou peu de travailleuse.rs plus âgé.es, les réduisant de ce fait à de simples kinks peu usités.

La discrimination au travail et les qualifications basées sur les réactions

Sarah C. Goff a conceptualisé une forme de discrimination courante dans le milieu du travail, qu’elle a nommée «taste discrimination» ou discrimination basée sur le goût. Celle-ci se définit comme le fait d’embaucher des personnes en raison de préférences préjudiciables ou d’une ignorance quant à la rentabilité d’autres groupes de personnes.4 Dans les milieux professionnels reconnus, cette discrimination prend plutôt des formes indirectes de biais implicites, étant donné qu’il est illégal de discriminer directement des groupes spécifiques. Cependant, dans les milieux du travail du sexe, il existe de la discrimination directe et des biais explicites de la part des patrons, ce qui la rend d’autant plus évidente, comme dans le cas Nicholson.

Certains justifient leurs processus d’embauche sur des bases méritocratiques, arguant que ce sont les personnes les plus compétentes qui devraient recevoir les postes pour lesquelles elles sont qualifiées. Or, Hellman critique l’idéal méritocratique en affirmant qu’il découle de l’intérêt personnel des employeurs, ce qui ne le justifie pas éthiquement. La discrimination dégradante peut alors tout de même être perpétrée, les employeurs profitant de leur statut de pouvoir pour faire des distinctions historiquement chargées de sens.

Une autre forme de justification des employeurs, la qualification basée sur les réactions, implique que les préférences des clients forment un facteur décisif dans l’évaluation de la qualification des candidats. Dans cette logique, le mérite des employé.es potentiel.les se mesure en fonction de cette appréciation. La qualification basée sur la réaction est centrale pour comprendre le processus décisionnel des patrons dans l’industrie du travail du sexe: la discrimination dégradante qu’ils perpétuent repose sur leur évaluation pseudo-rationnelle des préférences des clients, afin que leur entreprise soit des plus profitables.

Or, est-ce que les préférences problématiques des clients doivent vraiment être satisfaites? Si les préférences discriminent un groupe historiquement opprimé, cette forme de discrimination génère un tort cumulatif envers les membres de certains groupes. Une des particularités de l’industrie du travail du sexe est de faire reposer presque entièrement les critères de compétence sur l’apparence des travailleuse.rs, en rapport aux préférences sexuelles des clients, comme si celles-ci étaient incontrôlables, voire innées. L’industrie du travail du sexe est systématiquement lookiste, raciste, grossophobe, âgiste et transphobe, mais nous pensons qu’il est possible de transformer ces préférences biaisées afin qu’elles soient plus inclusives. 

 L’aspect structurel des préférences sexuelles

Dans tous les milieux, le «beauty privilege» est associé à une plus grande réussite économique. Les personnes ne correspondant pas aux normes de beauté sont pour leur part désavantagées injustement dans les contextes d’embauche. Le refus de se plier à certaines normes de beauté engendre des coûts notables. Il faut donc que les TDS correspondent à ces normes, mais il s’agit d’une arme à double tranchant, puisqu’iels sont aussi associé.es en-dehors de ce milieu à des codes hypersexualisés et peuvent vivre du slut shaming. La misogynie du lookisme implique donc un double coût, que les femmes se conforment ou non aux standards de beauté. Cette dualité est comparable au problème de la fétichisation, qui peut être aussi déshumanisante que l’exclusion.5

Amnia Srinivasan considère que les préférences personnelles sont en vérité rarement personnelles.6 Face à la récurrence des clients qui préfèrent les «belles» femmes en bas de vingt-cinq ans, blanches et minces, il est difficile de dire qu’il n’existe pas de tendances dominantes quant aux préférences sexuelles, qui ne seraient pas innées, mais construites. Les dimensions sociales qui manient les désirs ne sont pas banales et doivent être mises sous observation. L’industrie du travail du sexe est un reflet de problèmes structurels plus larges qui sont le résultat de longues histoires d’oppression. Bien que le lookisme, la grossophobie, le racisme ou la transphobie ne soient pas équivalents, ceux-ci biaisent tous à leur manière les préférences sexuelles et réduisent injustement l’accès au travail du sexe.

Une contre-critique courante à la plasticité des préférences affirme que celles-ci sont incontrôlables, relevant d’une force irrationnelle et mystérieuse. Une critique similaire fait appel à un darwinisme essentialisant, prétextant que les préférences lookistes assurent naturellement une meilleure reproduction. Les patrons peuvent se baser sur ces présupposés pour défendre leurs choix discriminatoires à l’emploi. Cependant, nos préférences peuvent changer avec le temps à mesure que nous accumulons de l’expérience et modifions nos systèmes de valeurs. Il ne serait donc pas vrai que les désirs sont coulés dans le béton, et si l’«offre» est plus diversifiée dans l’industrie du travail du sexe, cela pourrait inciter des clients à élargir le spectre de leurs préférences. Sherri Irvin encourage «l’exploration esthétique» à travers cette exposition, qui permet d’ouvrir l’horizon des goûts et combattre l’oppression7 – la post pornographie et les films endossant un «female gaze» ont notamment cette vocation subversive.

Les préférences sexuelles dominantes sont souvent basées sur des stéréotypes problématiques, ce qui implique que les membres de certains groupes sont considérés comme universellement attirants ou non attirants. La discrimination opérée par les patrons et les clients reposent souvent sur ces préférences. Le pouvoir décisionnel qu’ils partagent découle lui-même d’une sorte de sédimentation structurelle des injustices historiques. Cette collaboration implicite de personnes ayant des intérêts communs n’appartient pas uniquement à un passé violent, mais se réactualise constamment dans l’industrie.

 Les lois anti-discrimination sont-elles une solution?

Ainsi, un processus d’embauche peut sembler justifié, car il serait «rationnel» et basé sur un calcul économique, lui-même fondé sur les préférences des clients, mais cela ne veut pas dire qu’il ne s’agit pas de discrimination dégradante. Cette discrimination moralement répréhensible s’exprime par des actions injustes, et celles-ci seraient plus susceptibles d’être dégradantes lorsqu’elles sont associées au pouvoir. Selon Hellman, les gouvernements et les institutions porteraient donc une plus grande responsabilité en matière de discrimination que les individus, surtout lorsqu’ils n’ont pas accès aux structures dominantes. Toutefois, cela ne signifie pas qu’il ne faut pas individuellement procéder à une forme d’auto-observation critique de nos propres biais. 

Il est néanmoins ardu et probablement intrusif d’appliquer des lois anti-discrimination dans le domaine privé, personne ne souhaitant se voir contraint dans sa vie sexuelle personnelle. Les détenteur.ices d’un certain pouvoir public, tels que les établissements où se produisent le travail du sexe, devraient néanmoins pour leur part écoper d’une certaine régulation. Celle-ci pourrait se manifester par des lois anti-discrimination qui obligeraient les entreprises à ne pas discriminer. Il s’agirait d’une force coercitive régulatoire par rapport aux décisions des patrons, advenant une décriminalisation qui reconnaîtrait ces établissements. 

Cela dit, les lois anti-discrimination sont limitées par l’intrication des sphères personnelles et publiques: pourquoi uniquement miser sur des lois anti-discrimination, alors que celles-ci ne peuvent pas pénétrer les sphères privées, et risquent d’être perçues avec mépris comme une imposition brimant la liberté? Comme dans tous les autres domaines, la discrimination peut prendre des formes plus perfides lorsque des lois tentent de l’empêcher, comme la discrimination indirecte et structurelle, plus difficiles à prouver qu’un «quota» restreignant directement le nombre d’employé.es d’un certain groupe, comme le cas Nicholson. Un plus grand pluralisme des préférences sexuelles, incité par une éducation populaire, pourrait avoir des impacts sur la sphère privée tout comme la sphère institutionnelle ou structurelle, alors que le champ des lois anti-discrimination est plus restreint. Les deux méthodes pourraient bien sûr être appliquées de pair, et les lois anti-discrimination pourraient servir à légitimer l’idée selon laquelle les TDS méritent des droits. La décriminalisation est essentielle à cet égard : «Tant et aussi longtemps que le travail du sexe ne sera pas reconnu comme un travail, il sera difficile de faire en sorte que ces travailleuses obtiennent la reconnaissance et la légitimité accordées aux autres travailleurs».8

Au-delà des lois, nous pouvons aussi miser sur l’efficacité de la syndicalisation et des conventions collectives qu’elle permet. Les syndicats ont grandement améliorés les possibilités d’emploi de groupes marginalisés au Canada en général, dans les milieux où le travail est reconnu.9 Les TDS n’ont cependant pas encore accès à un syndicat qui leur permettrait de contrer la discrimination professionnelle, mis-à-part deux strip clubs aux États-Unis. À la suite d’une longue bataille, le syndicat des Lusty Ladies avait réussi à faire tomber une politique de leur bar qui n’admettait qu’une seule femme noire par shift de travail, ce qui prouve le pouvoir des conventions collectives quant à la discrimination à l’embauche. 

Les lois anti-discrimination et la syndicalisation ne pourraient pas être garantes à elles-seules d’une reconfiguration systémique des préférences sexuelles, mais, en plus de permettre une plus grande justice entre les différentes travailleuses face aux patrons, elles exposeraient les clients à une plus grande diversité dans les strip clubs, les agences d’escorte et les salons de massage. Par exemple, les conventions collectives imposent que des critères légitimes soient utilisés pour faire les horaires, ce qui supprime la possibilité de biais défavorable, implicite ou explicite, à l’égard de certains groupes. Cette exposition pluraliste pourrait, à terme, influencer les préférences sociales vers une plus grande plasticité. Sans régler toutes les injustices dans l’industrie du travail du sexe, ces mesures semblent prometteuses pour contrer au minimum la discrimination odieuse omniprésente du statu quo.

 Comme le suggère Srinivasan, «feminists need not be saints. They must only, I am suggesting, be realists»10
. Et ce réalisme doit inclure la reconnaissance de la complexité intersectionnelle: les fxmmes sont tou.tes opprimé.es dans une société misogyne, mais iels ne sont pas tou.tes opprimé.es de manière égale. Cela est aussi vrai des TDS: iels sont tou.tes opprimé.es dans une société putophobe, mais iels ne sont pas tou.tes opprimé.es avec la même intensité. La solidarité doit aller plus loin que la déstigmatisation du travail du sexe, en reconnaissant également la préjudiciabilité des structures lookistes, racistes, grossophobes, transphobes et âgistes qui prennent part des préférences sexuelles – ce sont ces préférences qui influencent les patrons quant au type de TDS qu’ils veulent embaucher. Que ce soient les institutions qui génèrent ces préférences, ou que ce soient les préférences qui génèrent les inégalités institutionnelles, la question de l’œuf ou la poule importe peu, pourvu que le cycle soit brisé.

1. Joseph Courtney, Morna Ballantyne. (2011). «Le travail du sexe: raisons pour lesquelles c’est une question syndicale» dans Luttes XXX: Inspirations du mouvement des travailleuses du sexe, p. 132.

2. Il ne s’agit pas techniquement d’embauche, étant donné que ce type de travail n’est pas reconnu, mais la logique demeure la même, ce pourquoi j’ai décidé d’employer ce terme.

3. Traduction libre de the clubs enforced a “quota” system that limited the number of Black women allowed to work. Once the quota was filled, additional Black women were denied the opportunity to perform solely based on their race. Dans ReShonda Tate. (2025). Former exotic dancer takes fight for justice to the Supreme Court.

4. Sarah C. Goff. (2016). Discrimination and the Job Market, p. 302.

5. Tom O’Shea. (2021). Sexual desire and structural injustice, p. 588.

6. Amnia Srinivasan. (2021). The Right to Sex: Feminism in the Twenty-First Century, p. 88.

7. Sherri Irvin. (2017). Resisting Body Oppression: An Aesthetic Approach, p. 12.

8. Maria Nengeh Mensah et Cynthia, M.-N. et Lee, C. (2010). «Petites et Grandes Discriminations des Travailleuses du Sexe Au Québec Plaidoyer».

9. Joseph Courtney, Morna Ballantyne. (2011). «Le travail du sexe: raisons pour lesquelles c’est une question syndicale» dans Luttes XXX: Inspirations du mouvement des travailleuses du sexe, p. 131.

10. Amnia Srinivasan. (2021). The Right to Sex: Feminism in the Twenty-First Century, p. 171.

Enquête militante: explorer le bordel numérique

Enquête militante: explorer le bordel numérique

Enquête, analyse et rédaction par Francesca et Melina May

La digitalisation du travail du sexe s’est accélérée depuis les dernières années, surtout depuis la pandémie de COVID-191. Les TDS utilisent Internet de différentes manières; plusieurs traversent à la fois les espaces physiques et numériques du travail. Par exemple, une escorte peut utiliser Internet pour faire le screening de ses clients, booker ses rendez-vous et, à la fois, performer sur un site de webcam. Une danseuse peut utiliser les réseaux sociaux pour être visible auprès de sa clientèle et partager son horaire de travail. 

Avant l’entrée des ordinateurs dans les foyers et l’usage généralisé d’Internet, les TDS utilisaient différents moyens pour publiciser leurs services. Des tart cards2 placardées dans les cabines téléphoniques au Royaume-Uni aux petites annonces dans les journaux locaux et dans les Pages Jaunes, les TDS se sont toujours emparé.es des moyens en place pour promouvoir leurs services.   

Alicia, une militante au CATS qui a travaillé dans l’industrie dans les années 1990 et au début des années 2000, racontait comment elle et ses collègues publiaient leur annonce dans le Journal de Montréal. En quelques caractères, sans photo et pour 60$ la publication, elles affichaient leur numéro de téléphone fixe, puis restaient à la maison en attendant que le téléphone sonne. Les clients qui étaient attirés par leur annonce dans le journal quotidien les contactaient et prenaient rendez-vous. Elle se souvient qu’en 2009, durant le lock-out des employé.es de Québecor Média3 qui dura plus de deux ans, les activités des TDS avaient drastiquement chuté, forçant plusieurs à se déplacer en ligne – un univers alors totalement nouveau. Alicia se rappelle comment cette transition a changé les pratiques des travailleuse.rs. Il fallait alors prendre des photos, écrire une description alléchante qui dépassait les 60 caractères du journal papier et se démêler dans le dédale numérique.

L’ère des annonces imprimées a pris fin brutalement lorsque la loi C-36 a criminalisé la publicité liée à la prostitution au Canada en 2014. Quelques mois plus tard, les Pages Jaunes et les journaux ont annoncé l’arrêt de toute publicité en ligne et imprimée sous la section «services d’escorte»4. Pour plusieurs TDS, c’était la fin d’un outil accessible et familier qui permettait de rejoindre directement la clientèle locale. Dès lors, plusieurs ont été forcé.es de faire la transition vers le numérique. Si à l’époque il y avait une centaine de sites d’annonce comme nous l’a témoigné Alicia, aujourd’hui, on ne compte plus que quelques sites spécifiquement dédiés à la promotion des services d’escorte. L’exclusion et la surveillance des TDS se sont étendues en ligne. Les lois comme SESTA/FOSTA (Stop Enabling Sex Trafficking Act/Fight Online Sex Trafficking Act)5, conjuguées aux politiques de censure des compagnies de crédit et des réseaux sociaux chassent les TDS d’Internet et rendent plus précaire l’accès à leurs moyens de travail.

Comme l’a expliqué Mostafa Henaway, organisateur communautaire au Centre des travailleurs et travailleuses immigrants, «plus vous êtes éloigné.e du terrain et de l’activisme, plus votre analyse devient obscure, moins rigoureuse et moins tranchante. Lorsque vous êtes ancré.e… cela enrichit à la fois la recherche et l’activisme»7. Autrement dit, notre méthodologie de recherche n’est pas neutre: nous sommes du côté des travailleuse.rs, et cette position oriente nos conclusions et constitue un choix politique en soi. Il était important pour nous de ne pas nous appuyer sur la technologie ou les algorithmes pour comprendre comment ces plateformes affectent notre communauté, car, comme expliqué dans Notes Toward a Digital Workers’ Inquiry, les expériences des travailleuse.rs sont le socle de la résistance et de l’auto-organisation que nous cherchons à construire8. Pour mettre cela en pratique, nous avons choisi de mener des entrevues avec des utilisatrice.eurs de ces plateformes à propos de leurs expériences et de leurs conditions de travail. Ces entrevues ont permis de mieux comprendre les besoins des TDS et les défis auxquels iels font face sur ces plateformes. 

Pourquoi une enquête militante?

Depuis l’automne 2023, le CATS mène des enquêtes militantes. Nos premières enquêtes ont été menées auprès des travailleuse.rs en salon de massage et des danseuse.rs en strip club. Ce texte s’inscrit dans cette démarche. Notre recherche a identifié un large éventail de plateformes6 en ligne utilisées par les TDS, incluant des sites d’hébergement de contenu et d’abonnements. Toutefois, notre étude se concentre spécifiquement sur les plateformes conçues pour la publicité de services en personne et sur les forums d’évaluation qui y sont parfois associés. Nous les avons choisis parce qu’ils sont les plus pertinents pour la communauté de TDS qui travaillent en personne et, selon nous, ceux qui offrent le plus grand potentiel d’organisation locale.

Étant donné la portée mondiale de ces plateformes, nous n’avons pas restreint la participation à un lieu géographique précis. Notre appel à la participation a permis de recruter six personnes: une du Bas-Saint-Laurent, une de la France et quatre de Montréal. En échangeant avec un groupe géographiquement diversifié, nous avons pu acquérir une perspective comparative sur les avantages et les limites de plusieurs plateformes. En nous inspirant du cadre théorique de Kimberlé Crenshaw, Mapping the Margins9, nous avons pris en compte le fait que l’identité façonne l’expérience, en particulier pour les personnes marginalisées par certains aspects de leur identité tels que la race, la classe, le genre, la sexualité ou le handicap. Conscientes que les identités de nos participant.es pouvaient influencer leurs expériences sur ces plateformes, nous avons recueilli des données démographiques précises, notamment sur leur identification comme personne racisée, en situation de handicap ou neurodivergent.e, ou encore appartenant à la communauté LGBTQIA2S+. L’ensemble des participant.es s’identifiaient comme blanc.hes, neurodivergent.es et queers, et aucun.e n’a mentionné que son identité avait influencé son expérience sur ces plateformes. Nous partageons ces données par souci de transparence, afin de reconnaître que les résultats de notre enquête, issus d’un échantillon restreint, ne reflètent pas nécessairement la diversité complète des expériences ou des besoins des TDS.

Après le sondage démographique, nous avons posé des questions organisées en six catégories: plateformes utilisées, modalités de travail, relations avec la clientèle, surveillance et résistance. La section «plateformes utilisées» recueillait des données sur les plateformes spécifiques employées par les travailleuse.rs, les coûts associés, le cas échéant, les problèmes rencontrés, ainsi que les politiques de vérification d’identité obligatoires. Cette section nous a permis d’identifier les plateformes plus utilisées parmi les participant.es: le site d’annonces vérifiées Tryst, utilisé par 5 participant.es sur 6. Indy Companions, une plateforme publicitaire créée par et pour les TDS à Montréal, arrive en deuxième position, avec 3 participant.es sur 6 l’utilisant activement. Trois plateformes arrivent ex æquo au troisième rang, chacune utilisée par 2 participant.es sur 6:  le site de petites annonces Leolist, le forum d’évaluation Montreal Escort Review Board (MERB), et le répertoire Escorte Intime. Neuf autres plateformes ont été mentionnées, chacune par une seule personne. Elles seront donc exclues de notre analyse par manque de pertinence. L’analyse suivante explorera plus en détail les relations entre ces plateformes spécifiques et les catégories mentionnées.

Plateformes - les proxénètes modernes?

Les plateformes ont modernisé le rôle des proxénètes; s’iels servent, entre autres, à médier la communication des TDS avec les clients tout en tirant profit de l’échange qu’iels facilitent, le rôle des plateformes est sensiblement le même. De plus, bien qu’elles créent l’illusion que les TDS sont des travailleuse.rs indépendant.es, ces plateformes conservent un contrôle total sur nos façons de travailler et d’être discipliné.es. Cette pratique s’inscrit dans une tendance plus large de l’économie à la tâche (gig economy), où de grandes plateformes comme Uber utilisent cette illusion comme un mécanisme d’exploitation des travailleuse.rs. Dans cette section du texte, nous souhaitons analyser les rapports de pouvoir entre les plateformes, les clients et les TDS. 

Pas de TDS, pas de plateforme

D’après nos entrevues, nous pouvons conclure que les TDS paient généralement pour promouvoir leurs services sur les plateformes. Ces frais prennent plusieurs formes: abonnement mensuel ou annuel, paiement fixe pour accéder à certaines fonctionnalités, comme mettre une annonce en avant («bumper») ou encore inscription premium donnant droit à plus de visibilité. Sur Tescort, un site d’annonce en France, il faut payer 100 € par mois pour pouvoir afficher ses services; sur MERB, un site montréalais pour les escortes, les salons de massage et les agences, les frais d’inscription individuelle peuvent atteindre 285 $ par mois. Ces dépenses permettent d’élargir la visibilité en ligne des escortes indépendantes et d’augmenter leur chance de trouver des clients. 

L’industrie du sexe n’est pas unique au principe de payer pour travailler. Les chauffeur.ses et les livreur.ses Uber doivent payer des licences ou des commissions aux plateformes pour accéder au marché, et assument elleux-mêmes les frais d’équipement, de transport et de connexion.  Pour les plateformes, cette stratégie de revenus est intentionnelle et consiste à profiter du travail des TDS sans assumer les responsabilités financières d’un employeur, notamment les salaires et les coûts opérationnels. 

À l’inverse, les clients accèdent gratuitement aux annonces, dont la consultation est entièrement ouverte en ligne. Sur les plateformes utilisées par nos répondant.es, les clients peuvent parcourir les profils, raffiner leurs recherches selon des critères géographiques, physiques (taille de sein, couleur des yeux, grandeur, etc.), mais aussi selon la disponibilité, le prix ou encore le type de services offerts. Certaines plateformes, comme MERB et Sex Model comportent également un forum où les clients peuvent évaluer et commenter les escortes. Comme nous l’ont rapporté plusieurs répondant.es, les clients vont critiquer tantôt le physique, tantôt les services, avec des descriptions explicites et graphiques, et ce, sans le consentement de le.a TDS et sans qu’iel en soit informé.e. Ces évaluations publiques peuvent nuire à la réputation des escortes et mettre en péril leur source de revenu. Sur certaines plateformes, il est possible de supprimer les commentaires négatifs, mais pour ça, il faut avoir un compte «premium» et donc payer davantage. Face à des propos discriminatoires et violents, les modérateur.rices sont généralement absent.es ou inadéquat.es. Comme l’a témoigné un.e participant.e, après avoir dénoncé des commentaires transphobes, la plateforme n’a rien fait.

Enfin, un autre enjeu majeur concerne les modalités de paiement imposées par les plateformes. En raison du refus de certains processeurs de paiement, comme Visa et Mastercard, de fournir leurs services aux TDS10, certaines plateformes exigent que les transactions se fassent en cryptomonnaie; une monnaie difficile d’accès et qui requiert des compétences technologiques particulières. De plus, dans un contexte où leur activité demeure criminalisée et stigmatisée, les TDS risquent constamment de se faire bannir et de voir leurs fonds saisis par des processeurs de paiement. L’une de nos répondantes, par exemple, a vu son compte PayPal fermé, perdant tout l’argent qu’elle y avait accumulé.

En plus des coûts associés à la plateforme, les travailleuse.rs font toutes sortes de tâches invisibles pour créer leur annonce: organiser et payer des photoshoots, sélectionner les photos, rédiger des descriptions accrocheuses qui incarnent un «persona», mettre à jour les annonces avec les nouvelles disponibilités et photos, créer un site web, rester actif.ves sur les réseaux sociaux, bumper les annonces régulièrement… 

Certaines escortes interrogé.es estiment qu’une amélioration des plateformes passerait par l’abolition des frais d’abonnement. Un.e participant.e va plus loin: plutôt que de faire payer les travailleuse.rs, ce sont les plateformes qui devraient les rémunérer pour le contenu, la visibilité et la valeur économique qu’iels produisent. Comme iel le résume, «les plateformes n’existeraient pas sans nous

Le pouvoir des TDS sur les plateformes

Le pouvoir et l’agentivité sont au cœur du travail du sexe, une industrie dans laquelle beaucoup s’engagent afin de gagner en autonomie dans leur vie, parfois pour échapper à des relations difficiles ou à des situations financières précaires. Toutefois, l’agentivité que procure le travail du sexe est souvent compromise par la stigmatisation, la discrimination et l’absence de droits du travail, créant ainsi une illusion de liberté. Cette dynamique se reflète dans l’immense pouvoir que ces plateformes numériques exercent sur les TDS, notamment en contrôlant leurs informations personnelles, l’accès à leurs comptes et même leurs communications. Cela prend diverses formes et dépend souvent de la plateforme utilisée.

Selon nos participant.es, les travailleuse.rs sont particulièrement frustré.es par les forums de type review boards comme MERB, où, comme mentionné, des informations intimes sur leur vie et leur apparence sont fréquemment partagées sans leur consentement et sans possibilité de les retirer. Comme mentionné par deux participant.es, MERB est connu pour les critiques sévères laissées par les usager.es, qui ne peuvent être supprimées que par l’auteur.e du commentaire ou par la plateforme elle-même. Une participante a raconté qu’une amie n’avait pu faire retirer un commentaire qu’après avoir contacté MERB et prouvé qu’elle n’avait jamais rencontré le client en question. Pour beaucoup, ce forum sert surtout d’espace où les clients expriment leurs doléances à d’autres clients potentiels, au lieu de communiquer directement avec les personnes qu’ils embauchent. Malheureusement, il s’agit aussi d’un espace où les clients se montrent parfois particulièrement méchants et critiques envers les travailleuse.rs, notamment en critiquant leur apparence physique.

Les clients appelés «hobbyistes», qui considèrent l’embauche de TDS comme un passe-temps, sont souvent responsables de ces critiques, alimentant et renforçant une culture où l’on «essaye» chaque travailleuse.rs. Selon nos interviewé.es, cela crée des rapports de pouvoir déséquilibrés entre travailleuse.rs et clients, les premier.es pouvant ressentir une pression à performer d’une certaine manière ou à franchir leurs propres limites pour éviter une mauvaise critique après coup. Il arrive même que des clients laissent une évaluation négative lorsqu’un.e travailleuse.r refuse de baisser ses prix, d’enlever le condom ou d’accomplir des actes sexuels non convenus. Une participant.e a par ailleurs souligné que certains clients lui annonçaient être membres de MERB «comme une menace».

Puisque ces évaluations affectent directement les moyens de subsistance des travailleuse.rs, deux participant.es ont plaidé pour que les TDS aient le pouvoir de supprimer les critiques, estimant qu’iels ne devraient pas être soumis.es à des discussions non consensuelles sur la plateforme. Le cas d’une travailleuse, qui a découvert l’existence de MERB et de ses propres évaluations par un client, illustre un échec éthique majeur. Ces publications, aux conséquences tangibles sur le revenu et la sécurité, sont d’autant plus inacceptables que MERB tire simultanément profit des travailleuse.rs en leur vendant de l’espace publicitaire sur la même plateforme. Pour atténuer ces pratiques abusives, MERB et des forums similaires pourraient accorder aux travailleuse.rs le droit de retirer les fils de discussion les concernant. Cela leur donnerait un meilleur contrôle sur leur image et sur leur réputation, améliorant de manière significative leurs conditions de travail.

Des cas de signalements de deplatforming11, de shadowbanning12 et de censure générale ont également été soulevés par quatre participant.es. Dans le même ordre d’idées, les travailleuse.rs d’Uber sont souvent confronté.es à des désactivations soudaines de compte, en d’autres mots un licenciement sans explication.13 L’un.e des participant.es a raconté avoir été expulsé.e d’une diversité de plateformes, allant des réseaux sociaux (Facebook et tous ses comptes Instagram), aux processeurs de paiement (Paypal), en passant par des plateformes spécifiquement dédiées au travail du sexe (Tescort), et même une plateforme de cagnotte solidaire (Le Pot Commun). Un.e autre travailleuse.r a exprimé sa frustration face à la censure linguistique sur Seeking (un site de rencontre anciennement connu comme Seeking Arrangements), souvent utilisé pour le sugar dating, bien que la plateforme l’interdise officiellement. Cette interdiction est mise en œuvre par une détection automatisée du contenu: tout message privé contenant des acronymes décrivant des actes sexuels ou des discussions explicites d’échanges sexuels contre rémunération est censuré par la plateforme. Cela peut se produire à l’insu des utilisateur.rices et mener à une interdiction immédiate.

Ces cas de deplatforming, de shadowbanning et de censure sont souvent justifiés par les plateformes comme des violations des conditions d’utilisation ou un «mauvais usage» de leurs services. En réalité, SESTA/FOSTA impose légalement la censure des TDS sur les sites hébergés sur des serveurs américains. Les intentions déclarées de SESTA/FOSTA étaient à la fois de réduire la pornographie en ligne et de limiter le trafic sexuel facilité par l’ensemble des plateformes. Les effets de cette loi ont été exactement ceux que craignaient les TDS: une augmentation des risques physiques et une précarisation accrue des conditions de travail. Ces témoignages en démontrent les conséquences tristement prévisibles.

Nombre de nos participant.es ont exprimé le souhait de voir le travail du sexe décriminalisé, mesure qui serait probablement la plus efficace pour se protéger de la censure en ligne découlant de SESTA/FOSTA. En effet, ces lois confondent travail du sexe et traite des personnes, poussant les plateformes à retirer tout contenu s’y rapportant. Cette confusion entre le trafic et le travail du sexe alimente une couverture médiatique sensationnaliste et contribue à la stigmatisation des travailleuse.rs. L’instauration de SESTA/FOSTA a également entraîné une censure en ligne généralisée des TDS, dans le but de protéger les fournisseurs de plateformes. Tant que la décriminalisation ne sera pas atteinte, SESTA/FOSTA continuera de renforcer la désinscription forcée, l’invisibilisation de contenu, la censure généralisée et la surveillance accrue des TDS.

Enjeux de sécurité: êtes-vous un parieur Leolist?

Les enjeux de sécurité, notamment les arnaques et la vérification d’identité, constituent une autre préoccupation majeure pour les participant.es. Comme plusieurs l’ont souligné, les arnaques sont fréquentes sur ces plateformes, particulièrement sur Leolist et Tryst. Deux participant.es ont mentionné avoir eu l’impression que la majorité des utilisateur.rices de Leolist étaient des fraudeurs, ce qui affecte autant les travailleuse.rs que les clients. Une tactique courante, aussi appelée hameçonnage, consiste à envoyer de faux courriels aux travailleuse.rs. Ces courriels contiennent des liens qui, lorsqu’ils sont cliqués, compromettent la sécurité des comptes des TDS concerné.es. Une escorte a raconté comment son compte a été piraté: ses photos et son annonce ont été volées et associées à un nouveau numéro de téléphone. Malgré le dépôt d’une plainte, la plateforme n’a pris aucune mesure, renforçant ainsi le sentiment d’impuissance ressenti par de nombreuses.x travailleuse.rs. De plus, les modérateur.rices ne sont pas du côté des TDS; iels doivent souvent se débrouiller seul.es. Dans ce cas précis, l’escorte a contacté directement l’imposteur au numéro figurant dans l’annonce, et celui-ci a tenté de lui revendre son propre compte, pour trois fois le prix qu’elle avait initialement payé.

Selon les participant.es, les arnaques représentent également un problème fréquent pour les client.es. Cela est appuyé par un récent fil de discussion du forum MERB intitulé Are you a Leolist gambler?, l’un des nombreux échanges sur la plateforme où les clients témoignent des arnaques dont ils ont été victimes sur différents sites. Les clients y décrivent Leolist comme «un champ de mines», où ils doivent souvent parcourir plus de dix pages d’annonces — dont beaucoup semblent fausses ou utilisent des photos volées de célébrités et de modèles Instagram — avant de trouver un.e annonceuse.r légitime14. Un.e participant.e  avance que cela crée une culture de méfiance entre travailleuse.r et client, rendant plus difficiles les processus essentiels de vérification (screening) et de négociation. Ce problème est aggravé par la croyance fréquente qu’un compte MERB vérifié suffit à garantir la fiabilité d’un client et par le désir de nombreux d’entre eux à rester anonymes. Le résultat du fonctionnement de certaines de ces plateformes est un cercle vicieux: les travailleuse.rs peinent à vérifier les clients pour assurer leur sécurité, tandis que les clients, craignant d’être arnaqués, refusent le processus de vérification.

Cependant, les arnaques ne sont pas la seule menace à la sécurité des TDS sur ces plateformes. Iels doivent également composer avec le processus complexe de vérification d’identité, obligatoire pour devenir membre vérifié.e de plusieurs de ces sites, notamment Tryst et Leolist. D’après les participant.es, Tryst exige une vérification annuelle de tou.tes les travailleuse.rs, incluant un appel vidéo avec les administrateur.rices de la plateforme ainsi qu’une photo d’une pièce d’identité. Sur Leolist, les travailleuse.rs doivent envoyer un minimum de cinq photos avec une pancarte indiquant la date de prise de vue. Toutefois, comme le reconnaît Leolist, les administrateur.rices ne vérifient pas manuellement si les travailleuse.rs ont bien suivi toutes les étapes de vérification, notamment celle qui implique de prendre les photos dans différentes positions15. Le but de la vérification est d’apparaître plus crédible auprès des clients, mais comme ces derniers l’ont eux-mêmes remarqué, cela n’a que peu de valeur, puisque «bon nombre d’annonces sur LL [Leolist] avec des photos «vérifiées» semblent pourtant manifestement fausses»16.

Malheureusement, ces exigences de vérification posent aussi de nouveaux problèmes aux travailleuse.rs. Le principal problème est un risque accru d’arnaques par hameçonnage, que l’une de nos participantes attribue à l’absence de véritables modérateur.rices humain.es sur ces plateformes. Sachant que les TDS doivent se conformer aux procédures, les fraudeurs exploitent ces démarches pour faire en sorte que leurs victimes se sentent plus facilement ciblées. Selon cette participante, les fraudeurs envoient des courriels trompeurs sur ce sujet, car ils savent qu’ils ont plus de chances d’être ouverts. Plus inquiétant encore, la vérification d’identité alimente la collecte systématique de données personnelles des TDS et participe à leur la surveillance générale. Cela représente une menace importante, puisque beaucoup d’entre elleux dépendent de l’anonymat pour leur sécurité, alors même qu’aucune vérification n’est exigée des clients, qui peuvent être — et sont souvent — physiquement ou émotionnellement dangereux pour les travailleuse.rs.

Nos participante.s ont exprimé clairement leur désir de changement sur les plateformes publicitaires où les arnaques sont fréquentes, comme Tryst et Leolist, et iels voyaient plusieurs façons d’y parvenir. Iels ont proposé une modération plus stricte des clients et une surveillance moins intrusive des travailleuse.rs. Un.e participant.e a suggéré une vérification accrue des clients, ne serait-ce que la collecte de leur adresse courriel à des fins de sécurité. Deux autres participant.es ont recommandé la présence d’un.e agent.e du service à la clientèle bienveillant.e et respectueux.se du travail du sexe, qui serait beaucoup plus utile pour traiter les cas d’arnaque. L’un.e d’elleux a soutenu que ce rôle serait tout indiqué pour un.e TDS puisque personne ne connaît mieux les réalités et les besoins des TDS que les membres de notre propre communauté. Leolist, tout comme les TDS et les clients, bénéficierait d’une modération plus stricte, car sans celle-ci, les TDS doivent assumer elleux-mêmes la tâche de modération, ce qui est parfois impossible.

Également, les participant.es ont exprimé le besoin de listes noires facilitées par les plateformes, un besoin d’autant plus urgent que la censure imposée par SESTA/FOSTA empêche les TDS de communiquer ouvertement sur la plupart des plateformes. À l’heure actuelle, ces listes noires sont principalement gérées par des organismes locaux de défense des droits des TDS — par exemple Stella, à Montréal — ou par de petites communautés auto-organisées. Cependant, ce fonctionnement laisse beaucoup de place aux mauvais clients et aux arnaqueurs pour passer entre les mailles du filet et ce sont les TDS en subissent ultimement les conséquences. Ce problème est aggravé par l’isolement propre au travail du sexe indépendant qui empêche souvent les personnes concernées de trouver des communautés où ces informations peuvent circuler. Cependant, les plateformes pourraient faciliter le partage de ces informations et les rendre facilement accessibles à leurs utilisateur.rices. Les participant.es soutiennent que les plateformes ont l’obligation de fournir de telles listes noires, d’autant plus qu’à l’heure actuelle, les travailleuse.rs paient déjà pour ces services. Il ne s’agit pas seulement d’une fonctionnalité utile, mais d’un service auquel les travailleuse.rs ont droit.

S’organiser face aux plateformes

Les plateformes ont formalisé l’isolement des travailleuse.rs dans le capitalisme numérique actuel. Dans nos entrevues, presque toutes les personnes rencontrées ont évoqué un sentiment de solitude, voire d’étrangeté. Contrairement à des milieux de travail physiques, comme les salons de massage ou les strip clubs, le travail via ces plateformes n’a pas d’espace commun où les TDS peuvent apprendre à se connaître, sur une base régulière et directe. Leurs lieux de travail —  hôtel, incall et outcall —  sont dispersés dans la ville et généralement temporaires, ce qui réduit considérablement les occasions de tisser des liens avec les collègues. De plus, certain.es participant.es disent regretter que leurs horaires instables et variables inhérents au travail indépendant rendent la coordination et les rencontres entre collègues encore plus difficiles.

Malgré ces défis, nos entrevues révèlent aussi des pistes de résistance et d’entraide. Des groupes informels en ligne, sur WhatsApp, Facebook ou Signal, servent à partager des conseils de sécurité, des expériences avec des clients ou encore à signaler des arnaques. Une travailleuse du Bas-Saint-Laurent racontait par exemple avoir été avertie, via un groupe Signal, de la mise en circulation de faux billets de 100$. 

Les personnes interviewées soulignent aussi l’importance des initiatives communautaires comme le Projet Jasmine, hébergé par Médecin du Monde en France, qui répertorie les blacklists des sites d’escortes pour les rendre accessibles à toustes les TDS. Car, sur les plateformes, il faut payer pour y avoir accès. À Montréal, certaines participant.es ont salué l’organisme communautaire Stella qui offre des services de santé et des occasions de se rencontrer dans la communauté. 

Le CATS a également été nommé comme un espace essentiel pour la mise en commun des expériences, des stratégies et pour l’organisation. Mais la mobilisation de nos collègues en ligne peut être ardue. Comme l’explique Uma Rani, économiste de l’Organisation internationale du travail, dans le podcast Platform Predicament – Making Sense of a Datafied Future of Work, le fonctionnement et la nature mêmes des plateformes «rendent plus difficile pour les syndicats ou les coopératives d’atteindre ces travailleur.ses et de les organiser. C’est un obstacle supplémentaire que le mouvement ouvrier doit surmonter»17. Mais l’histoire montre encore que la lutte paie: après trois ans de mobilisation, les chauffeuse.rs Uber de Victoria, en Colombie-Britannique, ont obtenu la première accréditation syndicale au pays, grâce à une loi provinciale reconnaissant leur lien d’emploi avec Uber.

L’enquête met également en lumière l’illusion de liberté propre au travail indépendant. Les TDS, comme de nombreuses.x travailleuse.rs de plateforme, se voient dire qu’iels sont «leur propre patron.ne», alors que leur autonomie est sans cesse minée par la gouvernance opaque des plateformes numériques, qui dictent leur visibilité, leur accès à la clientèle et même les paramètres de leur sécurité personnelle. Si l’organisation contre ces plateformes peut s’avérer difficile, une participant.e suggère de concentrer nos efforts sur des plateformes locales, comme MERB,  où l’organisation peut réellement prendre racine et produire des effets concrets. Tisser des liens avec d’autres travailleuse.rs de plateforme, par exemple les chauffeur.ses, les livreur.ses ou les créateur.rices de contenu, pourrait également renforcer ces efforts et forger des alliances entre différents secteurs du travail indépendant et souvent précaire. S’whoreganiser a toujours été un espace de créativité et d’expérimentation; nous espérons que cette enquête pourra jeter les bases d’une compréhension plus approfondie des expériences des TDS sur ces plateformes et contribuer à une réflexion stratégique sur l’organisation et la résistance.

1. Emily Coombes, Ariel Wolf, Danielle Blunt & Kassandra Sparks. (2022). Disabled Sex Workers’ Fight for Digital Rights, Platform Accessibility, and Design Justice, récupéré de https://tinyurl.com/fight-for-digital-rights ↩

2. Les tart cards sont de petites annonces imprimées historiquement utilisées par les TDS au Royaume-Uni et dans d’autres pays pour promouvoir leurs services. Elles étaient généralement affichées dans des lieux publics, comme les cabines téléphoniques, les vitrines de magasins ou les lampadaires. Chaque carte comporte habituellement un nom ou un pseudonyme, un numéro de téléphone, et parfois une brève description des services proposés. ↩

3. Le lock-out des employé.es de Québecor Média (2009–2011) a été l’un des conflits syndicaux les plus longs et médiatisés au Québec. Il a profondément perturbé la production et la distribution des contenus imprimés. Le conflit opposait la direction au Syndicat des travailleurs de l’information du Journal de Montréal (STIJ) qui exigeait de meilleures conditions de travail dans un contexte de profondes transformations de l’industrie médiatique, marqué notamment avec la numérisation de la presse. ↩

4. Triple-X Workers’ Solidarity Association of B.C. (2015). Press Release: Yellow Pages Ceasing Escort Advertising, récupéré de https://tinyurl.com/yellow-pages-shuts-out ↩

5. Pour en savoir plus, voir Adore Goldman et Céleste. (2022). Croisade contre la porno d’hier à aujourd’hui, récupéré de https://tinyurl.com/crusade-porno ↩

6. Simplement, les plateformes orchestrent la production et l’échange de biens et de services en optimisant les relations au sein d’un réseau d’acteurs — consommateurs, annonceurs, prestataires de services, producteurs, fournisseurs et même objets. ↩

7. Traduction libre de the more distance you have from the ground and the activism, your analysis becomes more obscure, less rigorous and sharp. When you’re grounded… it enriches both the research and the activism. Dans The Capacitor Collective. (2025). Preface, Notes Toward a Digital Workers’ Inquiry, p.1. ↩

8. Ibid. ↩

9. Kimberlé Crenshaw. (1993). Mapping the Margins: Intersectionality, Identity Politics, and Violence Against Women of Color, récupéré de https://www.jstor.org/stable/1229039 ↩

10. Adore Goldman et Céleste (2022). Croisade contre la porno d’hier à aujourd’hui, récupéré de https://tinyurl.com/croisadeporno

11. Selon le rapport de l’organisatrice communautaire Danielle Blunt, Deplatforming Sex: a Roundtable Conversation, le terme deplatforming désigne le fait qu’un.e utilisateur.rice ou une catégorie entière de contenus soit entièrement retiré·e d’une plateforme. En raison de la stigmatisation légale et sociale, les TDS sont régulièrement expulsé.es des espaces en ligne, qu’il s’agisse des réseaux sociaux grand public ou même de plateformes facilitant le travail du sexe, comme celles que nous avons évoquées.

12. Selon Blunt et son équipe dans le rapport de Hacking//Hustling, Posting into the Void: Studying the Impact of Shadowbanning on Sex Workers and Activists, le «shadowban» désigne une forme de modération de contenu par laquelle une plateforme dissimule les publications d’un.e utilisateur.rice au reste de la communauté. Cette pratique rend invisibles les contenus jugés inappropriés, à risque ou de faible valeur, tout en permettant au compte de rester actif et de continuer à générer des revenus publicitaires pour la plateforme. En général, le shadowban n’est pas communiqué à la personne concernée et est souvent nié publiquement ou attribué à un problème technique.

13. Workers First Union. (s.d.). Uber Deactivation Guide, récupéré de https://www.workersfirst.nz/my-industry/uber-deactivation-guide

14. MERB.cc. (2025). Are you a leolist gambler? récupéré de https://tinyurl.com/leolist-gambler

15. Leolist.cc. Verified Pictures, récupéré de https://www.leolist.cc/user/verified

16. Traduction libre de many of the ads on LL [Leolist] with “verified” pictures still seem obviously fake. Dans PERB.cc. (2019). What the F%#K does « verified » mean on LL?, récupéré de https://tinyurl.com/verified-leolist

17. Traduction libre de which make it harder for any unions or cooperatives to reach these workers and organise them. This is an additional obstacle that the labor movement needs to overcome. Dans Bot Populi. (2021). Épisode 1: Platforms the Origin Story, Platform Predicament – Making Sense of a Datafied Future of Work, récupéré de https://botpopuli.net/episode/platforms-the-origin-story 

18. Pivot. (2025). Syndicalisation des chauffeurs Uber en Colombie-Britannique, une victoire difficile à reproduire, récupéré de https://tinyurl.com/syndicalisation-uber

Poème par Paprika

Poème par Paprika

Salut à toi belle travailleuse du sexe. Pute. 
Fille de joie. Courtisane. 

Qui s’affiche sur le trottoir, sur le site web de petites annonces pour adultes, qui danse sur un stage en talons aiguilles. 

Qui voyage d’une ville à l’autre. Qui traversent les frontières. 

 

Salut à toi belle travailleuse du sexe. 

Qui revendique la liberté sous un parapluie rouge. 

Qui négocie le port du condom même en période d’austérité. 

Qui participe collectivement à la mobilisation des putes pour la reconnaissance de leurs droits! 

 

Salut à toi belle travailleuse du sexe. 

Qui vit de l’injustice systémique. 

Discrimination. Stigmatisation. Racisme. Colonialisme. Putophobie. Transphobie.

La Violence des féministes carcérales et des lois qui facilitent notre exploitation et nous tuent. 

 

Salut à toi belle travailleuse du sexe. 

Qui vit de l’injustice systémique. 

Solidarité à toi. Je sais que tu existes et je te vois. 

Je sens la force de la résistance des travailleuses putes féministes.

Billy Lux

Neurodiversité et travail du sexe

Neurodiversité et travail du sexe

Par Nina La Cigale

Les différents métiers regroupés sous le parapluie du travail du sexe ont pour point commun, entre autres, de se situer dans les marges de la société. Nous n’écrivons pas notre vie en noir et blanc, nous vivons entre les lignes, dans des zones grises, mystérieuses et incomprises.
Or, la plupart des personnes neurodiverses ont, bien avant de franchir la ligne invisible qui les séparait du travail érotique, été habituées à se sentir en décalage. Est-ce que le travail du sexe s’avère plus accessible que les emplois dits straight ou vanille? Est-ce que les personnes neurodiverses sont mieux outillées que les personnes neurotypiques pour s’adapter aux imprévus et aux demandes d’un métier qui s’apprend sur le tas?  Quels sont les défis que ces personnes affrontent et leurs moyens pour y faire face? 

Comme ce texte est écrit en partant de mon point de vue de danseuse, la plupart des exemples proviennent de ce métier. J’ai tout de même pris soin d’inclure les autres formes de travail du sexe dans ma réflexion.

Pourquoi le travail du sexe peut être mieux adapté à la réalité de personnes neurodiverses qu'une job straight?

Flexibilité horaire ++
La plupart des travailleuse.rs du sexe ont la liberté de créer leur propre horaire. Dans beaucoup de bars de danseuses, la seule obligation est de faire au moins un jour «slow» (du dimanche au mercredi en général) pour avoir le droit de faire les journées payantes de fin de semaine. Une fois le jour slow effectué, elles peuvent généralement annuler sans conséquences leurs autres shifts au besoin, ou se pointer une journée ou elles ne sont pas à l’horaire et travailler quand même. La flexibilité peut varier beaucoup d’un bar à l’autre.

Revenus généralement suffisants pour  travailler à temps partiel
Les revenus des TDS sont habituellement suffisants pour subvenir à leurs besoins en travaillant 2 à 4 jours par semaine. C’est rarement le cas dans d’autres domaines.

Faible risque de renvoi – il y aura toujours des clients
Le risque de perdre leur emploi est beaucoup plus bas que dans une job straight. Dans les bars de danseuses, les causes les plus fréquentes de renvoi sont: vente de substances illicites, bagarre avec une autre danseuse, bagarre avec un client, overcharge ou encore refus de payer les frais de bar.
La ponctualité ne fait pas partie des causes de renvoi sauf dans un club connu pour ses règles très strictes. Au pire, une danseuse qui manque un jour slow sera suspendue la semaine suivante. On a aussi le droit d’être bête et d’affirmer nos limites fermement avec les clients qui sont désagréables avec nous. Le client n’a pas toujours raison.

Droit à l’erreur
On n’est pas obligées d’être des expertes en partant. Quand j’ai commencé la danse, je ne savais pas faire de pole, j’étais franchement mauvaise sur le stage et très awkward dans mes approches avec les clients. Je ne faisais pas beaucoup d’argent, mais c’était mon problème et non celui du bar. Certains bars renvoient temporairement les danseuses qui sont maladroites sur le stage, mais elles peuvent aisément aller ailleurs et revenir une fois qu’elles auront gagné en aisance.

Quels sont les défis spécifiques aux TDS?

Surstimulation sensorielle
Les TDS qui travaillent en personne (escortes, masseuses, danseuses) sont exposées à beaucoup de stimuli: toucher, odeurs, sons, lumières. Ça peut rapidement devenir envahissant pour n’importe qui, mais particulièrement pour des personnes neurodiverses qui ont une sensibilité accrue aux stimuli. Dans le bar où je travaille, la musique est forte, les lumières sont intenses et il y a parfois peu de ventilation. Les clients peuvent porter trop de parfum ou avoir une hygiène douteuse causant une expérience olfactive déplaisante.

Précarité/instabilité
Il n’y a pas de stabilité de revenu dans le domaine du travail du sexe. Des clients peuvent annuler, un salon de massage peut être désert, un bar de danseuses aussi. De plus, comme nous n’avons pas accès à la CNESST ni au chômage maladie; en cas de maladie ou blessure (physique ou émotionnelle), nous n’avons aucun revenu.

Absence de recours en cas de mauvais traitement (de la part des clients ou des patrons)
En cas de violence subie de la part de clients ou de patrons, les TDS ont très peu de recours. Les mauvais clients peuvent être bannis (de l’agence, du salon de massage, du club), mais outre cette mesure il n’y pas de réparation suite à une agression. Certains endroits font attention à la sécurité des travailleuses et travailleurs, d’autres non. Les travailleuse.rs indépendant.es sont également très vulnérables en cas d’agression. 

Comment est-ce que les personnes neurodiverses adaptent leur travail à leur condition?

Bouchons d’oreilles
Quand je travaille au club, je porte des bouchons Loop Engage pour atténuer l’intensité de la musique. Ce sont des bouchons qui me permettent de quand même bien entendre les conversations et ça réduit beaucoup la fatigue. Plusieurs de mes collègues font la même chose. C’est un accommodement qu’on s’accorde.
On peut aussi demander au DJ de ne pas mettre de lumières stroboscopiques pendant notre stage.

Pauses/vacances régulières
Le burnout survient rapidement pour les personnes neurodiverses, mais encore plus dans le domaine du travail du sexe qui demande énormément de présence, de vigilance et d’énergie. Heureusement, il est généralement possible de prendre des pauses assez régulièrement. J’ai des collègues qui travaillent trois semaines sur quatre. Personnellement, j’ai tendance à travailler tout le temps et prendre congé seulement quand je tombe malade, ce qui m’a amené à être dans un état d’épuisement cet été. J’ai décidé de prendre congé une semaine sur huit (approximativement et en tenant compte des semaines plus payantes et des semaines plus tranquilles) afin de mieux prendre soin de ma santé mentale.

Masking
Un élément qui m’a été souligné par des collègues autistes, c’est qu’elles sont tellement habituées à masquer leur manière d’être pour se conformer à ce qui est considéré comme «normal», qu’au final ça revient au même de le faire au travail que dans la vraie vie, d’autant plus qu’au club, les codes sont plus clairs. Une fois le personnage intégré, elles savent à quoi s’en tenir. Par contre, le coût énergétique du masking reste élevé et demande une période de récupération plus longue que celle dont une personne neurotypique aurait besoin. On ne sort pas indemne d’une performance permanente.

Neurodiversité chez les clients

Beaucoup de clients sont des gens socialement maladroits qui ont des difficultés avec les relations interpersonnelles.

Faire affaire à des TDS leur permet de vivre une expérience érotique dans un cadre ou les règles sont claires et où iels ont l’espace pour exprimer leurs besoins sans être jugés.

L’envers de la médaille


Pour les personnes neurodiverses, le travail du sexe est une épée à double tranchant. D’un côté, elles y trouvent une liberté et une flexibilité qui sont rares sur le marché du travail. De l’autre côté, ce type de travail est accompagné d’une précarité et d’un manque de protection. Collectivement, on gagnerait à s’organiser pour avoir une forme d’assurance collective permettant de compenser pour cette précarité dont l’ombre est omniprésente. 

Danseuse.rs en grève pour l’abolition du service bar

Danseuse.rs en grève pour l'abolition du service bar

Par Adore Goldman et Kit Keli

P132-2-D092-007, (s.d.), Ville de Montréal - section des archives, Patricia Ling, (P132-2-D092-007).

Le 5 mai dernier, le Comité autonome du travail du sexe (CATS) a tenu une assemblée militante de travailleuse.rs du sexe (TDS) sur l’organisation en milieu de travail. Très populeuse, cette rencontre a suscité beaucoup d’enthousiasme chez les participant.es. Toutefois, un constat est ressorti: il est nécessaire de préciser notre stratégie si nous voulons aller plus loin et rallier davantage de collègues à notre projet de syndicalisation.

C’est pourquoi nous tenterons ici d’élaborer les bases d’une campagne qui pourraient servir à organiser les différents strip clubs montréalais autour d’une stratégie commune: demander l’abolition du service bar1. Nous avons choisi de nous concentrer sur les bars de danseuse.urs puisque nous y travaillons toutes les deux. Par contre, nous pensons qu’une autre revendication commune pourrait être adoptée par les masseuse.urs pour se syndiquer.

Le service bar a historiquement été un moyen de réprimer les mobilisations des strippers, et il est donc nécessaire de l’abolir. Pour ce faire, nous exposerons notre stratégie pour l’atteinte de ce but qui culmine par la grève, un moyen qui a été mis de l’avant dans toutes les syndicalisations de strip clubs jusqu’à ce jour.

La petite histoire du service bar

Le service bar est vu par plusieurs danseuse.rs comme un gage de liberté: on paie pour travailler et, en échange, on est maître de son horaire. C’est pourtant de moins en moins vrai si ça l’a déjà été. Plusieurs bars exigent désormais que les nouvelles fassent un quart en  semaine  avant de pouvoir travailler la fin de semaine. On ne choisit pas ses heures; il faut souvent rester jusqu’à la fermeture, à 3 heures du matin. Un club à Montréal exige même aux danseuse.rs de booker leur horaire plusieurs mois d’avance. Caller malade est aussi difficile dans bien des bars.2 On est loin du travail autonome où on peut travailler quand bon nous semble.

Le fait est qu’on est bel et bien pris.es dans un rapport de pouvoir employeur/employé.e, et que le modèle du service bar profite seulement aux boss. En effet, ils ont tout avantage à faire rentrer un maximum de danseuse.rs par soir pour maximiser leur profit. Pour ce qui est de notre sécurité, nos employeurs se sentent bien peu concernés et nous laissent gérer nous-mêmes.

Les strip clubs n’ont pas toujours fonctionné ainsi au Canada et aux États-Unis. Faire l’historique des transformations de leur fonctionnement nous permet de comprendre comment le service bar a émergé en réaction aux luttes des travailleuse.rs et comment cette histoire peut informer nos stratégies futures.

Nous avons parlé à Nicole Nepton, qui a travaillé dans les années 1980 et 1990 dans les bars de danseuses au Québec et en Ontario et qui a milité pour les droits des TDS. À l’époque, le modèle du salariat prévalait encore: les travailleuse.rs recevaient un salaire horaire et elles faisaient des danses aux tables au coût de 5$, dont iels conservaient la somme entière. Contrairement à ce qu’on peut penser, les horaires étaient souvent plus flexibles qu’aujourd’hui: «Si ça ne faisait pas ton affaire, tu partais!», raconte-t-elle.

Mais au tournant des années 2000, les luttes des danseuses allaient forcer le patronat à se réorganiser. En effet, en 1997, le Lusty Lady à San Francisco est devenu le premier bar de danseuses à se syndiquer en Amérique du Nord. Suite à leur victoire historique, elles ont entrepris une campagne de syndicalisation à travers les États-Unis et ont racheté leur établissement pour en faire une coopérative de travail.

Il n’est pas anodin que ce soit à ce moment qu’est arrivé le modèle du service bar. Selon nos recherches, il s’est introduit progressivement au début des années 2000. Une collègue qui danse depuis vingt ans se souvient qu’à l’origine, il s’agissait d’un montant forfaitaire versé au bar et qui remplaçait le pourboire à payer sur les consommations. Puis, les patrons se sont appropriés ce montant, en plus d’ajouter l’obligation de tipper le doorman et le DJ. Déjà, en 2004, une danseuse du nom de Cindy décrivait ces changements dans un texte, disant regretter «le bon vieux temps»3 du salaire: 

Nous sommes trop nombreuses à travailler en même temps dans le même établissement, nous n’avons aucun salaire de base, nous sommes obligées de payer pour travailler et nous n’avons aucun accès aux mesures de protection sociale telles que les normes du travail, la Commission de la santé et sécurité au travail (CSST), l’assurance chômage, etc. Notre métier est bien mal jugé et nos conditions pourraient définitivement être améliorées. Dites-moi, c’est pour quand la syndicalisation des danseuses nues ?4

Vingt ans plus tard, nous pensons comme elle qu’il est grand temps de prendre notre syndicalisation en main, et que l’abolition du service bar devrait être une revendication centrale.

Passer à l’offensive

Nous proposons que l’abolition du service bar soit la pierre angulaire d’une campagne de syndicalisation dans les strip clubs montréalais. Ainsi, nous pourrons créer des syndicats autonomes dans nos clubs respectifs, tout en partageant une revendication commune qui nous unit dans notre lutte contre le management dans les différents milieux de travail.

Il s’agit également d’une stratégie offensive: plutôt que d’être toujours en réaction face aux abus patronaux, nous pouvons passer à l’action selon notre propre agenda. Cela nous donne l’avantage stratégique d’être préparé.es à l’avance et de garder le contrôle du calendrier.

Il s’agit aussi une première étape vers le retour au salaire horaire que nos prédecesseur.es ont perdu. Le but est de sortir de l’illusion du travail autonome pour rendre l’employeur imputable. Pour aller chercher un salaire, mais également ce qui vient avec: la sécurité au travail, les normes de salubrité, les droits de base comme les arrêts maladie, etc. 

Le syndicat permettrait également d’aller clarifier et fixer la liberté d’horaire que nous voulons:  dans un contrat de convention collective, un syndicat fort peut obtenir ce qu’il veut. Cela empêche que les règles changent arbitrairement au gré des humeurs patronales.

S’il est difficile d’y croire, c’est parce que les luttes des travailleur.ses ont été faibles dans les dernières décennies, et que les centrales syndicales ont opté pour une approche de compromis, tempérant toujours les ardeurs des travailleuse.rs en quête de meilleures conditions de travail. Mais cela ne signifie pas que nous ne pouvons pas créer nos propres syndicats autonomes qui pourraient faire les choses différemment, en adoptant une posture de rupture radicale plutôt que de servir de médiation entre la base et le patronat. Ou pour le dire autrement, un syndicat qui est lui-même constitué de la base.

Ne pas agir seul.e

À notre avis, la première étape pour les TDS qui veulent se syndiquer dans leur milieu de travail est de commencer à agir collectivement. Cela ne veut pas dire qu’il faut faire l’unanimité, ce qui empêcherait de faire toute avancée. Parler de politique au travail créera inévitablement des tensions. Mais pour agir, il faut être une masse critique, qui peut rester minoritaire, mais suffisamment forte pour faire peur au patronat.

Il faut donc commencer par se trouver des allié.es. Au départ, deux ou trois personnes peuvent suffire. Le but est de former un petit comité pour lancer la campagne. Afin de se sentir moins seul.es, nous proposons que le CATS serve d’espace pour parler de stratégie et mettre en commun les outils de mobilisation (tracts, affiches, etc.). Par la suite, on est prêt.es à parler à nos collègues et faire connaître nos revendications.

Ne pas agir seul.e est essentiel, car dès qu’on commence à discuter de syndicalisation dans un milieu de travail, on s’expose au backlash. En étant plusieurs à la base et en tissant des liens avec des travailleuse.rs d’autres milieux de travail, on s’assure que des actions de solidarités puissent être entreprises en cas de renvois ou de représailles. C’est notre meilleure protection contre les ripostes des employeurs. Les deux strip clubs qui se sont syndiqués aux États-Unis, le Lusty Lady et le Star Garden, ont fait face à des renvois. Mais c’est précisément ce backlash qui a soudé la solidarité entre danseuses et qui a mené à l’obtention d’une première convention collective.

Dessin par Misss Bisous

Se préparer à passer à l’action

Nous reconnaissons que chaque syndicat aura des capacités différentes à porter différents types d’action, alors en préparation, les travailleuse.rs doivent collectivement décider quelles actions sont les meilleures pour elleux. Les préparations à l’action seront toujours uniques à chaque cas tout en suivant rarement un calendrier linéaire comme celui suggéré ci-dessous, mais elles tendent à suivre la formule suivante:

    1. Invitez les travailleuse.rs à une rencontre syndicale pour discuter des injustices et proposer des actions possibles pour résoudre ces problèmes.
    2. Laissez-vous le temps de rallier davantage de support d’allié.es et de travailleuse.rs qui sont indécis.es, créez du matériel de mobilisation et organisez un système d’entraide militant entre travailleuse.rs
    3. Convoquez une autre réunion pour voter sur:
    4. Quelle action entreprendre et,
    5. Pour ou contre cette action; considérez décider la date de cette rencontre à la première réunion alors que tout le monde est réuni.
    6. Votez!
    7. Préparez un plan d’action selon ce que vous avez voté; considérez les réactions possibles de l’employeur à ce plan et comment les combattre, tout en finalisant vos demandes.

Avant d’atteindre un stade d’action comme la grève, les travailleuse.rs peuvent vouloir essayer d’autres méthodes d’actions, incluant la négociation avec l’employeur. Faites attention de ne pas annoncer les plans de syndicalisation sans avoir de plan d’action pour assurer que votre employeur n’ait pas le temps de remplacer les travailleuse.rs militant.es par des scabs5. Toutefois, les efforts d’organisation ne peuvent pas être gardés complètement secrets pour éviter de créer des tensions avec les travailleuse.rs qui seraient indécis.es et qui pourraient vous accuser de faire des cachoteries et de comploter sans elleux.

Négociations collectives

La négociation avec l’employeur vient avec son lot de risques qui doivent être pris en compte. Entre autres, les travailleuse.rs les plus militant.es doivent s’assurer de ne jamais parler individuellement avec l’employeur ou en petit groupe. Cela rend ces travailleuse.rs vulnérables à être renvoyé.es ou maltraité.es par l’employeur qui tenterait d’éradiquer les activités syndicales.

Toutefois, vous pouvez considérer d’autres options, qui n’auront pas le même effet de levier que la grève, mais qui peuvent tout de même être considérées par votre syndicat.

    1. Pétition/Lettre collective – Les travailleur.ses militant.es peuvent écrire une pétition ou une lettre demandant l’abolition du service bar et la faire signer par celleux qui supportent, les noms de danseuse.rs sont suffisants. La lettre ou la pétition devrait demander qu’une réponse soit affichée dans les vestiaires ou dans un espace commun dans un délais de X jours, et menacer de faire la grève si cette demande n’est pas répondue dans ce délais. Un.e allié.e préférablement quelqu’un.e qui n’est pas reconnaissable par l’employeur peut aller porter une copie de la lettre et les signatures pour le syndicat jusqu’à la boîte aux lettres ou autre. Cette stratégie est plus efficace si un nombre significatif de travailleuse.rs supportent le syndicat puisque l’employeur va avoir une liste des travailleuse.rs militant.es, les laissant vulnérables aux abus et aux mauvais traitements.
    1. Réunion surprise – Confronter son employeur sans avertissement peut être une stratégie efficace, mais cela doit être effectué par un grand nombre de personnes présentes sur le quart de travail pour en assurer le succès. Soyez prêt.es à défendre votre cas en tant que collectif. Menacer de quitter le travail peut être un levier essentiel dans cette confrontation. Les danseuses syndiquées du Lusty Lady à San Francisco ont utilisé cette stratégie avec succès pour revendiquer la réembauche d’une danseuse injustement licensiée. Cette stratégie identifie aussi les travailleuse.rs militant.es, les laissant vulnérables aux abus et aux mauvais traitements.

Compte-tenu du risque de révéler le force militante, les travailleuse.rs syndiqué.es devraient considérer prudemment et collectivement toute tentative de négociation avec l’employeur, surtout dans le cas des personnes plus marginalisées qui sont davantage sujettes aux abus patronaux.

Toutefois, dans le cas d’une réponse envenimée de la part de l’employeur à un type d’action syndicale plus «raisonnable» et «acceptable», comme une pétition, les travailleuse.rs indécis.es par rapport au syndicat pourraient se rallier à le supporter. Nous voulons dire que la négociation collective peut être plus utile comme outil de mobilisation pour les travailleuse.rs. Certain.es travailleuse.rs peuvent être hésitant.es à se lancer la tête la première dans une action comme la grève, mais après qu’iels se soient rappelé.es à nouveau de la nature abusive de l’employeur, cela peut amener un vent d’énergie et de support au syndicat.

 

Négocier peut fonctionner, mais ce ne sera probablement pas efficace sans avoir bâti un rapport de force à travers des actions offensives. C’est toujours une possibilité, mais, compte-tenu de l’historique des négociations syndicales nous reconnaissons que ce n’est pas l’issue la plus réaliste, surtout dans le contexte d’une industrie abusive comme l’industrie du sexe. La négociation collective devrait plutôt être considérée après une action, comme une grève, ce qui incite l’employeur à négocier et qui nous donne un levier dans la négociation.

La grève, une stratégie efficace

Une grève est quand des travailleuse.rs syndiqué.es, que ce soit de façon formelle ou autonome, refusent de travailler dans le but d’obtenir un rapport de force dans les négociations avec l’employeur. Très simplement, un collectif de travailleuse.rs qui décide de ne pas se présenter au travail jusqu’à ce que leurs demandes soient acceptées est considéré comme une grève. Même si la grève est souvent considérée comme controversée dans les syndicats traditionnels, c’est une stratégie très efficace quand les travailleuse.rs sont bien préparé.es et autonomes. C’était une étape essentielle dans la syndicalisation à la fois du Lusty Lady et du Star Garden.

Dans le cas du travail du sexe et des syndicats autonomes, les centrales syndicales ne nous représentent pas ou ne nous reconnaissent pas comme des travailleuse.rs; cela nous donne l’avantage doux-amer d’éviter les failles bureaucratiques des lois du travail canadiennes et québecoises qui permettent aux employeurs de forcer les travailleuse.rs à retourner au travail. Cette position ambiguë assure aux strippers cette opportunité unique de faire la grève sans avoir recours au code du travail.

Reprendre le produit ou le service à l’employeur est un moyen de pression crucial que garantit la grève dans la négociation avec l’employeur. Comme les danseuses du Lusty Lady à San Francisco l’explique: «[Votre employeur est] totalement impuissant si le “produit” qu’il essaie de vendre est en dehors du club en train de brandir des pancartes au lieu de grinder et de twerker en dedans».6 Si les clients venaient vraiment au strip club seulement pour un verre, ce serait seulement un bar normal.

Lors de votre mobilisation – aussi connue sous le nom d’organisation ou pour le dire simplement, les étapes menant à la grève – faites attention de ne pas être trop vocales.ux de vos plans trop tôt. À un certain point, vous allez devoir partager vos plans avec les travailleuse.rs moins militant.es pour élargir la solidarité, mais cela vient avec le risque d’exposer vos plans de grève. Alors, c’est une bonne pratique de ne pas menacer de faire la grève trop en avance. L’élément de surprise assure que votre employeur ne va pas embaucher des scabs pour vous remplacer. Coordonner le plan de grève avec les autres syndicats de la ville est une autre stratégie pour combattre les scabs tout en encourageant la solidarité. Trouvez vos allié.es et ne parlez pas de vos plans aux DJs, aux serveur.ses ou aux autres employé.es qui ne sont pas des danseuse.rs. Soyez prudent.es avec les personnes qui ont une tendance à la délation. 

Peu importe comment se déroule la grève, il y a indéniablement un avantage à faire la grève comme syndicat autonome, un avantage dont on doit se prémunir!

Autres méthodes d’action directes en milieu de travail

Il y a plusieurs variations de la grève traditionnelle, dont certaines peuvent intéresser votre syndicat, ou peuvent être utiles lors d’une grève. Ces actions peuvent demander une démonstration d’appui de la part d’autres danseuse.rs ou d’allié.es pour être efficaces. Votre syndicat peut considérer faire du piquetage, un ralentissement de travail, des journées de maladie collectives et/ou des dénonciations publiques selon la conjoncture de votre grève. Pour plus de détails sur ces actions spécifiques, vous pouvez voir le guide produit par The Exotic Dancers’ Union’s, No Justice, No Piece! A Working Girl’s Guide to Labour Organizing in the Sex Industry7 et/ou le site web du Industrial Workers of the World’s (I.W.W.)8.

Conclusion

L’abolition du service bar serait instrumental aux efforts du mouvement pour les droits du travail des strippers au Canada, rapprochant les danseuse.rs canadien.nes de leurs prédecesseur.es qui recevaient un salaire horaire en plus de l’argent des danses et du tip. L’abolition d’un service bar toujours plus cher a le potentiel d’assurer un changement matériel pour les strippers, qui est essentiel pour combattre la précarité économique dans l’industrie du sexe. Nous appelons les clubs de soi-disant Montréal, du Québec et du Canada à créer collectivement des syndicats autonomes et à revendiquer l’abolition du service bar.

Avec un syndicat autonome qui opère en dehors des lois du travail canadiennes et québécoises, nous croyons fermement que la façon la plus efficace d’atteindre cette demande est de faire la grève. Les strippers ont l’opportunité unique de faire fermer leur club efficacement et d’atteindre le levier de négociation typiquement garanti par la grève, sans recours aux contraintes des lois du travail.

Ce texte sert d’appel à l’action chez les danseuse.rs dans les mois à venir pour s’organiser autour d’une revendication commune de l’abolition du service bar. En solidarité et en pouvoir, travailleur.ses du sexe, unissez-vous!

1. Le service bar est un montant forfaitaire que paie les danseuse.rs pour travailler dans un club. La coutume exige également de tipper le DJ et le doorman.

2. Cherry Blue. (2025). Enquête: les conditions de travail dans les strip clubs montréalais, CATS Attaque!, cinquième édition.

3. Cindy. (2004). À quand la syndicalisation des danseuses nues au Québec, Travail du sexe.

4. Ibid.

5. Travailleuse.rs embauché.es pour remplacer les travailleuse.rs en grève, ce qui éradique efficacement le rapport de force gagné par la grève. Les scabs sont aussi appelés des briseurs de grève.

6. Exotic Dancers Union SF. (1998). No Justice, No Piece! A Working Girl’s Guide to Labour Organizing in the Sex Industry, p.33, self-published.

7. Ibid.

8. Industrial Workers of the World. (2016). A Worker’s Guide to Direct Action. 

Discours pour la vigile de la Journée pour mettre fin aux violences envers les TDS

Discours pour la vigile de la journée pour mettre fin aux violences envers les TDS

Par Adore Goldman et Melina May

P132-2-D092-007, (s.d.), Ville de Montréal - section des archives, Patricia Ling, (P132-2-D092-007).

Ce discours a été lu par Adore Goldman et Melina May à une vigile organisée par Stella le 17 décembre dernier à l’occasion de la journée de lutte contre les violences envers les travailleuses du sexe.

Nous sommes ici aujourd’hui pour prendre la parole au nom du Comité autonome du travail du sexe. Le CATS est un comité par et pour les TDS qui s’organise à Montréal pour l’amélioration de nos conditions de travail. Actif depuis 2019, nous tentons de mobiliser nos collègues directement sur les milieux de travail et appelons à la création de syndicats autonomes pour revendiquer notre dignité.

Les violences dans l’industrie du sexe font trop souvent partie de notre quotidien. Pas nécessairement les cas les plus sordides, mais une main mal placée qu’il faut sans cesse tasser, un condom retiré, des clients qui refusent de payer. Pour celles qui travaillent dans des établissements avec patrons, les bars de danseuses, les agences d’escorte ou les salons de massage, nous savons bien que nos employeurs se rendent souvent complices en tolérant la violence dans leur établissement. Soit parce que les clients violents sont réadmis ou parce qu’ils n’en font simplement pas assez pour prévenir les abus. Ce n’est pas parce que nous sommes des travailleuses du sexe que la violence devrait faire partie de notre travail.

Cette situation est rendue possible par deux mécanismes: de un, par la loi qui nous considère comme victimes et non comme travailleuses. Se battre pour être reconnue comme travailleuse, c’est se battre pour retrouver son pouvoir et sortir de son statut de victime. Car si le travail du sexe est un travail, cela signifie que notre employeur doit nous offrir un milieu exempt de violence. Si nous sommes des victimes, la seule façon d’éviter la violence est de «s’en sortir». Si nous sommes des travailleuses, nous pouvons prendre collectivement en main nos conditions de travail et exiger que tout soit mis en place pour prévenir la violence dans nos milieux de travail, tel qu’il est requis par la loi.

Mais le deuxième mécanisme est plus subtile. Car même si le travail du sexe était décriminalisé, nous continuerions sûrement à subir des conditions de travail violente s’il n’y a pas d’organisation de la base. Cela est rendu possible par le fait que nous sommes considérées comme des travailleuses autonomes. Il s’agit d’un stratagème pour briser les efforts d’organisation des travailleuses du sexe et les rendre davantage précaires, sans droits de travail. Les travailleuses du peep-show The Lusty Lady, qui se sont syndiquées dans les années 1990 a San Fransisco, le disent elles-même: c’est leurs statuts de salariées qui leur a permis d’être solidaires les unes des autres. Dans les strip clubs où les strippers étaient considérées comme travailleuses autonomes, il était beaucoup plus difficile de s’organiser à cause de la compétition entre travailleuses. Pourtant, nous sommes clairement dans une relation employeur/employé: on nous dit comment nous habiller, à quelle heure rentrer, quels jours rentrer. Notre statut nous empêche aussi de bénéficier des droits du travail, comme le chômage, les arrêts de maladie… et l’obligation de l’employeur à prévenir les violences en milieu de travail. Il est donc essentiel de démasquer cette imposture.

Contre un État qui cautionne les violences que nous vivons et des employeurs qui nous poussent à bout, nous pensons, que l’organisation en milieu de travail est notre plus puissant levier. Pour se défendre, nous n’attendrons pas que des changements légaux décident de nos conditions de travail: notre négociation est maintenant et elle se fera avec nos patrons! 

C’est pourquoi le CATS appelle à la création de syndicats autonomes sur les milieux de travail. Actuellement, des strippers et des masseuses en font l’exercice. En s’organisant, elles prennent le contrepied de leur prétendu statut de travailleuse indépendante. Elles ont des revendications et une stratégie offensive pour améliorer leurs conditions de travail. Elles sont prêtes à tout arrêter si leur employeur ne se plie pas à leurs demandes. L’histoire des luttes ouvrières nous apprend que le refus de travailler permet de dévier le cours normal des choses et de mettre en péril les revenus de l’employeur, le forçant ainsi à faire des concessions. Plus encore, au CATS, nous faisons le pari qu’en créant des conflits de travail avec nos patrons, l’État n’aura pas le choix de prendre position. 

La lutte des TDS n’est pas sans embûche. Nous connaissons les renvois abusifs dans nos milieux de travail. Trop souvent, nos collègues se font montrer la porte en un claquement de doigt après avoir dénoncé des violences. Cette tactique de nos employeurs met notre mobilisation à mal. C’est pourquoi nous pensons que la création de syndicats autonomes est  essentielle pour maintenir notre unité et sceller notre solidarité. 

La madonne et la putain

La madonne et la putain: travailleuses en lutte contre le déni de travail

Entrevue avec Leopoldina Fortunati
Par Adore Goldman et Melina May

Peintures par Zéro

Leopoldina Fortunati est militante opéraïste1, féministe-marxiste et sociologue. Dans les années 1970, elle a milité activement dans les groupes Potere Operaio, puis Lotta Feminista en Italie. Active au sein de la Campagne internationale pour un salaire au travail ménager, elle écrit le livre L’Arcane de la reproduction: Femmes au foyer, prostituées, ouvriers et capital2. Dans ce texte, Fortunati manipule les concepts marxistes afin de montrer comment s’articule la reproduction de la force de travail au sein de la famille, mais également en dehors, à travers le travail du sexe. Nous avons voulu interroger Fortunati sur son analyse du travail du sexe dans l’Arcane et sur sa pertinence dans les luttes actuelles. Voici ce qu’elle avait à nous dire.

A+M: Dans l’Arcane de la reproduction, vous montrez comment le travail domestique des ménagères au sein de la famille capitaliste crée de la survaleur en reproduisant la force de travail. En effet, faire le ménage, le lavage, prendre soin des enfants, faire à manger, tout ce travail gratuit prodigué à l’ouvrier et aux futurs ouvriers est saisi par le Capital. Ainsi, le capitaliste économise sur la reproduction de sa force de travail. Les femmes se retrouvent donc à la fois soumises au capitaliste et dépendantes du salaire des hommes pour survivre. Bien sûr, ce schéma s’est complexifié avec l’entrée des femmes sur le marché du travail et la création des services sociaux, mais la majorité du travail de reproduction sociale est toujours effectuée par les femmes, et le travail au sein de la famille est toujours nécessaire à la reproduction de la force de travail.

Dans votre analyse, quel est le rôle de la prostitution dans le processus de reproduction et comment s’articule-t-il avec le travail sexuel gratuit au sein de la famille capitaliste? Existent-ils des liens historiques entre la lutte des TDS et la lutte pour un salaire au travail ménager?

Leopoldina: Pour commencer, j’ai toujours dit que la prostitution a une fonction sur le plan productif, sur le plan social et sur le plan politique. Sur le plan productif parce que c’est le même procès qu’il y a dans les maisons. La seule chose qui change, c’est la rétribution, mais une rétribution pour laquelle les femmes paient le coût élevé du mépris social. 

Toute l’histoire de la monétisation précède le capitalisme de plusieurs siècles, au temps de l’Empire Romain et même de la Grèce Antique. La prostitution naît avec la monétisation. Un ami à moi à Washington est en train d’en faire l’histoire. Dans ses recherches, il est évident que ce procès, pour la première fois, sert aux femmes à se constituer une dote. Parce que la monétisation a mis en crise le marché du mariage, ce sont [d’abord] les jeunes filles qui allaient se marier qui se sont prostituées pour une période de temps dans les temples pour acquérir de l’argent.

Si on retourne au capitalisme, il y a toujours eu un grand orgueil de la part de la classe ouvrière quant à l’argent gagné dans les usines. C’était de l’argent gagné avec la fatigue, avec le sang. Ça a été un péché pour les femmes de faire du travail sexuel, d’être fières de l’argent qu’elles gagnaient. Alors, on comprend bien que même si le procès productif matériel de l’organisation du travail domestique et le procès de la prostitution est exactement le même, il y a ce petit détail qui joue comme une clé pour monter les femmes les unes contre les autres. C’est une monétisation qui a toujours été jouée contre le manque de monétisation du travail domestique. Bien sûr, sur les plans politique et social, les deux sphères, tout en étant identiques, viennent jouer l’une contre l’autre. 

Pour moi, c’était vraiment clair quand on a commencé les luttes féministes que la première lutte à faire, c’était d’être toutes ensemble parce que l’unité entre les femmes est fondamentale. Si nous acceptons d’être divisées, si nous acceptons d’avoir ces deux sphères en opposition, nous n’arrivons jamais à rien. Je dois dire qu’au début des années 1970, la nécessité de récupérer une unité dans la lutte des femmes, de ne pas accepter d’être partagées les unes contre les autres a été vraiment claire, et il y a eu une lutte formidable dans ces années-là. Par exemple, les prostituées en France ont occupé une église pour protester contre les conditions de vie dans lesquelles elles étaient obligées de vivre.3 Dans ma région, [à Padoue, en Italie], il y avait un réseau de comités de prostituées qui luttaient pour l’indépendance, pour l’autonomie dans la gestion de leur corps et de leur argent, c’est-à-dire pour détruire la figure du proxénète. Donc, on a toujours lutté ensemble. On était dans les mêmes mobilisations, c’est-à-dire qu’elles venaient même dans nos mobilisations, celles du comité [pour le salaire au travail ménager], etc. 

Ça a été différent pour les mouvements féministes en général. Les mouvements féministes ont toujours eu beaucoup de problèmes, de la même manière qu’ils ont maintenant des problèmes avec les trans – particulièrement les femmes trans. C’est terrible. Il y a toujours eu des problèmes dans la vision politique des mouvements féministes en général parce qu’elles pensaient que leur lutte était différente, et ça n’a mené à rien naturellement. Simplement à l’affaiblissement des luttes des unes et des autres. 

Dans nos réseaux, on avait pleinement conscience de la nécessité de cette unité des luttes et de comprendre comment organiser un programme politique qui nous unissait. Par exemple, la lutte pour les droits à l’avortement, c’était une chose que nous avions toutes en commun, comme la lutte pour le droit aux contraceptifs, la lutte pour le droit de décider de notre sexualité et la lutte pour le salaire au travail domestique. 

La lutte pour le salaire au travail domestique était importante, même pour les TDS, parce qu’il est important pour les femmes d’avoir de l’argent à la maison. Autrement, elles se font compétition toujours à la baisse parce que s’il n’y a rien [pour le travail sexuel fait à la maison], naturellement, même quand tu décides de faire du travail du sexe, les prix sont bas. Tandis que s’il y a de l’argent, tu as plus de possibilités de négocier.

A+M: Parmi vos constats, vous expliquez «l’apparente antithèse entre le travail de production et le travail de reproduction».4 Dans ce système, le Capital fait apparaître le travail de reproduction (sexuelle et sociale) comme une force naturelle: la reproduction de la force de travail masculine est posée comme une prestation personnelle plutôt que comme un emploi. Vous écrivez: «[…] les luttes des femmes ont eu davantage de difficultés à dévoiler les mécanismes de l’exploitation, précisément à cause de cette complexité spécifique du rapport des femmes avec le capital.»5 Contrairement au travail rémunéré où l’ouvrier reçoit directement le salaire de son travail du Capital, la ménagère, elle, échange son travail de reproduction au Capital par l’intermédiaire de l’ouvrier. Cela crée l’isolement des ménagères, et donc, une difficulté supplémentaire à s’organiser avec celles qui effectuent le même travail.

De manière similaire, dans l’industrie du sexe, plusieurs d’entre nous travaillons seules, isolées de nos collègues, et lorsque nous avons un semblant de milieu de travail, la criminalisation et la surveillance de celui-ci rendent notre organisation particulièrement difficile. 

De plus, de nos jours, les technologies prennent une place prépondérante à la fois à l’intérieur de nos ménages, des services sociaux et de nos sexualités. Comme vous l’écrivez: 

Le pouvoir des hommes en tant que groupe social a été réassemblé grâce à ces technologies qui fonctionnent comme des outils de travail reproductif permettant la pénétration directe du capital dans les sphères immatérielles de la reproduction des individus.6

Pour les TDS, les technologies sont désormais incontournables: une grande partie du travail s’est déplacé en ligne, à travers l’utilisation des réseaux sociaux, des plateformes d’annonces ou de vente de contenus érotiques comme OnlyFans.

Dans vos recherches, vous vous intéressez entre autres aux impacts des technologies sur les sexualités. Comment ces dernières médient-elles le rapport entre les genres, entre autres avec l’utilisation d’Internet et d’autres technologies de l’information? Quels rapprochements pouvez-vous faire entre la complexité d’organisation de la lutte des ménagères et celle des TDS? Comment peut-on la dépasser?

Leopoldina: Travailler isolée, c’est de plus en plus le modèle. C’est soit le bordel, qui est la fabrique, ou la profession, qui est comme la condition des femmes ménagères, c’est-à-dire chacune de nous travaille chez soi ou dans la rue. Mais seule! 

C’est clair que les technologies digitales ont un grand impact pour les femmes: elles servent à les faire régresser sur le plan de la communication. Nous avons reculé après l’ordinateur, après Internet. Les hommes sont toujours plus savants que nous parce que les ordinateurs appartiennent à leur tradition. 

Un deuxième élément est l’isolement social terrible que toutes ces technologies provoquent, surtout dans la maison où il s’est aggravé. Il y a beaucoup de familles qui se retrouvent autour d’une table pour manger, et chacun.e est sur son téléphone portable. Iels sont présent.es et absent.es à la fois.

Les plateformes de travail ont modernisé le rôle des proxénètes. Elles sont les [nouvelles] proxénètes. Ce sont elles qui gagnent sur le travail des femmes. Elles l’ont modernisé par la technologie, mais c’est le même rôle. Elles prennent l’argent, et puisqu’il y a un puissant isolement, il n’y a plus la protection de la sécurité physique que les proxénètes garantissaient d’une certaine façon. C’est un saut dans l’organisation du travail sexuel. On est passé de la division du travail du sexe-usine à l’isolement. Maintenant, il est beaucoup plus difficile de s’organiser et de faire des choses ensemble parce que nous ne savons pas où nous retrouver. D’autre part, nous sommes contrôlées par ces plateformes. En même temps, si on les bloquait, beaucoup seraient impactées parce qu’elles dépendent de celles-ci; elles ont un grand pouvoir de contrôle et de gestion par rapport au travail sexuel. 

En même temps, il y a une espèce de dédouanement du travail du sexe parce qu’il est  davantage accepté dans les technologies et il a un traitement différent culturellement et socialement dans la société civile. Il faudrait étudier sérieusement cette question parce qu’il y a des articles académiques qui abordent ces technologies, mais qui ne réussissent pas à comprendre la signification politique de ce qui est en train d’arriver.  Comment tu entres en contact? Combien d’argent la plateforme garde et combien d’argent elle te donne? C’est-à-dire, étudier les détails du contrat.

A: Il me semble qu’il y a aussi quelque chose d’intéressant par rapport à qui travaille pour ces plateformes, surtout les personnes qui sont directement salariées, qui sont probablement pour la plupart des hommes programmeurs. En comparaison, nous recevons notre revenu via la plateforme, qui prend une part de cet argent, mais nous n’avons aucun encadrement sur le plan du droit du travail.

Leopoldina : Donc il y a beaucoup plus d’isolement social parce que c’est une très grande partie du travail sexuel qui est devenu immatériel et qui est devenu online. Il reste les massages et quelques autres activités qui continuent. Il faudrait comprendre quelle est la proportion de travailleuses qui font du travail online et offline parce que je ne le sais pas, mais j’ai l’impression que beaucoup de jeunes préfèrent l’online parce qu’il n’y a pas de contact physique: c’est simplement un récit qu’elles créent devant la caméra.

M: Oui, même quand tu fais du travail en personne, tu vas avoir tout un travail en ligne à faire pour promouvoir tes services, puis nourrir ton personnage d’escorte en faisant des réseaux sociaux, etc.

Leopoldina:  Et après, il y a l’idée que, toi, tu es libre, tu peux le faire quand tu veux, quand tu as du temps libre. Tandis que le travail du sexe [en personne] a des horaires précis, c’est le soir quand les gens ne travaillent pas ou bien dans des moments durant lesquels les gens sont en pause au travail. 

Il y a aussi beaucoup de travail sexuel digital gratuit. C’est dans la physiologie d’Internet. Et beaucoup de personnes ne savent pas la différence entre activité et travail: elles pensent que c’est une question d’expression personnelle. Surtout, il y a beaucoup de confusion parmi les jeunes, qui font beaucoup de travail sexuel gratuit, et donc qui font une concurrence énorme. 

Et l’autre chose qui est importante, c’est que beaucoup d’États sont en train d’aller à droite. La droite, c’est Dieu, la famille et l’ordre social. Par exemple, il y a déjà eu des signaux terribles par rapport à l’avortement aux États-Unis, mais un peu partout également. Il y a un recul en arrière sur ça et moi, je m’attends à ce que ça touche même le travail sexuel.  C’est pour cela qu’il faut encore plus être unies, nous toutes dans le même programme politique, dans la même lutte, etc. Parce qu’autrement, on risque d’être vraiment très faible.

A+M : Dans nos milieux de travail, il est commun d’avoir des collègues de travail qui occupent un emploi salarié dans les services sociaux, tel qu’en enseignement et en santé. Pour plusieurs d’entre nous, le travail du sexe se présente comme un emploi complémentaire à un autre qui ne paye pas assez bien. Le manque de reconnaissance généralisé du travail reproductif, que celui-ci soit accompli à la maison, dans les salons de massage ou au sein des hôpitaux, fragilise les populations les plus marginalisées et expose celles qui l’accomplissent à l’épuisement et aux violences de tout genre.

À votre avis, en quoi la lutte pour un salaire contre le travail ménager constitue un point de convergence important et nécessaire aujourd’hui pour rallier les femmes en lutte?

Leopoldina: Cet objectif est fondamental, même pour les TDS parce qu’autrement, elles ont une concurrence. C’est pour cela qu’après, il y a une faiblesse des femmes partout, même dans le travail sexuel ou bien dans le travail à l’extérieur de la maison. Nous sommes toujours dans les métiers les moins payés, les plus précaires, etc. Naturellement, qui est la personne idéale pour accepter les miettes et pas le vrai argent?

Et donc le problème est: si les unes organisent quelque chose, les autres doivent les supporter. C’est-à-dire, si vous organisez des initiatives politiques, par exemple devant les salons de massage, nous devons venir vous supporter et vous devez nous supporter par exemple, si nous organisons une grève des femmes. De façon que les luttes des unes deviennent les luttes des autres, qu’elles soient unies aux autres politiquement. Et peu à peu, elles doivent faire partie du programme politique du réseau au niveau international.

A+M : C’est une façon de garder des luttes autonomes, mais de les faire converger.

Leopoldina: C’est très important que chacune fasse ses luttes, mais ce qui est aussi important, c’est que ces luttes soient présentes dans le même programme, et que les autres les supportent.

Glossaire:

 

Opéraisme:  L’opéraïsme est un courant marxiste italien, actif principalement dans les années 1960 et 1970. Ce courant prône l’autonomie ouvrière des partis politiques et des syndicats, priorisant plutôt l’organisation en comité ouvrier à l’intérieur des usines.

Force de travail: La force de travail est la marchandise que vend un.e travailleuse.r au capitaliste, la seule qu’il possède. C’est sa capacité physique à travailler. La force de travail est une marchandise particulière parce que c’est la seule qui est capable de créer de la valeur.

Survaleur: Dans la tradition marxiste, la survaleur est la valeur créée par un.e travailleuse.r que le capitaliste s’approprie. Par exemple, sur une journée de travail de 8h, un.e travailleuse.r peut produire une valeur équivalente à son salaire pendant 4h, alors que les 4h restantes génèrent de la survaleur, que le capitaliste empoche. Les féministes marxistes ont argumenté que le travail ménager et le travail du sexe, en reproduisant la marchandise force de travail, étaient également sources de survaleur, puisqu’elle est essentielle au fonctionnement du système capitaliste. 

Capital, capitaliste: Le Capital désigne une accumulation d’argent qui génère davantage d’argent. Le capitaliste est un individu ou une entité qui possède des moyens de production et emploie des travailleuse.rs pour générer de la survaleur.

Travail reproductif: Désigne l’ensemble des activités et des services qui servent à reproduire les êtres humains ainsi que la «force de travail», comme la garde des enfants, le travail domestique, le travail du sexe et les soins aux personnes âgées, que ce travail soit rémunéré ou non. 

Procès:  Dans le langage marxiste, le terme procès s’utilise dans le même sens que processus ou procédé, souvent utilisé pour décrire la dynamique des relations de production. Marx a préféré ce terme pour traduire le terme allemand de prozess, parce qu’il se rapprochait davantage à l’époque de son usage en science de la nature auquel il comparait le procès de production.

Monétisation: Processus par lequel la monnaie – à l’époque de l’or et de l’argent – est introduite comme moyen de payer pour une marchandise.

1. Pour tous les mots soulignés, veuillez vous référer au glossaire à la fin du texte pour mieux comprendre les concepts marxistes. 

2.  Leopoldina Fortunati. (1981). L’Arcane de la reproduction. Femmes au foyer, prostituées, ouvriers et capital. Éditions Entremonde. 

3. Elle fait ici référence à l’occupation de l’église Saint-Nizier par les TDS de Lyon en 1975. Pour en apprendre plus: Lilian Mathieu. (1999). «Une mobilisation improbable: l’occupation de l’Église Saint-Nizier», Revue française de sociologie, vol. 40, no.3, p.475-483. dans Luttes XXX, Inspirations du mouvement des travailleuses du sexe, 2011, Les Éditions du remue-ménage. 

4. Leopoldina Fortunati. (2022). Production et reproduction: l’apparente antithèse du mode de production capitaliste, Revue Ouvrage

5. Ibid.

6. Leopoldina Fortunati. (2023). Les femmes et la communication numérique: où en sommes-nous?, Revue Ouvrage

Pour une réelle solidarité syndicale avec les luttes des travailleuse.rs du sexe

Pour une réelle solidarité syndicale avec les luttes des travailleuse.rs du sexe

Par le Comité autonome du travail du sexe

Au Québec, plusieurs syndicats ont historiquement pris des positions anti-travail du sexe et milité activement pour la criminalisation des clients et des tierces parties. Plutôt que de se solidariser avec d’autres travailleuses en lutte, ces positions ont reconduit un mépris de classe comme quoi nous serions des victimes à sauver plutôt que des travailleuses exploitées, au même titre que les autres syndiqué·e·s. 

Dans un système de criminalisation, les arrestations, les évictions, les déportations de nos collègues migrantes, la fermeture de nos espaces de travail et la déresponsabilisation de nos boss à garantir un lieu de travail sécuritaire et inclusif sont tous des moyens pour miner l’organisation des TDS. En tant que travailleuses, nous revendiquons des droits du travail; nous voulons des congés de maladie, de parentalité, des fériés, nous voulons pouvoir dénoncer les abus de nos patrons et clients, et ce, par les mêmes mécanismes dont sont munis les autres travailleuses et travailleuses. 

Nous pensons qu’il est nécessaire que les syndicats du Québec revisitent leurs positions sur le travail du sexe. En effet, les positions actuelles de plusieurs syndicats qui opposent travail et exploitation est absurde. Le travail du sexe est de l’exploitation au même titre que tout le travail dans la société capitaliste, et c’est bien en se syndiquant qu’on peut améliorer ses conditions d’exercice. 

Les membres du Comité autonome du travail du sexe mènent actuellement une campagne d’organisation au sein des salons de massage et des bars de danseuses. Au cours de la dernière année, le CATS a mené des enquêtes afin d’y documenter les conditions de travail dans ces milieux. En prenant le côté de nos collègues, cette démarche nous a permis de découvrir les moyens de résistance qu’elles mettent en place contre les abus et d’imaginer des stratégies d’offensive collective face à la direction. Cette initiative est une première étape pour l’organisation des travailleuses et nous appelons maintenant à la création de syndicats autonomes dans l’industrie du sexe! 

Face à ces tentatives d’organisation et de luttes concrètes dans l’industrie du sexe, l’appui syndical est primordial! La résolution d’appui que nous proposons n’est pas que symbolique. Elle s’inscrit dans une campagne large qui vise à faire adopter des motions similaires dans plusieurs syndicats locaux qui auront la responsabilité de faire remonter ces propositions dans les instances régionales et sectorielles. Nous espérons ainsi opérer un changement de culture syndicale au Québec et pouvoir bénéficier de votre solidarité dans notre propre démarche d’organisation au sein de nos milieux de travail.

Ainsi, on appelle les employé·e·s syndiqué·e·s à amener cette proposition dans les instances syndicales à leur portée. L’exemple de résolution ci-jointe est disponible sur le site web du CATS. Les membres du CATS impliqué.es dans cette campagne sont disponibles pour venir présenter le comité et leur démarche. Vous pouvez nous contacter sur nos plateformes de réseaux sociaux ou à notre adresse courriel: cats.swac.mtl@gmail.com.